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Full text of "Œuvres philosophiques et dramatiques de M. Diderot"

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ŒUVRES 

DE 

M. DIDEROT. 



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ŒUVRES 

PHILOSOPHIQUES 
ET DRAMATIQUES 

DE M, DIDEROT. 
TOME QUATRIEME, 

ÛONTElfjHfT le Fils Naturel , ou Ut 
t-pnuves de la Vertu , Comidie , 
/tvec PH'ifioire vÂri^able de la P'ufe^ 

»^*Vk JfV "fi^ ^^ 



A AMSTERDAM, 
M. DCC. LXXU 



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LE:': 

FILS NATUREL, 

OU 
LES ÉPREUVES . 

V E L A V E RT Uy 

COMÉDIE 

.EN ciNd Actes et en Prosm, 

Avec l'Hlftoire véritable de la Pièce. 

<■ ; » • =* 

Interdhm fpeciofa ïocîs , morataque reéiè 
Fahula , nulUus veneris y fine pondère & artc ^ 
Valdiùs obleElat populum ^ meliàfque moratur 
Quàm verfiis inopes rerum , nugaque canorOm 
Horat. De Ane Po'ét. 



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(E fixîeme Volume de TEncycIo- 
pédie venoit de paroître , & j'ctois 
allé chercher à la campagne du re- 
pos & de la fanté , lorfqu'un événe- 
ment y non moins intéreâant par les 
drconAances que par les perfonnes , 
devînt l'étonnement & l'entretien 
du canton. On n^y parloit que de 
rhomme rare qui avoit eu , dans un . 
même jour , le bonheur d'expofer fa 
^e pour fon ami , & le courage de 
lui facrifier fa paflion , fa fortune &c 
ia liberté. 

Je voulus connoître cet homme. 
le le connus , & je le trouvai tel- 
qu'on me Tavoit dépeint , fombre & 
mélancolique. Le chagrin & la dou- 

Aij 

I 

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4 

l€;ur , en fortant d'une ame oîi ils 
avoîent habité trop long - temps , y 
avoient laifTé la triflefle. Il étoit trifté 
dans fa conyerfation & dans fon 
maintien , à moins qu'il ne parlât dé 
la vertu , ou qu'il n'éprouvât les 
tranfports qu'elle caufe à ceux qui 
en font fortement épris. Alors vous 
euffiez dit qu'il fe transfiguroit. La 
férénité fe déployoit fur fon vifage* 
Ses yeux prenoient de l'éclat & de la 
douceur. Sa voix avoit un charme 
inexprimable. Son difcours devenoit 
pathétique. C'étoit un enchaînement 
d'idées aufteres & d'images touchan- 
tes qui tenoient l'attention fufpendue 
& l'ame ravie. Mais, comme on voit 
lefoir , en automne , dans un temps 
nébuleux & couvert , la lumière s'é- 
chapper d'un nuage , briller un mo? 



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5 

ment ^ & fe perdre en un cielobfcur; 

bientôt fa gaieté s'éclipfoit , & il re« 
tomboit tout4-coup dans le filence 
& la mélancolie. 

Tel étoit Dorval Soit qu'on Teût 
prévenu favorablement , foit qu'il y 
ait y comme on le dit , des hommes 
faits pour s'aimer fitôt qu'ils fe ren- 
contreront , il m'accueillit d'une ma- 
nière ouverte qui furprit tout le 
monde , excepté moi ; & dès la fé- 
conde fois que je>le vis , je crus pou- 
voir 9 fans être indifcret, lui parler de 
fa âmille , & de ce iqui venoit de s'y 
pafler. Il fatisfit à mes quefiions. U 
me raconta fon hiftoire- Je tremblai 
avec lui des épreuves auxquelles 
l'homme de bien efl quelquefois ex^ 
pofé; & je lui dis qu'un ouvrage 
dramatique ^ dont cesi épreuves fer* 

A iij 



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roient le fujet , feroît impreffion fitf 
tous ceux qui ont de la fenfibilité ^ 
èe la vertu , & quelqu'idée de la foi» 
bleffe humaine. 

Hélas ! me répôndît-il en foupî- 
tant ^ vous avez eu la même penféo 
que mon père. Quelque temps après 
fon arrivée , lorfqu'une joie plus tran- 
quille &: plus douce commençoit à 
fuccéder à nostranfports, & que nous 
goûtions le plaifir d'être affis les ims 
à côté des autres , il me dit : 

JDorval , tous les Jours je parle au 
Ciel de RofaUe & de toi. Je lui rends 
grâces de vous avoir confervés jufqu^à 
mon retour ; mais ^ fur- tout y de vous 
évoir conjèrvi innocens. Ah ! mon fils ^ 
Je ne jette point les ymx fur RofaUe^ 
fans frémir du danger qUe tu as couru. 
Plus je la vois ^ plus je la trouve b^m^ 



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7 

hiu & btlU , plus ce danger me paroU 
grand. Mais le Cul ^ qui veille aujour^ 
éChuifur nous , ptut nous abandonner 
demain. Nul de nous ne connoît fin 
fin. Toiu ce que nwsfavons , c'efi quà 
mejure que la vie s^avance , nous ichap* 
pons à la méchanceté ^ qui nous fait. 
Voilà Us réflexions que Je fais toutes les 
fois que je me rappelle ton^hifioire. Elles 
me confoU du peu de temps qm me rtfie 
à vivre; & ^ fi. tu voulais^ cefiroit la 
morale d*une Pièce dont une partie de 
notre vie ftroit le fujet > & que nous /«• 
préfinterions entre nous. 

M Une Pièce , mon père m I 
Oui , mon enfant. Il ne s^agit point 
J^ élever ici des tréteaux , mais de confier^ 
ver la mémoire d'un événement qui nour 
touche y & de le rendre comme il s'^eft 
pajfé,...i Nous le renouveUerions noîis^, 

A iy 



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mêmes j tous Us ans , dans cette maU 
fin ; dans cefallon. Les chojis que nous 
avons dites , nous les redirions. Tes em 
fans enferoient autant ^ & les leurs y & 
leurs defcendans. Et je me furvivrois à 
moi-même ; & /irois converfer ainfij 
£âge en dge ,.avec tous mes neveux.^^m 
Dorvalj penfes-tu qu^un ouvrage qui 
leur tranfmett^oit nos propres idées , nos 
vrais fintimens , Us difcours qm nous 
avons tenus dans une des circonfiances 
Us plus importantes de notre vie , ne 
* valût pas mieux que des portraits de, 
familU , qui ne montrent de nous qiCun 
moment de notre vifagc ? 

<* C'eft • à - dire , que vous m'or- 
n donnez de peindre votre ame , la 
H mienne , celles de Confiance , de 
» Clairville & de Rojàlie. Ah ! mon 
M père, c'eft une tâche au-deffus de 
^ mts forces, & vous le favez bien». 



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9 

Ecoute : je prétends y faire mon râU 

tint fois avant de mourir ; & y pour cet 
' ^^ 9 T<^ dit à André de ferrer dans un 
coffre les habits que nous avons apportes 
des prijons. 

¥ Mon pefe !•«.)» 
Mes enfans ru m^ont jamais oppofi 
de refus ; ils ru voudront pas commencer 
fi tard. 

En cet endroit > Dorval détour- 
nant ion yifage » & cachant fes lar- 
mes 9 me dit du ton d'un homme qui 
contraignoit fa douleur....* La Pièce 
«ft faite ;...«• mais celui qui Pa com« 

n^dée n'eft plus Après un mo*. 

ment de filence , il ajouta : •«.. Elle 
, cjtoit reftée là, cette Piece^;(& je Pa- 
vois prefque oubliée ; mais ils m'ont 
répété fi fouventque c'étoit manquer 
^ la volonté de mon* père , q^'ila 

Av 



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la 

m'ont perfuadé ; & , Dimanche pro- 
chain , nous nous acquittons y pour 
la première fois , d'une chofe qu^ils 
s'accordent tous à regarder comme 
un devoir. 

Ah ! Dorval ^ lui dis- je , (î i'o* 
fois! Je vous entends, me ré- 
pondit-il ; mais croyez - vous que ce 
foit une proportion à faire à Conf 
iance y à ClairviUe 4 & à Rofalu ? Le 
fujet de la Pièce vous eft connu ; 
& vous n'aurez pas de peine à croire 
qu'il y a xjùelques fcenes où la pré- 
sence d'un étranger gêneroit beau- 
coup. Cependant c'eil moi qui faij 
ranger le faîlon. h he vous pro-' 
m^ts point ; je ne vous refiifé pas^ 
Je verrai. 

Nous nous féparâmes Dorva! & 
moi 4 c'étdit le Lundi. B ne me fit rien 



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II 

I ^ire de toute la femaine. Maïs le 

Dimanche matin il m'écrivit • 

Aujourd'hui à trois heures pricifes j âla 

porte du Jardin Je m'y rendis. 

rentrai dans le fallon par la fenêtre ; 
& Dorval , qui avoit écarté tout le 
monde , me plaça dans un coin^ 
d'où , fans être vu , je vis & j'en* 
tendis ce qu'on va lire , excepté la 
dernière fcene. Une autre fols je di- 
rai pourquoi je n'entendis pas la dcr? 
mère fcene* 




kyy^ 



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IZ 



yoici les noms des Perjbnnages réels de 
la Pièce , avec ceux des ASeurs qui 
pourraient les remplacer. 

LYSIMOND , père de Dorval & de 

Rofalie , M. Sarrazin. 
DORVAL, //5 naturel deLyfimond^ 

& ami de Clairville , M. Grandval, 
ROSALIE , fille de Lyfimond^ Mlle. 

Gauffin. 
Justine , fuivame de Rofalie , Mlle. 

Dangevillc. 
ANDRÉ , dome/Uque de Lyfimond^ 

M. Le Grand. 
CHARLES ,v^/e/ de Dorval^ M. Ar- 

mand. 

CLAIRVILLE , ami de Dorval^ & 
amant de Rofalie , M. Lekain, 

CONSTANCE , jeune veuve ^foeur de 
CldrvilUy MÛe. Clairon. 

SYLVESTRE , vaUt de Clairville..... 
Autres Domeftiques de la maifon de 

Clairville. 

La Scène efi à Saint-Germain-en^Laye. 
L'aftion commence avec le* jour ^ 
& fe paffe dans un fallon de la maifon 
de Clauryillei 



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P^^îî*>^XX5 



L E 

FILS NATUREL, 

o u 
LES ÉPREUVES 

DE L A V E R T U, 
COMÉDIE. 

ACTE PREMIER. 



SCENE PREMIERE, 

La Scène eft dans un fallon. On y voh 
un clavecin 9 des chaifes^ des tables 
de jeu. Sur une de ces tables , uq 
triârac i fut une autre ^ quelques 



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14 LE FILS NATUREL; 

brochures ; d'un côté , un métier à 
tapifTerie , &c. . • • dans le fond > un 
canapé , &c. 

DoKV AL jfeul 9 

( // e(l en habit de campagne > en cke» 
veux négligés , ajjîs dans un fauteuil^ 
à côté £une table fur laquelle il y a 
des brochures. Il paroît agité, Aprïs 
quelques mouvemens violons , il s^ap^ 
puie fur un des bras de fon fauteuil % 
comme poitr dormir. Il quitte bientôt 
cette fituation. Il tire fa morurt^ 
&dit:) 

A. Peine eft-il iîz heures. 

( Il fe jette fur C autre bras de foh 
fauteuil ; Aiais il ri y tft pas plutôt , 
qu^il fe reUve , & dit : 

Je ne O^urois dormir. 

( // prend un LiPn qt^il ouvre au 
kafard j qu*il refermé prefqut fur U 
thamp y & dit ^) 

h lis fans r'Mk eâtendre^ 



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DRAME. f t 

{Ilfe levé. Ilfe promené , & dit : ) 

Je ne peux m'éviter II faut fortîf 

d'ici Sortir d*ici ! Et j'y fuis en- 
chaîné ! J'aime ! .... ( comme effrayé. ) 
& qui aimi-je?.... J'ofé me l'avouer; 
malheureux , & je refte ! ( // appelle 
violemment.^ Charles. Charles. 

SCENE II. 

( Cette Scène marche vite. ) 
DORVAL, CHARLES. 

( Charles croit que fon maître demande 
fon chapeau & fon épie ; il les ap^ 
portCy lespofejur un fauteuil^ & dit /) 

Charles. 

jVlOnfieur , ne vous faut il plus rien 2 

D Ô R V A L. 

Dts chevaux ; ma chaife. 
C H A R L^ 15. 
Quoi! nous partons! 

D R V A t. 
A l'inftant, 



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*6 LE FILS NATUREL, 

{Ilejt ajfis dans U fauteuil; & tout 
€n parlant , il ramajfe des Livres , des 
papiers , des brochures , comme pour en 
faire des paquets. ) 

Charles. 

V Monfieur , tout dort encore ici. 

D O R V A L. 

Je ne verrai perfonne. 

C H A R L £ s. 

Cela fe peut-il? 

D o R V A L. 

U le faut. 

Charles. 
Monfiêur 

D o R V A L. 

( Se tournant vers Charles , d'un air 
irifie è accabU. ) Eh bien , Charles ! 

Charles. -» 

Avoir été accueilli dans cette mai- 
fon , chéri de tout le monde , prévenu 
fur, tout , jBç s'en aller fans parler i 
perfonne! Permettez, MonâeurM.o 



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DRAME. 17 

D O R V A t. 
J'ai tout entendu» . Tu as raifon, 
Mais je pars, 

Charles. 
Que dira Clair ville votre ami } 
Confiance fa fœur , qui n'a rien né- 
gligé pour vous faire aimer ce féjour ? 
( d'un ton plus bas, ) Et Rofalie • • . • • 
Vous ne les verrez point? 

D O R V A L 

{^foupin profondément ^laijjï tomber fa 
tête fur fts mains y & Charles continue,^ 

Charles. 

Clairville & Rofalie s'étoient flattés 
de vous avoir pour témoin de leur ma- 
riage, Rofalie fe faifoit une joie de vous 
préfenter à fon père. Vous deviez les 
accompagner tous à l'autel. 

DorvAL {foupire , s^ agite y &c.) 

Charles. 
Le bon-homme arrive , & vous |)ar- 
tez ! Tenez , mon cher maître , j'ofe 
vous le dire y les conduites bizarres font 




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î8 LE FILS NATUREL, 

rarement (enfées.,... Clairville! Conft» 
tance ! Rofaltç 1 

D O R V A L. 

( Brufqutmtnty m ft Uvant: )Des 
chevaux % ma chaife , te dis^je» 
Charles. 

Au moment où le père de Rofalîe 
arrive d'un voyage de plus de mille 
lieues I à la veille du mariage de vo« 
tre ami ! 
DORVAL ( tn coUn â CharUs,) 

Malheureux I • • • • 

( j4 lui' mime , en fi mordant la Uvn 
^ fi frappant la poitrine: ) que je fuisl..» 
Ttt perds le temps , & je demeure* 

Charles. 
Je vab. 

D p R V A L. 

Qu'on fe dépêche. 






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DRAME. 19 

SCENE III. 
DORVAL,/^/. 

( Il continue de fi promtner & de river, ") 

ir Artîr fans dire adieu ! Il a raifon ; 
cela feroit d'une bizarrerie , d'une in- 
conféquence U,. Et qu'efl-ce que ces 
mots âgnifient ? Eft-il queftion de ce 
qu'on croira , ou de ce qu'il eft honnête 
de faire ? .... Mais , après tiMt > pour« 
quoi ne verrois-je pas Clairville fie fa 
fœur ? ne puis-]e les quitter , Se leur 
en taire le motif ?«.... Et Rofalié ? )e ne 
la verrai point?*.. Non*., l'amour Se 
l'alnitié n'impofent point ici les mêmes 
devoirs , fur • tout un amour infenfé 
qu'on ignore & qu'il faut étouffer..... 
Mais que dira-t-elle ? que penfera-t« 
elle?.,.. Amour, fophiile dangereux^ 
je t'entends. 

( Confiance arrive en robe de matin i 
tourmentée defon côté par urne pajjîon 



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00 LE FILS NATUREL, 

^ui lui a ôti h repos. Un moment aprh^ 
entrent des domeftiques qui rangent le 
fallon , & qui ramaffent les chofes qui 
font à DorvaL,,^ Charles , qui a en^ 
^Voyi' à la Pofte pour avoir des che-^ 
vaux , rentre auffi, ) 



SCENE IV. 

DORVAL, CONSTANCE, 

É9w Domefiiques. 

D O R V A L. 

\^Uoi I Madame 9 fi matin ! 
Constance. 

J'ai perdu le fommeil. Mais vous- 
même , déjà habillé ! 

D O R V A L, vite. 

Jç reçois des Lettres à Tin dan t. Une 
affaire m'appelle à Paris. Elle y de- 
mande ma préfence. Je prends le thé, 
Charles , du thé. J'embrafle Clairville. 
Je vous rends grâces à tous les deux 



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DRAME. ir 

des bontés que vous avez eues pour 
moi. Je me jette dans ma chaife > &C 
je pars. 

Constance. 
Vous partez ! Eft-il poffible ? 
D O R V A L. 

Rien , malheureufement , n'eft plus 
néceflaire. 

( Les Domcftiqucs qui ont achevé 
de ranger le fallon ^ & de ramajfcr ce 
qui cft à Dorvalj s'éloignent. Charles 
laijffe le thé fur une des tables, Dorval 
prend le thé.) 

( Confiance , un coude appuyé fur 
la table ^ & la tête penchée fur une de 
fes mains y df meure dans cette Jituation 
penfive. ) 

D Ô R V A L. 

Confiance > vous rêvez î 
Constance 
( émue , ou plutôt d*un fang-froid un 
peu contraint. ) ^ 

Oui 9 je rêve. • . • mais j'ai tort. . • «^ 
la vie que Xon mené ici vous ennuie.M^ 



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ti LE FILS NATUREL , 

Ce n'eft pas d'aujaurd'hui que je m'en 

•apperçois. 

D O R V A L. 

Elle m'ennuie ! Non , Madame ^ ce 
n'eft pas cela. 

Constance. 
Qu'avez- vous donc ? , • . . Un aîr 
fombre que je vous trouve..... 
D o R V A L. 
Les malheurs laiflent des impreflions... 

Vous favez.... Madame Je vous 

jure que depuis long-temps je ne con- 
noifTois de douceurs que celles que je 
goûtois ici. 

C ON s TANCE. 

Si cela eft, vous revenez, fans doute. 

D o R V A I,. 
Je ne fais.... -Ai-je jamais fu ce que 
je deviendrois ï 

Constance, 
^ après ^itrt promtnic un infiant ^ ) 
Ce moment eft donc le feul qui me 
îcfte* Il faut parler. 

( Unt paufc, ) 



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DRAME. ijf 

Dorval, écoutez-' moi. Vous m'avez 
trouvée ici , il y a iix mois , tranquille 
& heureuie. Pavois éprouvé tous les 
malheurs des noeuds mal afTortis. Libre 
de ces nœuds , je m'étois promis une in- 
dépendance éternelle j & j'avois fondé 
mon bonheur fur Taverfion de tout lien, 
& dans la fécurité d'un vie retirée. 

Après les longs chagrins , la folitude 
a tant de charmes ! On y refpire en 
liberté. J'y jouiiTois de mes peines psif-» 
fées. U me fembloit qu'elles avoient 
épuré ma raifon. Mes journées , tou-« 
jours iiuiocentes , quelquefois déli* 
cieufes , fe partageoient entre la lec- 
ture 9 la promenade 9 & la converfa-* 
lion de mon frère. Qairville me par* 
}oit fans cefle de fon ayftere & fublime 
ami. Que j*avois de plaiiir à l'entendre ! 
Combien je défirois de coyioitre un 
homme que mon frère aimoit., refpec- 
toit à tant de titres, & qui avoit dév<:« 
loppé dans fon co^ur les premiers g^r« 
mes de la fagefle ) 



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14 LE FILS NATUREL, . - 
• Je vous dirai plus. Loin de vous , je 
marchois déjà fur vos traces ; & cette 
jeune Rofalie , que vous voyez ici , 
étoit l'objet de tous mes foins , comme 
Clairville avoit été l'objet des vôtres. 

DOR VAL ( ému & attendri. ) 
. Rofalie! 

Constance. 
Je m'apperçus du goût que Claîr- 
vilie prenoit pour elle , & je m'occupai 
à former l'efprit & fur-tout le caraftere 
de cet enfant , qui devoit un jour faire 
la deftinée de mon frère. Il eft étourdi , 
je la rendois prudente. Il eft violent, 
je cultivois fa douceur naturelle. Je 
me complaifois à penfer que je prépa- 
rois , de concert avec vous , l'union la 
plus heureufe qu'il y eût peut-être au 
monde : vous arrivâtes. Hélas ! 

( La voix Et Confiance prend ici V accent 
dt la tendrejfe , & saffbiblit un peu,) 

Votre préfence , qui devoit m'éclaî- 
rer &c m'encourager , n'eut point ces 

effets 



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DRAME. 15 

effets que j'en attcndois. Peu- à-peu mes 
foins fe détournèrent deRofalie. Je ne 
lui enfeignai plus à plaire ••••&)€ n'en 
ignorai pas long-temps la raifon. 

Dorval) je connus tout Tempire que 
la vertu avoit fur vous , Se il me parut 
que je l'en almois encore davantage. 
Je me propofai d'entier dans votre ame 
avec elle , & je crus n'avoir jamais for- 
mé de deflein qui fût û bien félon mon 
cœur. Qu'une femme eft heureufe , me 
difois'je, lorfque le feul moyen qu'elle 
ait d'attacher celui qu'elle a diftingué » 
c'eft d'ajouter de plus en plus à l'eftime 
qu'elle fe doit ;' c'eft de s'élever fans 
cefle à fès propres feux. 

Je n'en aï point employé d'autre. Si 
je n'en ^i pas attendu le fuccès , fi je 
parle , c'eft le temps , & non la con- 
fiance qui m'a manqué. Je ne doutai ja-* 
mais que la vertu ne fit naître l'amour ^ 
quand le moment en/eroît venu. 



B 



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%6 LE FILS NATUREL; 

( Une pctiu paufc : ce qui Juif 4oit coA* . 

UT à dire à um fortune tfilU que Conf^ 

tance^ ) 

Vous avowcraî- je ce qui m'a coAté le 
plus? G'étoitdç vous dérober ces mou*- 
yemens fi tendres & fi pçu libres , qui 
|:rahi{rent prefque tQujours une femme 
qui aime. La raifop fe fait entendre par 
ii)tervalles. Le cœur impprtun parle 
fans cefie. Dorval , cent fqis le mot fatal 
à mon projet s'eft préfenté fur mçs lè- 
vres. Il m'eft échappjé quelquefois ; 
mais vous ne l'avez point entendu ^ Se 
îe n^'en fuis toujours félicitée. 

Telle eftÇonftance.6i vous la fuyez, 
du moins elle n'auca point à rougir d'elle. 
Eloignée Je vous , je me retrouverai 
dans le fein de la vertu. Et tandis que tan( 
de femmes détefteront rinftantt>ùrob- 
jet d'une crin^melle tçndreffe arracha 
de leur cœur un premier foupir , Cont 
tance ne fe rappellera Dorval que pour 
s^applaudir de Ta Voir connu : ou , s'il 
k mêle quelque amertume à fon fou- 



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D R A M^ E. 17 

ircnîr, fl lui reftera toujours une confo* . 
lation douce & folide dans les fentimens 
mêmes que vous iui aurez inipirés, 

SCENE .V. 

DORVAL., COîÇStANCE, 
CL AIR VILLE. 

D O R V A L. 

IVl Adame , voHà votre frere^ 
Constance {aurifiée, JU:) 
Mon ftere , Dorval nous quitte. ( ^ 

Clairville, 
On vient de me l'apprendre* 

* 

t 



Biji 



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Digtizedl^OOgle 




) '^r 




*9 



die!...: 

L^n. De- 
remiere 

(«vous... 
ne puis- 
oufFert ! 
lie délî.^- 
1 pafÇon 
Jvoit reti' 

I.te. Ce. 
imeamîe 
alie tous 
fe voyois 
ntotsaug- 
lie meurt. 
f elle ap- 
t main dé- 
bfalie qui 
|, elle la 
t elle rer 



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i8 LE FILS NATUREL; 

— — 1— — ' Il —— ^ 

. SCENE VI. 
DORVAL, Cl^AIRVILLE. 

O O R y A L, 

Ç^faifant quelques pas ^ difirait & m* 
iarrajfé. ) 

JD ES lettres de Paris.,* Des affaires qui 
•preffent... Un Banquier qui chancelle»*. 

CLiWIRVILLE. 

Mon Ami , vous ne partirez point fans 
m*accorcler un moment d'entretien. Je 
n'ai jamais eu fi grand befoin de votre 
fecours. 

D O R V A L. • 

Difpofez de moi ; mais fi vous me 
lyndez juftice , vous ne douterez pas 
«]ue je n'aie les raifons les plus fortes... . 

Clairvhle( ajgïigé. ) 
J'avois un ami, & cet ami m'aban- 
donne. J'étois aimé de Rofalie , & Ro- 
falie ne m'aime plus. Je Ms dérefpéré..* 
Dorval, m'abandonnerez- vous ? 



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DRAME- 19 

D O H V A L. 

Que puis-je faire pour vous? 
Clairville. 

Vous fayei fî j'aime Rofaiie!...; 
Mais non , vous n'en favez rien. De- 
vant les autres ^ Tamour eft la première 
vertu ; j'en rougis prcfque devant vous... 
Eh bien ! Dorval , je rougirai , s'il le 
faut ; mais je Tadore. . . . Que ne puis- 
je vous dire tout ce que j*ai foufFert ! 
Avec qgel ménagement, quelle déli-^ 
catefle j'ai impofé (ilence à la paflion 
la plus forte! . . . . Rofalie vivoit reti- 
rée , près d'ici , avec une tante. Cé- 
toit une Américaine fort âgée > une amie 
de Confiance. Je voyois Rofalie tous 
les jours , & tous les jours je voyois 
augmenter (es charmes ; je fentois aug« 
menter mon trouble* Sa tante meurt. 
Dans fcs derniers momens , elle ap- 
pelle ma fœur , lui tend une main dé- 
faillante ; & lui montrant Rofalie qui 
fe dëfoloit au bord de fon lit , elle la 

reganloit fans parler ; enfuite elle re- 

B iij 

\ 

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iù LE PILS NATUREL, 
gardoit Canftance ; des larmes totn^ 
boient de fes yeux ; elle foupiroît , & 
ma fœur entendoit tout cela. Rofalie 
devint fa compagne , fa* pupille , fo» 
élevé j & mai,'}e fus le plus heureux 
des hommes. Confiance voyoit ma paC» 
fion : Rofalie en paroifloit touchée. Mon 
bonheur n'étoit plus traverfé que par 
la volonté d'une mère inquiète qui re- 
demandoit fa fille. Je me préparois à 
pafferdans les climats éloignés où Ro- 
falie a pris naif^nce : mais ùl mère 
meurt ; & fon père , malgré fa vieil- 
leffe , prend le parti de revenh* parmi 
nous. 

Je Tattendois , ce père , pour ache- 
ver mon bonheur ; il arrive , & il me 
trouvera défolé, 

D O R V A L. 

Je ne vcms pas encore ks-raifons que 
vous avez de l'être* 

Clairvilie, 

Je vous l'ai dit d'abord. Rof^e ne 
m'aime plus. A mefure* que'lcs onfta* 



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DRAME. st 

clés qui s'oppofèrit à mon bonhisur ont 
di/paru , elle eft devenue réfervée » froi- 
de , indifférente. Ces femimefts tendre^ 
qui fortoient de ïa1!)0Qche avec une nai« 
vetétjui me raviffoit^ onf fait placé à 
une polîteffe qui me tue. Tout lui eft 
infipide. Rien ne l'occupe. . Rien ne 
Tannife. M'appérçoit-elle: Ton preftiier 
inouvei^ent eft de s'dojgfter. Son père 
arrive ; & l'on diroit qu'iiA ëvéhemeftt 
fi dëfiré, fi long-tèrtfips attendu , n'a 
plus rien qui k touche. Un goût fomT-i 
bre pour la folitùde , tft tout ce qui lui 
refte. X^onftance n*eft pas mieux trai- 
tée que moi. Si ilofalte nous cherche 
encore, c'eft pour nous éviter Tun par 
l'autre ; & , pour combR de malheur ,' 
ma fœur même ^e paroît plus s'inté« 
refler à m6i. 

D Ô UVAL. 

Je reconnois bien là Claîrville. H s'înW 
quietfs , il fe chagrine , & il touche au 
moment de Ton bonheur. 

B iY 



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3i LE FILS NATUREL, 
Clairville* 

Ah ! mon cher Dorval , vous ne le 
croyez pas. Voyez, . . . 

D o R V A u 

Je ne vois dans toute la conduite de 
Rofalie que des inégalités auxquelles 
les femmes les/mi^ux nées font le plus 
fujettes, & qu'il eft quelquefois fi doux 
d'avoir à leur pardonner. Elles ont le 
fentiment fi exquis ; leur ame çft fi (en?* 
fible ^ leurs organes fi délicats , ^u'un' 
foupçon , un mot , une idée fiiffit pour 
les allarmer. Mon ami , leur ^ame eft 
femblable au crifial d'une onde pure 
^ tranfparente , où le fpeâateur tran^ 
quille de la Nature s'eft peint. Si une 
feuille 9 en tdinbant , vient à en agiter 
la furface, tous les o*bfbts font vacillans« 
Cl AIR VILLE (affligé.) 

Vous me confolez .... Dorval , je 
fuis perdu, le ne fens que trop ...» que 
Je ne peux vivre fans Rofalie ; mais quel 
que foit le fort qui m'attend , j'en* veux 
être édaircî ayant rârrivée de fon père. 



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DRAME. î3 

D O R V A, L. 

En quoi puis-je vous fervir ? 
Clairville. 
n faut que vous parliez à Rofalle. 

D O R V A L. 

Que je lui parle ! 

Cj^AIRVILLE. 

Oui , mon ami. Il n'y a que vous au 
monde qui puîffiez me la rendre. L'efti- 
me qu'elle a pour vous me fait tout 
efpérer. 

D O R V A L. , 

Clairville, que me demandez- voiç ? 
A peine Rofalie me connoît-elle ; & je 
fuis ii peu fait pour ces fortes de dif* 
cuffions. 

Clairville. 

Vous pouvez tout , & vous ne me 

refuferez point. Rofalie vous révère. 

Votre préfencelafaifit de refpeft; c'eft 

eUe qui l'a dit. Elle n'ofera jam JUtre 

injufte, inconftante, ingrate à vosyeux. 

Tel eft l'augufte privilège de la vertu j 

elle en impofe iuiom ce qui Tappro-* 
. B V 



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Î4 LE nLS NATUREL; 

che. Dorval , paroiffez devant RofaïTe^ 
& bientôt elte redeviendra pour moi ce 
qu'elle doit être , ce qu'elle étoit» 

(^pojant la main fur CépauU de Ctal^ 
ville. ) 
Ah ^ malheureux r 

CLAIRVILtl» 

Mon ami ^ fî je le fuis I 

D Ô R V A t. 
Vous exigez. •••. 

C t A I R V I L t £•. 
ïexigea/.i. 

|D D R V A t. 
Voas ferez fetisfisitt,, 

SCENE riL 

D O R Y A 1 fitd!. 

X^WKis nouveaux embarras t. ... Te 
frère.... h fû&ttP..M Aoii cruel y amant 
siveugle , que me propofez- vous? • • . *. 
•«i JParc^ez devant Rx>&lk n I Mot ^ jpac 



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DRAME, yf 

roîtrc devant Rofalie ! 8c je voudroîs 
me cacher à moi-même. . . . Que de- 
viens je , fi Rofalie me devine? 6c corn* 
tnent en impoferai-je à mes yeux , i 
ma voix , à mon cœur ? • . • • Qui me 
répondra de moi ? • . . . La vertu ? • • •« 
M'en refte-t-ii encore ? . . . . 

Fin du pnmitT A3c. 




B>3 

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%$ LE FILS NATUREL, 

i^^p qyi qp' <ggft ^ c^ti^^qjxVlOJt^G^ qpi^p C^ C^J CQI 

A C T E I L 

«■■■■■■■■■■■■■^■■■■■■■^■■■iVHHBBV' 
■ ■ ■ I ■ * 

SCENE PREMIERE. 

ROSALIE, JUSTINE- 

Rosalie. 

J Uilîne , approchez mon ouvrage. 

ÇJuftinc appracht un métier à tapif* 
fcru. Rofalit efi triflcment appuyée fur 
ce métier. Jufiîne efi ajpfe d'un autrt 
côté. Elles travaillent. Rofalie teinter'* 
fompt fon ouvrage qttepaur ejfuyer des 
larmes qui tomberu dtfts yeitx. Elle U 
reprend enfuit^. Le filence dure un mo^ 
ment , pendant lequd Jufiine laijft Coït» 
vrage €t confidere fa maitreffe. ) 

Justine. 

£ft-ce là la joie avec laquelîe vou» 
attendez Monfieur votre père? font-ce 
là les tranfpof ts que vous lui préparez ^ 



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DRAME. 37 

Depuis un temps je n^entends rien a 
votre ame. II faut que ce qui s'y pafle 
foit mal ; car vous me le cachez^ Sc 
vous faites très-bien. 

Rosalie. 

( Point de réponfc de la part de Rofatie ; 
mais des foupirs , au fiUnce & des 
larmes, ) 

Justine. 
Perdez-vous l'efprit , Mademoîfelle ? 
au moment de l'arrivée d'un père ! à 
la veille d'un mariage ! Encore un coup^ 
perdez-vous refprit? 

Rosalie. 
Non 5 Juftine. 

Justine, ( apris unepaufu ) 

Seroi^il arrivé /quelque malheur â 
Moniieur votr| père ? 

Rosalie» 

Non y Juftine. 

( Toutes ces quêtions Ce font à dïffe^ 
rens intervalles , dans lefyuels JuJUm: 
quitte & reprend fon, ouvrage.^ 



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i» LE FILS NATUREL;^ 
Justine, 

( aprls une pauft un peu plus longue.") 
Par hafard , eft-ce que vous n*aime- 
riez plus Clairville } 

Rosalie. 
Non, Juftine, 

Justine," 
( refie un ptuftupéfaite. Elle dit tnfuite) 
La voilà dbnc la caufe de ces foupirs^ 

de ce filence & de ces larmes ? Oh ! 

potir le coup , les hommes n'ont qu'à 
dire que nous fommes folles ; que là 
titQ nous tourne aujourd'hui pour un 
objet que demain nous voudrions fa- 
voir à mille lieues : qu'ils difent de nous 
tout ce qu'ils voudront , je veux mourir 
fi )e les en dédb . . • . Vous rie vous êtes 
^as attendue, Madèmoirelle , «|ue j['ap- 
prouverois ce caprice?.... Clairville 
vous aime ëperdument. Vous n'aVex 
aucun fujet de lions plaindre de lui. Si 
Jamais femme a pu fe fiattér d'avoir ua 
^iàïzxù, tendre , honnête » de i'être atta^ 
«hé un faoj&me qài eût de i^f^rît > <1^ 



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DRAME. ^^ 

la figttte 9 des mœurs , c'eft vom. Des 
tnœurml Mademoifelle , é^s mœurs !...» 
Je n'ai jamais pu concevoir , moî , qu'on 
cefsât d'aîmer , à plus forte raîfon qu'on 
c^fsât fans fujet. H y a là quelque chofe 
OÙ je n'entends rien* 
: (^Jufline s^arrêu un moment j*Rofalh 
continue de travailltr & de pleurer. Juf^, 
tint reprend d^ un ton hypocrite & radott» 
ci j & di$ tout en travaillant , & fan$ 
kver les yeux de dejfus fon ouvrage. 
Après tout, fi vousfi'âimez plus Ctaîr» 

ville, cela eft fâcheux mais il ne 

£iut pas s'en derefpérer comme vous 
Eûtes . • « . Quoi donc \ après lui ^ n'jr 
auroit-îl plus perfonne au monde que 
yotts puiffiez aimer ï 

R a S A L î E« 
Non y Juftine. 

ï Û s T I N B» 

Oh ! pour celm-li, on ne s'y attend 

pas: ^ 

( Dorval entre ^ Jufiintfc retire ; Ro^ 

Jolie quitte /on métier > fi hâte du ^e^t 



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:46 LE RLS NATUREL , 

j'uytT Us yeux .^ ù dt ft compofcr ur» 
vifagc tranquille. Elle a dit ojfpara'^, 
vaut : ) 

Rosalie. 

O Ciel! c'eft Dorval. 



se E N E IL 
ROSALIE, D OR VAL. 

DORV AL , ( d!un ton un peu ému. ) 

Jr Ermettez , Mademoifelle , qu'avant 
mon départ {^ à ces mots Rofalie parole 
étonnée, ) j'obéiffe à un ami, & que je 
cherche à lui rendre auprès de vous un 
fervice qu'il croit important. Perfonne 
ne s'intéreffe plus que moi à votre bon- 
heur & au'iien; vpus le favez. Soiif^ 
frez donc que je vous demande en quoi 
Clairville a pu vous déphîre , & com- 
met il. a mérité 1^ froideur avec la*^ 
quelle il dit qu'il eft traité» ^ 



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DRAME. 41 

Rosalie. 

C'eft que je ne l'aime plus. 

D O R V A L. 
Vous ne Taimez plus î 

Rosalie. 
Non, Dorval. 

D O R V A L. 

Et quW-il fait pour s'attirer cette 
horrible difgrace î 

Rosalie. 

Rien. Je l'aimois. J'ai ceffé. J'ëtoîs 
légère apparemment , fans m'en dputer. 
Dorval., 

Aveyvous ouHié que Clairville cft 
ramant que votre cœur a préféré ? . . . • 
Songez-vous qu'il traîneroit des jours 
bien malheureux , fi refpérance de re- 
couvrer votre tendreffe lui étoit ôtée ?... 
Mademoifellç > croyez- vous qu'il foit 
permis à une honnête < femme d^jB 
jouer du bonheur d'un honnéte-hommer 
Rosalie. 

Je fais., là-deffus , tout ce qu'on peut 
me dire. Je m'accable fans ceffe de re- 



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41 LE FILS NATUREL , 
proches. Je fuis défolée. Je voudrcHS 
être morte. 

D O R V A L. 
Vous n'êtes point ifhjufte. 

R O S A L ï E. 

Je ne fais plus ce que je fuis. Je Ine 
m'eftime plus. 

D O R V A t. 

Mais pourquoi n'aimez -voiis plut 
Clairville? Il y a àts raifdns à tout. 
Rosalie. 
Ceft que )^en aime un autre. 

D o R V A L, 

( avec un itoûnemcrU mêlé de re/rochcs.^ 
RofalielEl^e! 

R o s AL I fe. 

Oui , Dorval . • . . Clairville fera bien 
vengé ! 

Dorval. 
^IP^ofaUe .... fi par n^aUieur it ëtoit 
arrivé .... que votte coe'at furpris . . • • 
fût entraîné par un penthaiit . . • • dont 
votre raifon vous fît un crime* • . . J'ai 
connu cet état cruel 1 • • • Que je vous 
plaindrois! 



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DRAME. 41 

Rosalie. 

Plaignez- moi donc. 

Dorsal 
( n< lui repond ^ue par h geftc it c§fn*^ 
mijiration. ') 
*R • S A L I E. • 

Parmoîs Clairville. Je n*tmagînoîs pas 
^e je puflfe en aimer un autre, lorfque 
je rencontrai Técueil de ma conftance &c 
de notre bonheur.... Lestraîls j refprit, 
le regard ^ le fon de la vmx , tout , dans 
cet objet doux &terrible, femblmt ré- 
pondre à je ne iaîs quelle image que la 
Nature avoit gravée dans mon cœur. 
Je le vis. Je crus y reconnoître la vérité 
de toutes ces chimères de perfeélion 
que fe m'étois faites , & d'abord il eut 

jna confiance. ... Si j'avois'pu concc-* 
voir que je manquois à Q'alrville ! . . . • 
Mais, hélas! je n*en avois pas eu le 
premier foupçon , que j*étois toute ac- 
coutumée à aimer fon rival...* Et com- 

-ment ne Taurois-je pas aimé? .... Ce 
^u'il difoit 9 je le penfois toujours. Il ne 



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44 LE FILS NATUREL, 

manquoit jamais de blâmer ce qui de- 
voir me déplaire. Je louois quelquefois 
d'avance ce qu'il alloit approuver. S'il 
cxprimoit un fentiment, je croyois qu'il 
avoit deviné le mien. . • • Que vous 
dir^îlje #ifin ? Je me ^oyois à peine 
dans les autres ; ( elle ajoute en baijjant 
Us yeux & la voix .• ) & je me retr pa- 
vois fans ceffe en lui. 

D o R y A L. 

Et ce mortel heureux çonnoît-il foa 
bonheur? 

Rosalie» 

Si c'efl un bonbeujr, il doit le con- 
Boitre. 

D o R V A L. 

Si vous aimez , on vous aime , fans 
^oute? 

Rosalie. 

Dorval, vous le favez. 

DORVAL {vivement.) 

Oui , je le fais , & mon cœur fe 
fent. . . . Qu'ai-je entendu? .... Qu'ai- 
je dit ? ... . Qui me fauvera de moi^ 
même ? . . . . 



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DRAME. 4î 

(Dorval &^Rof^ru fe regardent un 
moment enfilence. Rofalic pLêure amérC' 
êncnt. On annonce Clairville. 
Sylvestre {âDàrval.) 

Monfieur , Clairville demande à vous 
parler— 

Dorval {âRofalie.) 

Rofalie • . . • Mais on vten^. . . . Y 
penfez - vous ? Ceft Clairville. C'eft 
mon ami. Ceft votre amant. M 

R O s A L I É. 

Adieu , Dorval. ( Elle lui tend une 
mainj Dorval la prend , ^ lajjje tom^ 
her trifiementfa bouche fur cette main , 
& Rûfalie ajoute : ) Adieu y quel mot \ 



SCENE III. 

Dorval, feul. 

D Ans fa douleur , qu'elle m'a paru 
belle ! Que Xes charmes étoiént tqu- 
chans ! J'aurois donné ;na vie pour re- 
cueillir une des larmes qui couloient dâ 



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46 LE FILS NATUREL, 
ies yeux.... «< Dorral , vous le favez >>•#• 
Ces mots r^tentifTent encore dans le fond 
de mon cœur • . • • Ils ne fortiront pas 
£-tôt de ma mémoire l 



S C EN E IF. 
DORVAL, GLAIRVILLE. 

^ Clairville^ 

jCj Xcufez mon impatience. Eh bien ^ 
Porval ? . . . . 

( Dorval cft troublée II tâckt de ft 
remettre ; mais il y réuffit mal. Claire 
ville , qui cherche à lire fur fon vifage ^ 
ien apperçoit , fe méprend ^& die :/) 
C L A I R V I L L E. 

Vous êtes troublé. Vous ne me par- 
lez point. Vos yeux fe rempliffent de 
larmes* Je vous entends , je fuis perdu ! 

( Clairville en achevant ces mots y ft 
jette dans le fein de fon ami. Il y refit 
un moment enfilence. Dvrvalverfe qml^ 
^uts larmes fur lui^ &, Clairville dit^ 



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I> R A M E. . 47 

fansft déplacer, (Tunt voix baffe ù 
fanglotante. ) • 

Clairville, 
Qu*a-t-€lle dit ? Quel eft mon crime ! 
Ami y de grâce , achevez-moi. 

D O R V A L. 

Que je Tacheve ! 

Clairville^ 

Elle m^enfonce un poignard dans le 
fein ! & vous , le feul homme qui pût 
l'arracher peut-être, vous. vous éloi- 
gnez ! vous m'abandonnez à mon dé- 
fefpoir ! . • • • Trahi, par ma maîtrefTe ! 
abandonné de mon ami ! que vais-je 
devenir? Dorval, vous ne me dites 
rieni 

D O R V A L. 

Que vo^s dirai- je ? . . . Je crains de 
parler. 

Clairville. 

Jç crains bien plus de vous entendre; 
parlez pourtant ^ je changerai du moins 
4e fupplice.... Votre (ilenceme femblej 
en ce moment ^ le plus cruel de touft 



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;j« LE FILS NATUREL, 
^ D O R V A L (en héjïtant. ) 

Rofalie. . • • 
, Clairville(«/ï hijîtant. ) 

Rofalie ? . . . . 

D O R V A L. 

Vous me l'aviez bien dit . . • . elle ne 
me paroît plus avoir cet emprefferaent 
qui vous promettait un bonheur fi pro-^ 
€hain« 

ClaiRville.^ 

Elle a changé I . . . . Que me repro- 
che- telle? 

D O R V A L. 

Elle n'a pas changé , fi vous voulez.,; 
Elle ne vous reproche rien-., mais foci 
père .... 

C L A I R V I L L E. 

Son père a-t-il repris fon confen- 
temerit? ^ 

D O R V A L. 
Non. Mais elle attend fon retour . . ; 
Elle craint .... Vous favez mieux que 
îoifi qu'une fille bien née craint tou- 
jours. 

Clair- 



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DRAME. 49 

Clairville. 
Il n'y a plus de craintes à avoir: 
tous les obftacles font levés. Cétoit fa 
mère qui s'oppofoit à nos vœux ; elle 
n*eft plus ,-& fon père n'arrive que pour 
m'unir à fa fille ^ fe fixer parmi nous » Sc 
finir (es jours tranquillement ^ dans fa 
patrie , au fein de fa famille*, au milieu 
de fes amis. Si j'en juge par fes lettres , 
ce refpeâable vieillard ne fera guère 
moins afHigé que moi. Rongez ', Dor- 
val , que rien n'a pu l'arrêter ; qu'il a 
vendu fes habitations ; qu'il s'eft embar- 
qué avec toute fa fortune > à l'âge. • • • 
de quatre-vingts ans , je crois , fur des 
mers couvertes de vaifTeaux ennemis. 

D O R V A L. 

Clairville , il faut l'attendre. Il faut 
tout efpérer des bontés du père, de 
l'honnêteté de la fille , de votre amour , 
& de mon amitié. Le Ciel ne permet» 
tra pas que des êtres qu'il femble 
avoir formés pour fervir de confo- 
lation & d'encouragement à la vertu 



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ça LE VUS NATUREL; 
foient tous malheureux fans l'avoir 
mérité. 

Clairville. 
Vous voiliez donc que je vive? 

D O R V A L. 

Si je 1(B veux! ... p SijClairville pour- 
voit lire au fond de mon ame ! . . . Mais 
j'ai fatisfait à ce que vous exigiez. 
Clairville. 

C'eft à regret que je vous entends#^ 
Allez 9 mon ami. Puifque vous m'aban- 
donnez dans la trifte (ituation où je fuis^ 
je peux tout croire des motifs qui vous 
rappellent. Une me refte plus qu'à vous 
demander un moment. Ma foeur ^ alar* 
inée de quelques bruits fâcheux qui f^ 
font répandus ici fur la fortune de Ro- 
falie & fur le retour de fon père ^ eft 
fortie malgré elle. Je Ijii ai promis que 
V0U5 ne partiriez point qu'elle ne fût 
rentrée. Vous ne me refuferez pas dç 

l'attendre. 

D o R V A L. 

Y a- 1- il quelque chofe que Confiance 
ne puifTe obtenir de mqi } 



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DRAM E. çt [ 

Clairvilite. 

0>nftance ! hélas ! j'ai penfé quel* 
Fois. . • . Mais renvoyons ces idées 
âdes temps plus heureux. ... Je fais où 
elle eft,, & je vais hâter fon retour. 



S C E N E V. 

D O R V A "L^ftuU 

O Uisje aflfez malheureux ?.... rinfplre 
une paffion fecrette à la foeur de mon 
ami.... J'en prends une infenféepour 
fa maîtrefle ; elle pour moi. , • . Que 
âis-je encore dans une maiibn que je 
femplis de défordre ? Où eft l'honnête* 
té ? Y en a-t»U dans ma conduite ? • • • • 
(// appelle comme un forcené : ) Char- 
les , Charles. • • . On ne vient point. . . ; 
Tout m'abandonne .... {Hfc renverfc 
dans un fauteuil. Il s^abime dans la 
rêverie. Il jette ces mots par intervalles.') 
Encore, fi c'étoiënt-là les premiers 
malheurs que je fais ! ... * Mais non ^ je 
> C ij 



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it LE FILS NATUREL, 

traîne par- tour rinfortune. • . . Triftcs 
mortels , miférables jouets des ëvéne- 
lîiens ! . . • • Soyez bien fiers de votre 
bonheur , de votre vertu ! .... Je viens 
ici , j'y porte une ame pure • • . . Oui ; 
car elle Teft encore.. . . J'y trouve trois 
êtres favorifés du Ciel ; une femme ver- 
tueufe & tranquille, un amant paifionné 
& payé de retour ^ une jeune amante 
raifonnable & feniible. • . • La femme 
vertueute a perdu fa tranquillité ; elle 
nourrit dans Ton cœur une paflion qui 
la tourmente. L'amant eft défefpéré. 
Sa maîtreffe deyient inconftante , & 
n'en eft que plus malheureufe. • . • Quel 
plus grand mal eût fait un fcélérat ?;... 
Otoi qui conduit tout, qui m'as con- 
duit ici , te chat^eras-tu de te juftifier ?... 
Je ne fais où j^en fuis* ..•(// crû cnco* 
rc;^ Charles, Charles. 



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DRAME. 5J 

tSsssssasE I j,! 

SCENE V L 

DORVAL, CHARLES, 
SYLVESTRE. 

Charles. 

JM Oniieur 9 les chevaux (ont mis. Tout 
eft prêt. ( Cela dit , ilfon. ) 

Sylvestre {entre.) 
Madame vient de rentrer. Elle va 
defcendre. . 

D O R V A L. 

Confiance ? 

Sylvestre. 
Oui , Monfieur. ( Cela dit , ilfoH. ) 
Charles, 
( rentre , & dit à Dorval , qui , tairfom- 
bre & les bras croijes^ C écoute & U 
regarde. 

( En cjfer chant dans f es poches.) 
Monfieur.... vous me troublez auffi avec 
vos impatiences.... Non , il femble que 
le bon-fens fe foit enfui de cette maifon... 

C iij 



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U LE FILS NATUREL, 
Dieu veuille que nous le rattrapions en 
route.... Je ne penfois plus que j'avois 
une Lettre ; Se maintenant que j'y pcn- 
fe, je ne la trouve plus. {J farce Je 
chercher , il trçuve la Lettr$ y&la donné 
àDorval.) 

D O R V A L. 
Et donne donc. ( Charles/on.') 

SCENE VIL 

D o R V A L,/l«/. {Il lit.) 

M LiA honte & le remords me pourAii- 
» vent.... Dorval , vous connoifTez les 
^ loisde rinnocence*... Suis-}e crimî- 
» nelle?^... Sauvez-moi.... Hélas! en 
-^ eft-il temps encore ?.... Que je plains 
^ mon père !•••. Et Clairville ? je don* 
» nerois ma vie pour lui. • • • Adieu ^ 

V Dorval ; je donnerois pour vous 

V mille vies... Adieu !... vous vous éloî- 
» gnez y &: je vais mourir de douleur. 

( Aprh avoir lu (Tune voix entrecouh 



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DRAME. 55 

pit & dans un trouble extrême , il ft 
jette dans un fauteuil. Il garde un mo^ 
ment le fîlence. Tournant enfuite des 
yeux égarés & diflraitsfur la Lettre qu*il 
tient d'une main tremblante , il en relit 
quelques mots , & dit: ) 

« La honte & le remords me pour- 
n fuîvent ». Ccft à mol de rougir , d'ê- 
tre déchiré . . • • « Vous connoiflTez les 
H lois de l'innocence ».... Je les connus 

autrefois.... a Suis-je criminelle?» Non, 

c'eft moi qui le fuis.,., a Vous vous ëloî» 
M gnez 9 & je vais mourir.... » O Ciel! 

je fuccombe.... {Enfe levant.) Arra- 
chons-nous d'ici • • . . Je veux • ... je ne 
puis.... ma raifon fe trouble...... Dans 

quelles ténèbres fuis- je tombé I . . . • O 
Rofalte ! 6 vertu ! ô tourment ! 

Ç^^pris un moment defilence^ il Je 
levé y mais avec peine. Il s^ approche len^ 
ttment £une table. Il écrit quelques 
ligt^ pénibles ; mais, tout au travers de 
fan écriture y arrive Charles , en criant:) 

C iy; 



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5é LE FILS NATUREL, 

S C E N E VIII. 
D O R V A L, CHARLES, 

Charles. 

M Onfieur , au fecours. On affaffine.... 
Clairville,.., 

(^Dorval quitte la tahlt ou il icrit^ 
laijfcfa Lettre à moitié , fe jette fur fon 
épie qu^ il trouve fur un fauteuil y & voU 
au fecours de fon ami. Daris ces moU'* 
yemens , Confiance furvient , & demeuré 
fort furprife de fe voir laiffer feule par 
le maître & par le valet. 

SCENE IX.- 

CONSTANCE, (/^tt/*.) 

Q UE veut dire cette fuite ?...• Il a dû 
m'attendre, J'arrive , il difparoît .V, . • 
Dorval , vous me connoiflez mal ... « 
Pen peux guérir, • • • 



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DRAME. 5t 

( Elu approche de la table , & appcr-^ 
çoU la Lettre à demUécrite. ) 
Une Lettre ! 
(£//e prend la Lettre & la Ut. ) 

« Je vous aime , & je fiiis.-. hélas ! 
f^ beaucoup trop tard!.... ]e fuis Tami 
» de Clairville.... Les devoirs de Tami* 
H ûé , les loisfacrées de rhofpitalité 

Ciel 1 quel eft mon bonheur I . . . il' 
m'aime !..• Doival, vous m aimez ! . . . 
{^Ellefe promené agitée;) Non, vous 
ne partirez point.. .. Vos craintes font 
frivoles.... votreJélicatefle eft vaine.... 
Vous avez ma tendreffe.... Vous ne 
connoiflfez ni Confiance ni votre ami.... 
Non 3 vous ne les connolflez pas . • • 
mais peut-êtfe qu'il s'éloigne , qu'il fuit 
au moment où je parle. ( Elle fort de 
la Scène avec quelque précipitation. 

Fin du fécond ji3e. 



Cr 



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»' 



58 LE FILS NATUREL i 

ACTE m. 

SCENE PREMIERE. 

DORVAL, CLAIRVILLE. 

( Ils rentrent U chapeau fur la titCm 
JDorval remet le fien avec fon épie 
fur le fauteuil. ) 

Clairvii^le» 

O^Oyez aflurë que ce que j'ai Êût^ 
tout autre Teût fait à ma place. 
P O R V A,I- 

Je le crois. Mais je connois Clair- 
ville. U eft vif. 

Clairville. 

Fétois trop afiîîgé pour m'ofFenfer 
légérenifent.M. Mais que penfez-vous 
de ces Vuits qui avoient appelle Coni^ 
tance chez foix amie ^ 



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DRAME. W 

D O R V A L. ^ 

S ne s'agit pas de cela. 

Clairville. 
Pardonnez- moi. Les iioms sUccor* 
dent ; on parle d'un vaifleau pris ^ d'un 

vieillard appelle Mérian 

D O R V A L* 

De grâce , laiflbns pour un moment 
ce vaiiTeau ^ ce vieillard , Se venons 
à votre affaire. Pourquoi me taire une 
chofe dont tout le monde s'entretient 
â préfent , 6c qu'il faut que j'apprenne } 
Clairville. 

J'aimerois mieux. qu'un autre vous 
bdît. 

D o R V A L. 
)e n'en veux croire que vous» 

Clairville. 
Puifqu'abfolument vous voulez que 
je parle ; il s'agiflbit de vous* 
D o R V A L» 

. De moi ? 

Cl-AIRVILLE. 

De vous. Ceux contre lefquels fous 
Cvj 



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6o LE FILS NATUREL ; 
m'avez fecouru ^ font deux mëchans 8t 
ceux lâches. L'un s'eft fait chaiTer de 
chez Conftance pour des noirceurs ; 
l'autre^ eut quelque temps des vues fur 
Rofalie. Je les trouve chez cette femme 
que ma fœur venoit de quitter. Ils 
parloient de votre départ ; car tout fe 
fait ici.- Ils dputoient s'il falloit m'en 
féliciter ou m'en plaindre. Ils en étoient 
également furpris. 

D O R V A L. 
Pourquoi furpris ? 

C L A I R V I L L E. 

C'eft , difoit l^m ^ que ma fœur 
vous aime, 

D O R V A L. 
Ce difcours m'honore. 

Clairville. 

• L'autre | que vous aimez ma maî« 

trèfle. 

D O R y A L. 

Moi? 



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DRAME. 6t 

Claiiv,ville. 
Vous.* 

D O R V A L. 

RofaUe ? 

Clairville. 
Rofalie. 

D O R y A L. 

Clairville, vous croiriez.... 

Clairville. 
Je vous crois incapable d'une ttSL^ 
hifon. 

( Dorval s*agiu. ) Jamais un fentî«» 
ment bas n'entrera dans Tame de Dor- 
val , ni un foupçon injurieux dans 
Tefprit de Clairville. 

D O R V A L. 
Clairville , ëpargnez-moi. 

Clairville. 

Je vous rends >uftice. J^i tournant 
fur eux des regards d'inWgnation ôc 
de mépris , ( Clairville regardant Dor* 
val avec ces yeux , Dorval ne peut les 
foutenir. Il détourne la tête y & fe cou-*^ 



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6i LE FILS naturel; 
vre U vijagc avec Im mains. ) je leur fis 
entendre qu'on portoit en foi le germe 
des baffeifes ( Dorval eft tourmente. } 
dont on étoit fi prompt à foupçônner 
autrui ; & que par-tout où j'étois , je 
prétendois qu'on refpeélât ma mai- 
treffe , ma fœur ft mon ami...» Vous 
m'approuvez , je penfe ? , 

Dorval. 

Je ne peux vous blâmer...» Non..*; 

Mais 

ClÂirviile. 

Ce difcours ne demeura pas fans ré- 
ponfe. Ds Testent. Je fors. Os m'at« 
taquent..... 

Dorval. 

Et vous périffiez , fi je n'étoîs 
accouru ?..... 

C ^A 1 ^y i LU %. 

n eft certain que je vous dois la vie* 

Dorval. 
' Ceft-à'dire qu'un moment plus tard^ 
]e devenois votre aflaffin. 



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.DRAME. 6t 

Clairville. 

Vous n'y penfez pas. Vous perdiez 
votre ami ; mais vous reftiez , toujours 

vous-même. Pouviez- vous prévenir un 

indigne foupçon ? 

% D O R V A !♦ 

Peut-être. 

C L A I /î V I t, L £• 
Empêcher d'injurieux propos ? 

D O R V A U 

• Peut-être. 

Clairville. 
Que vous êtes injufte envers vous ! 

' D o R y A L, 
Que rinnocence 6c la vertu font 
grandes , Se que le vice obTcur eft 
petit devant elles! 






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64 LE FILS NATUREL, 



S C E N E I 1. 

DORVAL, CLAIRVILLE, 
C Om S T A N C E. 

Constance. 

DOrval... mon frère.... dans quelles 
inquiétudes vousnous jettez !.... Vous 
m'en voyez encore toute tremblante ^ 
& Rofalie en eft à moitié morte. 

DORVAL & ClAIRVILLE. 

Rofalie ! 

( Dorvalft contraint fubittmtnt. ) 

Clairville. 
J'y vais. J'y cours. 

Constance, 

( t arrêtant par le bras. ) 
Elle eft avec Juftine. Je lai vue. Je 
la quitte. N'en foyez point inquiet. 
Clairville. 
Je le fuis d'elle.... Je le fuis de Dor- 
val.... Il eft d'un fombre qui ne fe con- 



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DRAME. 6f 

çoît pas.... Au moment où il fauve la 
vie^ à foiT ami !.... Mon ami , fi vous 
avez quelques chagrins , pourquoi ne 
pas les répandre dans le fein d'un hom- 
me qui partage tous vos fentimens ; 
gui 9 s'il étoit heureux , ne vivroit que 
pour D<yval & pour Rofalie. 
Constance, 
( tirant une Lettre de fonfcin , la donnt 
à Jon frerc » & lui dit : ) 

Tenez , mon frère , voilà fon fecret ^ 
le mien , & le fujet apparemment de 
fa mélancolie. 

( ÇlairvilU prend la Lettre & la lit. 
Dorval , qui reconnaît cette lettre pour 
celle qiiil icrivoit à Rofalie , décrie : ) 
Dorval. 

Jufte Ciel ! c'eft ma Lettre ! 
Constance. 

Oui 9 Dorval. Vous ne partez plus. 
Je^fais tout. Tout eft arrangé.... Quelle 
délicateffe vous rendoit. ennemi de no- 
tre bonheur ?.... Vous m'aimiez. Vous 
m'écriviez.... Vous fuyez !..,. 



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66 LE FILS Naturel, 

( A chacun de ces mots^ Dorval s^ agite 
& fc tourmente.) 
Dorval. 
n le falloit. Il le fa^t encore. Un 
fort cruel me pourfuit. Madame y cette 
Lettre. . . . • ( bas. ) Ciel ! qu'allois-je 
dire ? » 

Clairville. 
Qu*ai)e lu ? Mm ami , mon libira«^ 
teur va devenir mon frère ! Quel fur- 
croît de bonheur & de reconnoiffance l 
Constance. 
Aux tranfports de fa joie , recon- 
nolifez enfin la vérité de fes fentimens 
& rinjuftice de votre inquiétude. Mais 
quel motif ignoré peut encore fufpen- 
dre les vôtres ? Dorval , fi j'ai votre 
tendrefle , pourquoi n'ai- je pas auffi 
votre confiance ? 

Dorval, 
{^d^ûn ton triftc & avec un air abattu.) 
Clairville ! 

Clairville. 
Mon ami , vcnis êtes trille. 



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DRAME, «7 

D O R V A !• 

n eft vrai. 

Constance. 

Parlez , ne vous contraignez plus.."»; 
Dorval y prenez quelque confiance en 
votre ami. ( Dorval continuant ton* 
jours de fi taire , Confiance ajoute : ) 
Mais ]e vois que ma préfence vous 
gène. Je vous lai^e avec lui. 



SCENE III. 
DORVAL, CLAIRVILLE, 

C X A I R V I 1 JL £• 

j30rval 5 nous fommes feuls. • • • ; ; 
Auriez -vous douté fi j*approuverois 
funion de Confiance avec ^ous ? . . . • 
Pourquoi m'avoir fait un myftere de 
votre penchant ? J'excufe Confiance , 

c*efi une femme mais vous ! . • . .i 

Vous ne me répondez pas» 



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68 LE FILS NATUREL , 
( Dorval écoute la têu penchée & les 
bras croifés.) 
Aurie2*vous craint que ma fœur^ 
inftruite des circônftances de votre 

naiflance 

Dorval, 
( fans changer de pofture y feulement en 
tournant la tête vers Clairville») 
Clairville , vous m'ofFenfcz, Je porte 
«ne ame trop haute , pour concevoir 
de pareilles craintes. Si Confiance étoit 
capable de ce préjugé , j'ofe le dire , 
elle ne feroit pas digne de moi, 
Clairville. 
Pardonnez , mon cher Dorval. La 
trifteffe opiniâtre où je vous vois pion- 
^ gé , quand tout paroit féconder vos 

vœux 

Dorval, 
( bas & avec amertume. ) 
Oui , tout me réuffit fînguliércment 1 

Clairville. 
X^ette trifteffe m*agite , me confond , 
& porte mon efprit fur toutes fortes 



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DRAME. 6^ 

d^dëes. Un peu plus de confiance de 
votre part , m'en ëpargneroit beaucoup 
de faufles..... Mon ami , vous n'avez ja- 
mais eu d'ouverture avec moi.... Dor- 
val ne connoît point ces doux épan- 
chemens. • • • fon ame renfermée. • • • 
Mais enfin vous aurois-jè compris? 
Auriez-vous appréhendé que , privé 
par un fécond mariage de Confiance de 
la nfoitié d'une fortune ^ à la vérité peu 
confidérable^ mais qu'on me croyoit 
aflurée j je ne fuiTe plus affez riche pour 
époufer Rofalie } 

D <J R v AL , ( triftcmcnt, ) 
La voilà , cette Rofalie.... Clairville 
fongez à foutenir l'impreffion que vo«. 
tre péril a dû faire fur elle. 



*^^ 
^ 



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70 LE FILS NATUREL, 



S C E N E I K 

DORVAL, CLAIRVILLE, 
ROSALIE, JUSTINE. 

Clairyille, 

( fc hâtant d* aller au-devant d^ RO'» 

faite, ) 

iisT-lL bien vrai que Rofalie ait crSint 
de me perdre ? qu'elle ait tremblé pour 
ma vie ? Que Tinftant où j'allois périr 
me feroit cher , s'il avoit rallumé dans 
/on cœur une étincelle d'intérêt 1 
Rosalie. 
U eft vrai que votre imprudence m'a 
fait frémir. 

Clairville. 

Que je fuis fortuné ! 

( // veut faifer la main de Rofalie , 

qui la retire. ) 

Rosalie. 

Arrêtez , Monfîeur. Je fens toute 

l'obligation que nous avons à Dorval. 



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DRAME. 71 

Mais je n^lgnore pas que ^ de quelque 
manière que fe terminent ces ëvëne- 
mens pour un homme , les fuites en 
font toujours fâcheufespour unefemme* 
D o R V A L. 

Mademoifelle , le hafard nous en«. 
gage ^ Se l'honneur a fes lois, 
Clairville. 

Rofalie , je fuis au défefpoir de vous 
avoir déplu. Mais n'accablez pas l'amant 
le plui fournis & le plus tendre ; ou , fi 
vous l'avez réfolu , du moins n'affligez 
paSidavantageun ami qui feroit heureux 
fans votre injuftice. Dorval aime Conf* 
tance ; il en eft aimé. U partoit ; une 

Lattre furprife a tout découvert 

Rofalie , dites un mot ^ & nous allons ^ 
tous être unis d'un lien étemel , Dorv^ 
à Confiance » Clairville à Rofalie ; un 
mot^ un mot ! & le Ciel reverra ce fé« 
)our aveé complaifance* 

R o SA L I E^ 
( tombant dans un fauteuil* ) 

Je me meurs» 



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71 LE FILS NATUREL , 

DORVAL & ClAIRVILLE# 

O Ciel ! elle fe meurt, 

C L A I R V I L L E , 

( tombant aux genoux de RofalU.) 

D O R V A L 

( appelle Us domeftiques. ) 

Charles , Sylveftre , Juftine. 

JUSTINE, 

{^fecourant fa maîtrejfe. ) 

Vous voyez, Mademoifdle.... Vous 

avez voulu fortir Je vous ràvois 

prédit...,. 

Rosalie, 
( revenant a elle y & fe levant , dit : ) 
Allons , Juftine. 

Clairville' • 
( veut lui donner le bras & lafoutenir. ) 
Rofalie...... 

Rosalie. 
LaifTez-moi.... Jevous hais..» Laiflèz* 

moi ^ vous dis*je. • 



SCENE 



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DRAME. 7) 

■ ■ i 

SCENE V. 

DORVAL, CLAIRVILLE.] 

{ Clairvillt quitte Rofalic. Il cft comme 
un fou. Il va , il rient , il s^ arrête ; 
il foupire de douleur , de fureur ; 
il s^.appuic les coudes fur le dos d*un 
fauteuil y la tête fur fes mains , & les 
poings dans les yeux. LeJiUnct duu 
un moment. Enfin , // dit : ) 

Clairville. 

En eft-çe affez ? Voilà donc le 

prix de mes inquiétudes ! Voilà le fruk 
de toute ma tendreffe 4 I^aiiTez-moù 
Je vous hais. Ah 1 ( Il pouffe t accent 
inarticulé du défefpoir ; il fe promène 
avec agitation , & il répète fous diffil^ 
rentes fortes de déclamations violentes : 
Laifle2-moî , je vous hais. // fe jette 
dans un fauteuil. Il y demeure un mO'^ 
ment en filence. Puis il dit d^un ton 

D 



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74 LE FILS NATUREL , 
fourd & bas : Elle me hait !.... & qu*aî- 
je fait , pour qu'elle me haîife ? Je Tai 
trop aimée* Ji fç tait encçrc un mo^ 
mtnu II fc Uve. Il-fc prom^m* llpa* 
toit s^étn un pm tranquillifi. Il dit : ) 
Oui , je lui fuis odieux^ Je le vois. Je 
le fens. Dorval , vous êtes mon ami. 
Faut-il fe détacher d'elle.... &: mourh:? 
parlez. Décidez de mon fort» 
( Char Us tntrt, Çlairvillt ft prom^nç.^ 

SCENE Kl. 

. PORVAL, CLAIRVILLE, 
Ç H A R ^ Ç §. 

Charles, 

( tn tremblant , à Clairviflc y qt^U voi$ 
a^ité.) 

jMOnfieur...... 

Clairville» 

( U regardant de çâU. ) 
fb bien } 



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DRAME. 7ç 

Charles. 

ïïy a lâ-bas un inconnu qui demande 
a parler i quelqu'un. 

Clairville {iru/'fuemem.} 
Qu'il attende. 

Charles, 

( tou/oars en trembUnt , &fon has. ) 
C'eft un malheureux, & il y a long, 
temps qu'il attend. * 

Clairville, 
( avec impatience. ) 
Qu'il entre. 

S C-E N E ru, 

DORVAL, CLAIRVILLE. 
JUSTINE, CHARLES. 
SYLVESTRE, ANDRÉ, 

Et les autres domcfRqaes de la mai/on 

Sy"'/" 'V"'/^'^^'iiverfedent 
répandus fur la /une. JuJUne arrive 

iinp'u plus tard que Us autres. ' 

Clairville ( unpeu èru/quement.} 

Qui éte$:vou$, que voulez-vous? 



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76 LE FILS NATUREL, 
André. 
Monfieur , je m'appelle André. Je 
fuis au fervice d'un honnête vieillard* 
J'ai été le compa|;non de (es infortunes ; 
& je venois annoncer fon retour à (a 
fille. 

Claikville. 
A Rofalie ! . 

André. 
Oui , Monfieur. 

Clairville. 
Encore des malheurs ! Où eft votre 
maître? qu'en avez-vousf«dt? 
André. 
Raffurez-vous , MonfieUr. Il vit. Il 
arrive. Je vous inftruirai de tout , fi j*en 
ai la force , & fi vous avez la bonté de 
m'èntendre. 

Cl^AIRVILLE. 
Parlez. 

André. 
Nous fommes partis , mon maître Se 
moi , fur le vaiffeau VAppartnt , de la 
Rade du Fort^Royal > le fix du mois de 



* Digiti«<Jby Google 



DRAME. Tj 

Juillet. Jamais mon maître n'avoit eu 
plus de fanté , ni montré tant de joie. 
Tantôt le vifage tourné où les vents 
fembloient nous porter , il ëlevoit fe$ 
mains au Ciel , & lui demandoit un 
prompt retour. Tantôt me regardant 
avec des yeux remplis d'efpérance 5 il 
>» me difoit : ^ André , encore quinze 
H jours 5 & je verraimesenfans^ &je 
H les embrafTerai^Sc je ferai heureux une 
>^ fois du moins avant que de .mourir. 
Cl airville, 
( touche , à DorvaL 

Vous entendez. Il m'appelloit déjà 
du doux nom de fils. Eh bien, André? 
A N p R É. 

Monfieu^ , que vous dirai- je ? Nous 
avions eu la navigation la plus heureu* 
fe. Nous touchions aux côtes de U 
France. Echappés aux dangers de la 
mer , nous avons falué la terre par mille 
cris de joie ; Se nous nous embraflions 
tous les uns les autres , Commandans ^ 
Officiers , Paffagers , ^Matelots , lorf- 

D iij 



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78 LE FILS NATUREL, 
que nous fommes approchés par dea^ 
vaiiïeaux qui nous crient, la paix y la 
paix ; abordés à la faveur de ces cris 
perfides > & faits prifonniers. 

DoRVALfi' ClAIRVILLE^ 
( tn marquant Uurfurprift & Imr dou^ 

leur , chacun par FaSion qui convicni^ 

a /on cara3erc. ) 

Prifonniers ! 

A N D K É* 

Que devint alors mon maître } Des 

larmes couloient de fcs yeux. Il pouf- 

foit de profonds foupirs. Il tournoit ks 

regards , il étendoit ks bras , Ton ame 

fembloit s*élanccr vers le rivage d'oi 

nous nous éloignions. Mais à peine les 

eûmes nous |>erdu de vue , que ks yeux 

fe fécherent ; Ton cœur fe ferra; fa vue 

s'attacha fur les eaux ^ il tomba dans 

une douleur fombre & morne, qui me 

fit trembler pour fa vie. Je lui préfentaî 

plusieurs fois du pain & de Teau y qu'il 

repouffa. 

( ^ttdré sWrétt ici un moment pouf 

pleurer. 



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DRAME. 7i 

Cependant nous arrivons dans le port 
ennemi*... Dirpenfez-moi de vous dire 
le refte.M. Non , }e ne pourrai jamais. 
Glairville. 

André, continuez. 

A N O R É. 

On me -dépouille. On charge mon 

maître de liens. Ce fut alors que ]e ne 

pus retenir mes cris. Je Tappellai plu- 

fieurs fois : « Mon maître , mon cher 

K maître >» ! Il m'entendit , me regarda , 

laifla tomber fes bras triftement , fe 

retourna > & fuivit , fans parler , ceux 

qui Tenvironnoient. . . • Cependant on 

me jette à moitié nud , dans le lieu le 

plus profond d'un bâtiment , pêle-mêle^ 

avec une foule de malheureux , aban« 

donnés impitoyablement dans U fange^ 

aux extrémités terribles de la faim > de 

la foif Se des maladies. Et pour vous 

peindre en un mot toute l'horreur du 

lieu 9 }e vous dirai qu'en un infiant j'y 

entendis tous les accens de la douleur j 

toutes les voix du défefpoir ; Se que de. 
D iv 



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8o. LE FILS NATUREL, 

c[telque côté que je^regardafTe, je 
voyois mourir. 

Clairville. 
Voilà donc ces peuples dont on vante 
la fagefTe^ qu'on nous propofe fans 
ceiTe pour modeks ! Ceft ainfî qu'ils 
traitent- les hommes ! 

D O R V A £• 

Combien refprit de cette Nation gé- 
néreuie a changé! 

André. 

Il y avoît trois jours que j'étoîs con- 
fondu dans cet amas de, morts, & det 
mourans , tous François ^ tous viâimes 
de la trahifon , lorfque j'en fus tiré. On 
me couvrit de lambeaux déchirés. Se 
L'on me conduifît , avec qûelques«uns 
de mes malheureux compagnons y dans 
la ville y à travers des rues pleines d'une 
populace effrénée quT^ous accabloit 
d'imprécations & d'injures ; tandis qu'« 
un monde tout»à-fait différent que le 
tumulte avoit attiré aux fenêtres , £éiiroît 
pleuvoir fur nous l'argent & les fecours. 



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DRAME, . il 

D O R V A L. 

Quel mélange incroyable d'humanî- 
té, de bienfaifance & de barbarie! 
André. 

Je ne favois fi Ton nous conduîfoît à 
4a liberté , où fi l'on nous traînoit au 
fupplice. 

Clairville. 

Et votre maître , André ? 
André. 

Tallôis à lui ; c'étoit le premier des 
bons offices d'un ancien Correfpondant 
qu'il avoit informé de notre malheur. 
J'arrivai à une des prifons de 4a ville. 
On ouvrît les portes d'un cachot obfcur 
où je defirendis. Il y avoit déjà quelque 
temps que î'étois immobile dans ces té- 
nèbres , lorfque je fiis fi-appé d'une voix 
mourante qui fe faifoit à peine enten- 
dre, & qui difpit ens'çteignant : « An- 
f^ dré , eft-ce toi ? Il y a long-temps 
^ que je t'attends ». Je courus à l'en- 
droit d'où venoit cette voix , & je ren- 
contrai des bras nuds qui dterchoient 

D V 



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H LE FILS NATUREL i 

idansTobrcurîté^ Je les fatfîs. Je les hû^ 
fai. Je les baignai de larmesa C'étoient 
ceuK de mon maître. 

( Un^ petite paufe. ) 
Itétok oud. Il étoit étendu fur la terres 
humide^..* «Les malheureux qui fon» 
n ici , me dit-il à voix bafTe , ont abufé 
H (de mon âge & de ma foiblefie pour 
H m'arracber te pain> & pour m'ôter 
» ma paille.. 

( hi tom Us domefii^ues pouffentum 
cri de daukur. ClairviUe m peut plus 
coruemr Ia fienne. Dorval fakfigne à 
André dt s^arrêur un moment, Andri 
^arrête. Puis ii continue enfanglotant:^ 

Cependant je me dépouiHe de me& 
lambeaux , Se je les étends fous moa 
maître, qui béhiffbit d%ine yoix exp^ 
tante la bonté du CieL.*^ 

D O R V A L^ 

Ç^baSxàpart, & avec amertume.^ 
^qui le ÊHfoit mouf ir dans le fond d'un 
fàcbot j fur les hailloa^ da fon valet { 



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DRAME. S] 

André» 
Je me foavins alors des aunidnes que 
favois reçues. Tappellcd du fecours,' 
& îe ranimai mon vieux & refpeâaUe, 
maître. Lorfqu'il eut un peu repris de 
ks forces :• « André $ me dit-il , aie boa 
I» courage. Tu fortiras' d'ici. Pour moi , 
s» je Cens à mafoiblefle j qu'il Êiut que 
I» y y meure >»• Alors jefentis Tes bras 
fe paiTer autour de mon cou , fon vifage 
s'approcher du mien , 8t Tes pleurs cou- 
ler fur mes joues. « Mon ami ^ ( me dit« 
H ïiy &i ce fut ainfi qu'il m'appella fou« 
n vent, ) tu vas recevoir mes derniers 
M foupirs. Tu \porteras mes dernières 
n paroles 4 mes^enfans. Hélas ! c'étoit 
n de moi qu'ils dévoient les entendre ! 

C L A I R y I L L E, 

• ( ngardam Doryal , &pUurattt^ ) 
Ses enfans ] ^ 

A.N D R É. ... j ,, 
n m'avoit dit pmdant la trayerfée j 
qu'il étoit né François ^ qu'il ne^s'ap- 
pelloit point Mérian; qu*en s'éloignaot 
D v j 



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84 LE FILS NATUREL^ 

de fa patrie , il avoit quitté fou non» 
de famille pour des raifons qiîe )e faù- 
rpis un jour. Hélas I il ne croyok pas ce 
jour fi prochain! Il foupiroit, & j'e» 
ailois appj^ndre davantage ^ lorfque 
nous entendîmes notre cachot s'ouvrir* 
Oh nous appellà ; c'étoit cet aocten 
Correfpbddant q^ii nous avoit réunis^ 
& quicvencwt nous délivra. Quelle fut 
jfa douleur, k)rfqtt'il jeta fes regards /ur 
im vieillard quithe lui paroiflbit plus 
qu'Un cadavre palpitante Des larmes 
tomberen:!t de^/eis •>^ttx^\BLfe4éf^uiUa,. 
nie cofuvfit de fe^ vétenrem ( jBc noust 
allâtnes^ibous étahinn chezuœt iiâte/ific- 
y recèvdk.tôèitesiei ?fi\af qués poffiUeft 
4é Inhumanité. Cfe eût dit que cette hbti« 
ne te famillfi. rougrffoit tm fecret de la 
çru|uté;.ë£t^del'ip)Aiâic^e làn^oh. 
D o R V A t?-- 2' 
Rien n'humilié donc aufant que IW 



4^ ^4 



.iiii 



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DRAME. «^ 

A N P R É ,- 

( ^^Sf^y^ni Ui yeux , & repnnant un 

air tranquille. 
. Bientôt mon maître reprit de la fanté 
& des forces. On lui offrit des fecours » 
& je préfame qu'il en accepta ; car aa 
fortir de. la prifon, nous n'avions pas 
^ quoi avoir un morceau de pain» 

Tout s'arrangea pour notre retour, & 
nous étions prêts à partir , lorfque mon 
maître, me tirant à l'écart, (non, je 
ne l'oublierai de ma vie ! ) me dit : 
K André , n'as- tu plus rien à faire ici »? 
Von , Monfieur , lui répondis- je.... ^ Et 
>> nos compatriotes, qiie nous avons 
l^.laiiiï^'dam là mifene.d'oà la bonté 
n du Ciel nous a tirés , tu n'y penfes 
i¥ donc plus ? Tiens ;, mon enfant , va 
>» leur dire ^ieu». J'y courus. Hélas î 
de tant de miférabies, il n'en reftoit 
q^'un petit rfombre , fi exténués , fi pro- 
ches de leur fin , que la plupart n'âvoîent 
pas la. force de tendre la main pour 
leccvoir. 



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t6 LE FILS naturel; 

Voilà y Monfieur , tout le détail d^ 
notre malheureux voyage** 

( On garde ici un affci long fiUnce i 
après Uquel André die ce qui fuit. Ce^ 
pendant Dorval rêveur ^fe promené vers 
le fond dujallon. ) 

rai laiifé mon maître à Paris pour y 
prendre «n peu de repos. Il s'étoit fait 
une grande joie d'y retrouver un ami, 

( Ici Dorvalfe retourne du côté £Anr 
dré , & lui donne atuntion. ) 

Mais cet ami eft z^^knt depuis plu« 
fieurs mois ; & mon maître comptoit 
me fuivre de près. 

( Dorval continue de fe prom^ier em 
rêvant. ) 

Clàirville, 

Avez- vous vu Rofalie ? 

A N D R t. 

Non, Monfieur; je ne lui apporte 

^e de la douleur , & je n'ai: p«$ oi$ 

paroître devant elle, ; 



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DRAME «f 

Clairville* 
Afidré , allez vous repoler* Sylveftre^ 
je vous le recommande...» Qu'il ne 
lui manque rien. 
(Tous les Domeftiques s^empawU 
d'André , & ttmmentnu 



SCENE Fin. 

DORVAL, CLAIRVILLE. 

( Aprïs un fittnu pendant lequel Dor^ 
val a refié immobile , la tête haijfic^ 
tait penfif^ & tes bras croiftsy{^c*eft 
cffe[p)n attitude ordinaire^: & Claire 
ville s\fi promené avec agitation;^ 
Clairvilîe dit :} 

Clairyille. 

ËH bien} mon ami, ce jour n'eft-3 
pas Êital pour la ^vobké ? & croyez- 
vous qu'à l'heure que je vous parle ^ 
â y ait un feul honnête-homme hett;^ 
ftttxfiu: h terrée 



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«8 LE nLS NATUREL, 

D O R V À u 

Vous voulez dire un feul méchant. 
MaU , Clairville , laiifons la morale. 
On en railonne mal , quand on croit 
avoir à Ce plaindre du Ciel .... Quels 
font maintenant vos deiTeins? 
Clairville. 

Vous voyez toute l'étendue de mon 
maliieur. J'ai perdu le cœur de Rofa- 
lie. Hélas ! c'eft le féul bien que je re- 
grette ! 

Je n'ofe foupçonner que la médio- 
crité de ma fortune foit la raifon fe- 
crette de fon inconftance. Mais (i cela 
eft , à quelle diftance n'eft-elle pas de 
moi , à préfent tju'elle eft réduite elle- 
même à^une fortune affez bornée ! S'ex- 
pofera-trelle , pour un homme qu'elle 
n'aime plus^ à toutes les fuites id'iui 
•état prefque indigent ? Moi - même > 
irai-je l'en foUiciter? Le puis- je? Le 
«dois- je ? Son père va devenir pour elle 
-im^furcroît onéreux. Il eft incertain qu'il 
veuille m'accorder ùt fille. U eft prêt 



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DRAME. 89 

que évident qu'en l'acceptant , j*ache- 
Terpis de la ruiner. Voyez &c décidez* 
, D o R V A X. 

Cet André a jeté le trouble dans mon 
ame. Si vous faviez les idées qui me 
font venues pendant Ton récit. . • • Ce 
vieillard.... (es difcours.... Ton caraâe- 
re^... ce changement de nom.... Mais 
laiilez - moi diffiper un foupçon qui 
m'obTede 9 & penfer à votre afFaire. 
Cl airville. 

Songez^ Dorval , que le fort de Clair- 
ville eft entre vos mains. 



SCENE IX. 

Dorval ftul. 

Q Uel jour d'amertume & de trouble ! 
Quelle variété de tourmens! Il feihble 
que d'épaiffes ténèbres fé forment au- 
tour de moi , & couvrent ce cœur 
accablé fous mille fentimens doulou- 
reux !...• O Ciel ! ne m'accorderas- tu 



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$b LE FILS NATUREL, 
pas un moment de repos !...*Le menfbn- 
ge, la diffimulation , me font en horreur; 
& dans on inftant , j'en impofe i mon 
ami, à fa fœiir J^ Rofalie... Que doit-elle 
penferde moi?.... Que déciderai- je de 
fon amant ?.... Quel parti prendre avec 
Confiance ? • • . . Dorval , cefTeras-tu , 
continueras-tu d'être homme de bien?..* 
Un événement imprévu a ruiné Rofa- 
fie. Elle eft indigente. Je fuis riche. Je 
Taime. J*en fuis aimé. Clairville ne peut 
Tobtenir.... Sortez de mon efprit , éloi- 
gnez-vous de mon cœur , illufions hon« 
teufes ! Je peux être le plus malheureux 
des hommes i mais je ne me rendrai pas 
le plus viL... Vertu y douce & cruelle 
idée! Chers & barbares devoirs!.... 
Amitié , qui m'enchaînes & me déchi- 
res , vous ferez obéïe. O vertu , qu'es- 
tu , fi tu n'exiges aucun facrifice ? Ami- 
tié , tu n'es qu'un vain nom , fi tu n'im- 
pofes aucune loi.... Clairville époufera 
donc Rofalie ! . • • . 
{^^11 tombe prefquc fans fcntimtnt dans 



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DRAME. ^t 

nn fauteuil; ilfe rtUvt enfuiu^ ^. 

il die : 
Non 9 je n'enlëverai point à mon ami ûi 
maitrefle. Je ne me dégraderai point 
jufques- là. Mon cœur m'en répond. 
Malheur à celui qui n'écoute point la 
voix de Ton cœur !...• Msûs ClairviUe 
n'a point de fortune. Rofalle n'en a 
phis. ... Il fout écarter ces obftades; 
h le puis. Je le veux. Y a-tîl quelque 
peine dont un aâe généreux ne confo» 
le? Ah ! )e commence à refpirer !..•• 

Si je n'époufe point Rofalie , qu'ai- 
je befoin de fortune ? Quel plus digne 
nfage que d'en difpofer en faveur de 
deux êtres qui me font chers? Hélas! 
à bien juger y ce facriâce (i peu com« 
mun n'eft rien..- Clairville me devra 
ion bonheur! Rofalie me devra fon 
bonheur i Le pete de Rofalie me devra 
fon bonheur !.... Et Confiance ? Elle 
entendra de moi la vérité. Elle me con- 
noîtra. Elle tremblera pour la femme 
qui oferoit s'attacher à ma deftinée.»*^ 



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g% LE nLS NATUREL, 

En rendant le calme à tout ce qui m'en- 
vironne , je trouverai fans ^oute un 
repos qui me fuit.... 

( Ilfoupiri. ) 
Dorval , pourquoi fouffres - tu donc ? 
Pourquoi fuis - je déchiré ? O vertu 1 
n'ai-je point encore affez fait pour toi î 
Mais Rofalie ne voudra point accep- 
ter de moi fa fortune. Elle connoît trop 
le prix de cette grâce pour l'accorder 
à un homme qu'elle doit haïr , mépri- 
fer.... Il faudra donc la tromper !.... Et 
fi je m'y réfous , comment y réuffir ?...• 
Prévenir l'arrivée de fon père ?.... Faire 
répandre par les papiers publics , que 
le vaiffeau qui portoit fa fortune étoit 
afiuré ?.... Lui envoyer par un ioccHinu 
la valeur de ce qu'elle a perdu? Pour- 
quoi non ?..». Le-moyen eft naturel. Il 
tne plaît. Il ne faut qu'un peu de célé^ 
rite. 

( Il^appdU Charles. ) 
Charles. 
( Ilfc met à une toile ^ & il écrit.) 



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DRAME. 4JÎ 

S C E N E X. 
DORVAL, CHARLES, 

D O R V A L. 

( // lui donne un tillei , & dit : ) 

A Paris y chez mon Banquier. 
Fin du troijkmt ÂHc. 



àLlr ^^^:^-:^ ^j, 

V't^ iM5M.5|^ J-dj^ 
«W iK.3il Jj ^ 



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94 1^ nLS NATUREL, 



ACTE IV. 

SCENE PREMIERE. 

ROSALIE, JUSTINE. 

Justine. 

Ë H bien ! Mademoifelle. Vous avez 
voulu voir André.Vous l'avez vu. Mon» 
fieur votre peie arrive ; mais vous voilà 
ians fortune» 

Rosalie, {^un mouchoir à la main.) 
Que puis-je contre le fort ? Mon père 
iiirvit. Si la perte de fa fortune n'a pas 
altéré fa fanté , le refte n'eft rien. 
Justine. 
Comment , le refte n'eft rien ? 

Rosalie. 
Non , Juftine. Je connoîtrai findî- 
gence. Il y a de plus grands maux. 
Justine. 
Ne vous y trompez pas, Mademoîr 



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DRAME. f% 

ieUë. Il nV ^^ ^ poûi^ <iui ^^ P^^ 
vite. 

Rosalie. 

Avec des richeffes » ferois-je moins 
à plaindre ?••.* C'eft dans une ame in« 
nocente & tranquille que le bonheur 
habite ; 6c cette ame , Juftine , je 
ravois« 

Justine* 
, Et Clairville y régnoit. 

R OS A Ll E ( afflife & pleurant. ) 

Amant, qui m'étois alors ii cher! 
Clairville, quej'eftime & que je dé- 
(efperel O toi, à qui un bien moins 
ëigne a ravi toute ma tendreiTe , te voilà 
J>ien vengé ! Je pleure , & Ton iê rit de 
mes larmes. 

Jufline , que penfes » tu de ce Dor- 
val ?.... Le voilà donc cet ami fi ten- 
dre , cet homme fi vrai , ce mortel fi 
vertueux ! 11 n'eft , comme les autres , 

qu'un méchant qui fe joue de ce qu'il 
y a de plus facré, Tamour, Tamitié^ 
|a vertu 9 la vérité ! « • • • Que je plains 



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^6 LE FILS IfATUREL, 
Conftance ! |1 m'a trpmpée. Il peut bien 
la tromper auffi.,.. ( Enfc kvant,) 

Mais j'entenck quelqu'un.... Jufiine^ 
fi c'étoit lui J.... 

J U s T I rN E. 

* MademoifeUe , ce nfeft perfonne. 
Rosalie. 
{ElUfc raffîcd^ & dit:) 
Qu'ils fout méchans , ces hommes ! 
& que nous (bmmes (impies !.... Vois y 
Juftine 3 comme , dans le cœur , la vé- 
rité eft à côté du parjure ; co,mme Télé*- 
vation y touche à la bafle/Te !v« • . Ce 
Dorval > qui ezpofe fa vie pour foft 
ami , c'eft le même qui le trompe ^ qoî 
trompe fa fœur, qui fe prend pour moi 
de tendrefle. Mais pourquoi lui repuro- 
cher de la téndreffe 1 Ç'eft mon crime. 
Le fien eft une fauiTeté qui n'eut jamais 
d'exemple. ^ 



■^ 



SCENE 



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DRAME. 97 

SCENE 11. 
ROSALIE, CONSTANCE. 

R O s AL I E, * 

( allant au devant dt Confiance. ) 

A H ! Madame , en quel état vous me 
furprenez I 

Constance. 
Je. viens partager votre peine* 

Rosalie. 
Puiifiez-vous toujours être heureufe ! 

Constance 

( s^affied , fait ajfcoir Rofalic à côté 
déclic y & lui prend les deux mains, ) 

Rofalie , je ne demande que la liberté 
de m'affliger avec vous. J'ai long- temps 
éprouvé riifcertitude des chpfes de la 
vie, & vous favez fi je vous aime ! 
Rosalie. 

Tout a changé* Tout s'eft détruit en 
un moment. 



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98 LE FILS NATUREL, 
Constance. 
Confiance vous refiç. ... & Clair- 
ville. 

Rosalie. 

Je ne peux m'éloigner trop d'un fé- 
jour où ma douleur eft importune. 
Constance. 

Mon enfant 9 prenez garde. Le mal« 
heur vous rend injure &: cruelle. Mais 
ce n'eft point à vous que Yen dois faire 
le reproche. Dans le fein du bonheur, 
j^oubilai de vous préparer aux re- 
vers. Hçureufe , j'ai perdu de vue les 
malheureux. J'en fuis bien punie; c'eft 
vous qui m'en rapprochez... Mais vo» 
tre père ! . t . . 

Rosalie. 

Je lui ai déjà routé bien des lar» 
mes !.••• Madame , vous ferez mère ua 
jour • .« . Que je vous plains ! . . . • 

Constance. 

Rofalie, rappeliez- vous la voloiité 
de votre t^nte. Ses dernières paroles 
Ttit confioient votre bonbeur^.». Mais 



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DRAM E. 99 

ne parlons point de nos droits ; c'eft 
une marque d'eftime que j'attends : ju- 
gez combien un refus pourroit m'oflfen- 
fer!.... Rofalie , ne détachez point vo- 
tre for^ du mien. Vous connoi(tez Dor- 
val. 11 vous aime. Je lui demanderai 
Rofalie. Je Tobtiendrai ; &c ce gage fera 
pour i^oi le premier & le plus doux de 
fa tendrefle. 

Rosalie 

[dégage avec vivacité fes mains de celles 

de Confiance y fi levé avec une forte 

d'indignation , & dit : ) 

Dorval ! 

Constance. 

Vous a^z toute fon eftime, 

Rosalie. * 

Un étranger K . . . un inconnu !.. ; 
un homme qui n'a paru qu'un moment 
parmi nous!^..* dont on n'a jamais 
noToxtté les parens ! . • • . dont la vertu 
peut être feinte ! • . . Madame , pardon- 
nez . . . J'oubUois. . . Vous le connoif-, 
fez bien , fans doute ? • . • 



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100 LE FILS NATUREL, 
Constance. 

Il faut vous pardonner. Vous ête% 
dans la nuit. Mais foufFrez que je vou$ 
fade luire un rayon d'efpérance. 

R O SALIE. 

J'ai efpéré. J ai été trompée. Je n'eA 
pérerai plus. 

Constance 
{^fourit trificmcnt. ) 
Rosalie. 

Hélas! fi Conftance eût été feule; 
retirée comme autrefois ; peut-être . • • 
encore , n'eft-ce qu'une idée vaine qui 
nous auroit trompées toutes deux. No- 
tre amie devietît malheureufe. On craint 
de fe manquer à <bi-même. lA premier 
mouvement de générofité nous empor- 
te. Mais le tenfps ! le temps ! . . • Mada- 
me , les malheureux font fiers , impor*-; 
tuns , ombrageux. On s'accoutume peu- 
à-p^u au fpeftacle de leur douleur^ 
bientôt on s^tn laiTe. Epargnons-nous 
des torts réciproques. J'ai tout perdu; 
fadvons du moins notre amitié du nau« 



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D R A M E. 101 

fi'age. • . • Il me femble que je dois déjà 
quelque chofe à Finfortune. . . . Tou- 
jours foutenue de vos confeils , Rofalie 
n'a rien fait encore dont elle puiiTe s'ho* 
norer à Ces propres yeux. Il eft temps 
qu'elle apprenne ce dont elle fera ca« 
pable . inftruite par Confiance & par 
les malheurs.^ Lui énvieriez-vous le feul 
bien qui lui refie y celui de Te connoître 
elle-même ? 

Constance. 
Rofalie , vpus êtes dans l'enthoufiaf- 
me ; méfiez- vous de cet état. Le pre- 
mier effet du malheur eft de roidir une 
ame , le dernier eft de la brifer.... Vous 
qui craignez tout du temps pour vous 
& pour moi , n'en craignez-vous rien 
pour vous feule ?.... Songez , RoCalie ^ 
que rinfortunc vous rend facrée. S'il 
m'arrivoit jamais de manquer de ref- 
peâ au malheur i rappellez-moi , dites- 
moi , fîûtes-moi rougir pour la première 
fois.... Mon enfant , j'ai vécu. J'ai fouf- 

fert. Je crois avoir acquis le droit de 

E iij 



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101 LE FILS NATUREL , 
préfumèr quelque chofc de moi ; èepen^ 
dant je ne vous demande que de comp* 
ter autant far nK>n amitié , que fur vo- 
tre courage,... Si vous vous promette! 
tout de vous-même, & que vous n'at- 
tendiez rien de Confiance , ne ferez- 
Vous pas injufte ? .'• . . Mais les idées de 
bienfaits ôc de reconnoifTance vous cf- 
fraj^roient • elles ? Rendez votre tcn* 
drçlje à mon frère , &c c'eft moi qui vous 
devrai tout. 

Rosalie» 

Madame, voilà Dorvah... Permettez 
^ue je m'éloigne.... J'ajoutetob fi peu 
de chofe à fon triomphe ! 

(Dorval entre. ) 
Constance. 

Rofalie.... Dorval , retenez cet «»• 
fant.:.. Mais elle nous échappe. 



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DRAME. loj 

SCENE 1 î L 
CONSTANCE, DOR VAL. 

D O R V A Lé 

M Adame, laiffons-lm le trifte plaifîr 
de s'affliger fans témoins. 

Constance. 
C'eft à vous à changer fon fort. Dor» 
val , le jour de mon bonheur peut de- 
venir le commencement de fon repos. 
T> O R V A L. 
Madame , fouflfrez que je vous parlô 
librement ; qu'en vous confiant ks plas 
fccrettes penfées, Dorval s'efforce d'ê- 
tre digne de ce que vous faiiiez pour lui , 
& que du ntoins il foit plaint &c regretté^ 
C,0 N s T A N C E. 

Quoi, Dorval! Mais parlez. 

Dorval. 

Je vais parler. Je vous le dois. Je îe 

dois à votre frère. Je me le dois à moi- 

même r . . . Vous voulez pour le bon- 

E iv 



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iP4 LE FILS NATUREL, 
heur de Dorval ; mais connoifTez-vous 
bien Dorval ? • . . . De foibles fervices 
dont un jeune homme bien né s'eft exa« 
géré le mérite; (es tranfports à l'appa- 
rence de quelques vertus ; fa fenfibilité 
pour quelques-uns de mes malheurs ; 
tout a préparé &• établi en vous des 
préjugés que la vérité m'ordonne de 
détruire. L'efprit de Glairville eft jeu- 
ne ; Confiance doit porter de mol d'au* 
très jugemens. 

}'ai reçu du Ciel un cœur droit ; c'eft 
le feul avantage quil ait voulu m'açcor- 
dtr.,.. Mais ce cœur eft flétri , & je fui$ 
comme vous voyez.... fombre & mé- 
lancolique. J'ai.... de la vertu ,-mais elle 
eft auftere ; des mœurs , mais fauva- 
ges.... une ame tendre , mais ^igrie par 
de longues difgraces. Je peux encore 
verfer des larmes , mais elles font rares 
& cruelles.... Non > un homme de ce 
caraftere n'eft point l'époux qui con-. 
vient à Cpnftance^ 



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DRAME. 105 

, Constance. 

Dorval , raffurez-vous. Lorfque mon 
cœur céda aux impreflions de vos ver- 
tus, je vous vis tel que vous vous pei- 
gnez. Je reconrtus le malheur ôc fes effets 
terribles. Je vous plaignis : & ma ten- 
dreiTe commença peut-être par ce Ceti'' 
timent. 

Dorval. 

Le malheur a ceffé pour vous ; il s'eft 
appefanti fur moi. Combien je fuis mal* 
heureux , & qu'il y a de temps ! Aban- 
donné prefqu'en naiiTant entre le défert 
& la fociété ; quand j'ouvris les yeux , 
afin de reconnoitre les liens qui pou- 
voient m'attacher aux hommes > à peine 
en trouvai-je des débris. 11 y ayoit trente 
ans , Madame , que j'errois parmi eux, 
ifolé 9 inconnu, négligé, fans avoir 
éprouvé la tendrefTe de perfonne, ni 
rencontré perfonne qui recherchât la 
mienne , lorfque votre frère vint à 
moi. Mon ame attendoit la fîenne. Ce 

ht dans fon fein que je verfai un torrent 

E V 



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îo6 LE FILS NATUREL, 
'de fentimens qui cherchoient depuis fi 
long-temps à s'épancher; & jen'jma^ 
ginaipas qu'il pût y avoir dans ma vie 
un moment plus doux que celui où je, 
me délivrai du long ennui d'exifter 
feul. . . . Que j'ai payé cher cet inftant 
de bonheur !.... Si vous faviez. • • • 
Constance. 

Vous avez été malheureux , mais tout 
^ fon terme; & j'ofe croire que vous 
touchez au moment d'une révolutioa 
durable & fortunée. 

D O R V A L. 

Nous nous fommes aflez éprouvés ^ 
le fort & moi, Il ne s'agit plus de bon- 
heur.... Je hais le commerce des hom« 
mes , & je fens que c'eft loin tj^ceux* 
mêmes qui me font chers , que le repos 
m'attend .... Madame, puifle le Ciel 
vous accorder fa faveur qu'il me refufe^' 
& rendre Confiance la^ plus heurcufe 
des femmes..., (^Un peu atundri.) Je 
rapprendrai peut-être dans ma retraite ^ 
& j'en reiTentirai de la joiet 



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DRAME- lor 

Constance. 

Dorval , vous vous trompez. Pour 
être tranquille , il feut avoir Tapproba-» 
tion de fon cœur , & peut-être celle des 
hommes. Vous n'obtiendrez point dîUe- 
ci , & vous n'emporterez point la pre- 
miere , fi vous quittez le pofte qui vous 
eft marqué. Vous avez reçu les talens 
les plus rares^ & vous en devez compte 
à la fociété. Q\xe cette foule d'êtres 
inutiles qui s'y meuvent fans objet > 6c 
qui l'embarraffent fans la fervir , s'en 
éloignent , s'ils peuvent. Mais vous ^ 
j'ofe vous le dire , vous ne le pouvez 
fans crime. C'eft à une femme qui vous 
aime à vous arrêter parmi les hommes. 
.C'eft à Conftance à conferver à la vertu 
opprimée un appui ; au vice arrogant 
un fléau ; un frère à fous les gens de 
^ien ; à tant de malheureux un père 
qu'ib attendent ; au genre humain fon 
ami ; à mille grojets honnêtes , utiles 
& grands , cet efprit libre de préjugés , 
& cette amç forte qu'ils exigent , & que 

£ VJ 



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io8 LE FILS NATUREL; 
vous avez.... Vous , renoncer à la fo- 
cîété ! J*en appelle à votre cœur ; inter* 
togez4e , & il vous dira que Thomme 
de bren eft dans la fociété , &: qu'il n'y 
a qtte le méchant qui foit feuL 

.DX) R V A L. 

Mais le malheur me fuit, & fe répand 
fur tout ce qui m'approche. Le Ciel , 
qui veut que je vive dans les ennuis ^ 
veut-il auffi que j'y plonge les autres î 
On étoit heureux ici , quand j'y vins. 
Constance. 

Le Ciel s'obfcurcit quelquefois ; & û 
nous fommesfous le nuage, uninftant 
l'a formé ce nuage , un inftant le difli-» 
pera. Mais quoi qu'il en arrive , l'hom- 
' me fage refte à fa place 9 & y attend la 
fin de Tes peines. 

D d R V A L. 

Mais ne craindra-t-il pas de l'éloi- 
gner , en multipliant les objets de fon 
attachement ?.„. Confiance , je ne fuis 
point étranger à cette pente fi générale 
& fi douce ^ qui entraîne tous les êtres j 



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DRAME. 109 

& qui les porte à éternifer leur efpece. 
J'ai fenti dans mon cœur que l'univers 
ne feroit jamais pour moi qu'une vafte 
folitude 5 fans une compagne qui pan» 
tageâc mon bonheur & ma peine . • • • 
Dans ces accès de mélancolie , je Tap- 
pellois y cette compagne. 

Constance. 
Et le Ciel vous l'envoie. 

D O R V À L. 

Trop tard pour mon malheur. Il a 
effarouché une ame iimple , qui auroit 
été heureufe de fes moindres faveurs» 
11 l'a remplie de craintes , de terreurs » 
d'une horreur fecrette.... Dorval ofe- 
roit fe charger du bcmheur d'une fetn- 
me !.... Il feroit père !.... Il auroit des 
ehfans !.... Des enfans!... . Quand je 
penfe que nous fommes jetés ^ tout en 
naifTant ^ dans un chaos de préjugés , 
d'extravagances , de vices & de miferei 
l'idée m'en fait frémir. 

C ON s T A N C E.. 

Vous êtes obfédé de fantômes > & )e 



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îib LE FILS NATUREL, 
n'en fuis pas étonnée, L'hiftôire de la 
vie eft fi peu connue ; celle de la mort 
tû fi obfcure ; & l'apparence du mal 
dans l'univers eft fi claire !..•. Dôrval ^ 
vos enfans ne font point deftinés à tom- 
ber dans le chaos que vous redoutez. 
Ils pafferont fous vos yeux les premiè- 
res années de leur vie , & c'en eft affez 
pour vous répondre de celles qui faî- 
vront. Ils apprendront de vous à penfer 
comme vous. Vos paffions , vos goûts , 
vos idées pafferont en eux. Ils tiendront 
de vous ces notions fi juftes , que vous 
avez y de la grandeur & de la baffefle 
réelles; du bonheur véritable & de la 
mifère apparente. Il ne dépendra que de 
vous qu'ili ayent ^ne confcience toute 
femblâble à la vôtre. Ils vous verront 
agir. Ils m'entendront parler quelque- 
fois .... 

( Enfouriani avec dignité , elle ajoute!) 
Dorval , vos filles feront honnêtes & 
décentes. Vos fils feront nobles & fiers. 
Tous vos enfans feront charmanst 



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D R A M E. txK 

D O R V A L 9 
{prend la main de Confiance , la pnffc 

entre les deuxfiennes , luifourit i*un 

air touché , & lui dit, • • . ) 

Si par malheur Conftance fe trom« 
poit....fî j'avois des enfans , comme j'en 
vois tant d'autres , malheureux & mé- 
chans.... je me connois. J'en mourrob 
de douleur. 

Constance, 

( d'un ton pathétique , & ^un air pi^ 

nétré. ) 

Mais auriez -vous cette crainte, fî 
vous penfiez que TefFet de la vertu fur 
notre ame n'eft ni moins néceiïaire ni 
moins puiflant que celui de la beauté 
fur nos fcns. Qu'il eft dans lé'cœur de 
Phomme un goût de Tordre , plus an- 
cien qu'aucun reffentiment réfléchi; 
que c*eft ce goût qui nous rend fenfiblcs 
à la honte ; la honte qui nous fait redou- 
ter àe mépris au-delà même du trépas ; 
que l'imitation nous eft naturelle , 6c 
qu'il n'y a point d'exemple qui captive 



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m LE FILS NATUREL; 

plus fortement , que celui de la vertu ^ 
pas même l'exemple du Vice.... Ah 1 
Dorval , combien de moyens de rendre 
les hommes bons ! 

Dorval. 
Oui , fi nous favions en faire ufage.... 
Mais je veux qu'avec des foins âffidus ^ 
fécondés d'heureux naturels , vous puif- 
iiez les garantir du vice ; en feront-ils 
beaucoup moins à plaindre? Comment 
écarterez- vous d'eux Ja terreur & les 
préjugés qui les attendent à l'entrée 
dans. ce monde > & qui les fuivront 
jufqu'au tombeau ? La folie &c la mi- 
fere de l'homme m'épouvantent. Com- 
bien d'opinions monftrueufes dont il 
eft , tour-à-tour , & l'auteur , & la vic- 
time ! Ah ! Confiance , qui ne trem- 
bleroit d'augmenter le nombre de ces 
malheureux , qu'on a comparés à des 
forçats qu'on voit dans un tachot fu- 
nefie, 

Pouvant Te fecourlr , l'un fur Tautre àchatnés» 
Combactrç avec les hts dont Us font enchaîna ? 



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D R A ME. 113 

Constance» 

Je connois les maux que le fanatifme 
a caufés » & ceux qu'il en faut crain» 
dre.... Mais s'il paroiffoit aujourd'hui..., 
parmi nous.... un monftrè, tel qu'il en 
a produit dans les temps de ténèbres , 
où fa fureur & fes illufiôns arrofoient de 
fang cette terre.... qu'on vît ce monftre 
s'avancer au plus grand des crimes, en 
invoquant le fecoiTrs du Ciel... & , te- 
nant la loi de fon Dieu d'une main , ôc 
de l'autre un poignard , préparer aux 
peuples de longs regrets.... croyez 7 
Dorval , qu'on en auroit autant d'éton- 
nement que d'horreur .... ILy a fans 
doute encore des barbares ; & quand 
n'y en aura-t-il plus? Mais les temps 
de barbarie font paffés. Le fiecle s'eft 
éclairé. Ifti raifon s'eft épurée. Ses pré- 
ceptes rempliiTent les ouvrages de la 
nation. Ceux où l'on infpire aux hom- 
mes la bienveillance générale, font pref- 
que les feuls qui foient lus. Voilà les 
leçons dont nos théâtres retentilTent^ 



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tt4 LE FILS NATUREL, 
& dont ils ne peuvent retentir trop fou- 
vent. Et le Philofophe , dont vous m'a- 
vez rappelle les vers , doit principale- 
ment fes fuccès aux fentimen$ d'huma- 
nité qu'il a répandus dans (e& Poèmes^ 
& au pouvoir qu'ils ont fur nos ames« 
Non , Dorval , un peuple qui vient s'at- 
tendrir tous les jours fur la vertu mal- 
heureufe , ne peut être ni méchant ^ ni 
farouche. Ccft vous - même ; ce font 
les hommes qui vous reffemblent , que 
la Nation honore, & que le Gouver- 
nement doit protéger plus que jamais , 
^qui affranchiront vos enfans de cette 
chaîne terrible dont votre mélancolie 
vous montre leurs mains innocentes 
chargées. 

Et quel fera mon devoir & le vôtre ; 
finon de les accoutumer à n'admirer, 
même dans l'Auteur de toutes chofes , 
que les qualités qu'ils chériront en nous? 
Nous leur préfenterons fans ceffe que 
les lois de Inhumanité font immuables , 
que rien n'en peut difpenfer , & nous 



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DRAME. 115 

Ycrrons germer dans leurs am^es ce fen- 
ùment de bicnfaifance univcrfcllc qui 
embraflTe toute la nature.... Vous m'a- 
vez dit cent fois qu'une ame tendre 
n^nvifageoit point le fyftême général 
des êtres fenfibles , fan$ en défirer for- 
tement le bonheur, fans y participer j 
U )e ne crains pas qu'une ame cruelle 
(bit jamais formée dans mon fein &£ de 
votre fang. 

D o R y À L. 

Conftance , Une famille demande une 
grande fortune ^ 6c je ne vous cacherai 
pas que la mienne vient d*étre réduite 
à la moitié. 

•Constance. 

Les befoins réels ont des limites ; ceux 
de la fantaifie font fans bornes. QueU. 
que fortune que vous accumuliez, Dor- 
val , fi* la vertu manque à vos enfans ^ . 
ils feront toujours pauvres. 

D O R V A L. 

La vertu ! on en parle beaucoup. 



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ïi6 LE FILS NATUREL; 
Constance. 
Ceft la chofe dans l'univers la mieux 
connue ôt la plus révérée. Mais , Dor- 
val , on s'y attache plus encore par les 
facrifices qu'on lui fait , que par les 
charmes qu'on lui croit ; & malheur à 
celui qui ne lui a pas aflfez^ facrifié pour 
la préférer à tout , ne vivre , ne refpfc 
rer que pour elle , s'enivrer de fa douce 
vapeur, &c trouver la fin de fes jours 
dans cette ivrdTe 1 

D O R V A L. 

Quelle femme! 
( // cft étonné. Il garde ItfiUnu unmo* 
ment. Il dit infuiie : ) 

Femme adorable & cruelle , ji quoi 
me réduifez-yous ? Vous m'arracnez le 
mj^ere de ma naiflance. Sachez donc 
qu^à peine ai- je connu ma mère. Une 
jeune infortunée , trop tendre , trop 
fenfible , me donna la vie, & mourut 
peu de temps après. Ses parens , irrités 
& puiffans, avoîent forcé mon père de 
pafler aux Ides, Il y apprit la mort de 



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DRAME. 117 

,ma tnere , au moment où il pouvoit 
fé flatter de devenir fon époux. Privé 
de cet efpoir , il s*y fixa ; mais il n'ou- 
blia point Fenfant qu'il avoit eu d'une 
femme chérie. Confiance , je fuis cet 

enfant Mon père a fait plufieurs 

voyages en France. Je Tai vu. J'efpé- 
rois le revoir encore , mais je ne Tef^ 
pere^ plus. Vous voyez ; ma naiflance 
eft abjefte aux yeux des hommes , 6c 
ma fortune a difparu. 

Constance. 

La naiflance nous eft donnée ; mais 
nos vertus font à nous. Pour ces ri- 
chefles toujours embarraffantes 8c fou-, 
vent dangereufes , le Ciel, en'les ré- 
pandant indifféremment fur la furface 
de la terre , & les faifant tomber fans 
diftinftion fur le bon & fur le méchant , 
dide lui-même le jugement qu'on en 
doit porter. Naiflance , dignités , for- 
tune y grandeurs , le méchant peut tout 
avoir ^ excepté la faveur du Ciel* 



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ïi8 LE FILS NATUREL, 

Voilà c€ qu'un peu de raifon m'a« 
voit appris , long-temps avant qu'on 
m'eût confié vos fecrets ; &c il ne me 
reftoit i favoir que le Jour de mon 
bonheur & de ma gloire. 
D O R V* A L. 
Rofs^ie eft malheureufe. Clairville 
cft au défefpoir. 

Constance. 
Je rougis du reproche. Dorval , 
voyez mon. frère. Je reverrai Rofalie ; 
fans doute , c'eft à nous à rappro- 
cher ces deux êtres , fi dignes d'être 
unis. Si nous y réuffiffons , j'ofe ef- 
pérer qu'il ne manquera plus rien à 
nos vœux. 



SCENE IV. 

D OKY AL y /eut. 

Y Oilà la fegime par qui Rofalie a 
été élevée! Voilà les principes qu'elle 
a reçus J 



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r 



DRAME. iiy 

S C E N E V. 
DORVAL, CLAIRVILLE. 

Clair VILLE. 

UOrval , que devicns-je , qu'avez* 
vous réfôlu de moi ? 

D O R V A L. 
Que vous vous attachiez plus for*» 
tement que jamais à Rofalie. 

Clairville. 
Vous me le confeillez ? 

D o R V A L. 

Je vous le confeille. 
Clairville , ( tn lui fautant au cou.) 

Ah! mon ami, vous me rendez la 
vie. Je vous la dois deux fois en un 
jour Je venoîs en tremblant apprendre 
mon fort. Combien j'ai foufFert depuis 
que^e vous ai quitté ! Jamais je n'ai fî 
bien connu, que j'étois dçftiné à l'ai- 
mer , toute injufte qu'elle eft. Dans 
fin tnftant de défefpoîr ^ on forme u^ 



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\ 



110 LEflLS NATUREL, 

projet violent ; mais Tindant paiTe , le 
projet fe diffipe > & la paffion refle. 

DORVAL,Qr/î fouriant. ) 

Je favois tout cela. Mais votre peu 
de fortune ? la médiocrité de la iienne ? 

CLAIRVItLE. 

L'état le plus miCérable à mes yeuxj* 
eft de vivre fans Rofalie. J'y ai penfé , 
& mon parti eft pris. S'il eft permis de 
fupporter impatiemment l'indigence > 
c'eft aux amans , aux pères de famille j 
à tous les hommes bienfaifans ; &C il 
eft toujours des voies pour en fortir« 

D O R V À L. 

Que ferez-vous ? 

Clairville. 
Je commercerai. 

. D O R V A L. 
Avec le nom que vous portez , auriez- 
vous ce courage.? 

Clairville. 
Qu'appeliez- vous courage? Je n'ea 
> tiouve point à cela. Avec une ame 
X fiere. 



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DRAME. 111 

fiere , un caraftere inflexible , il eft 
trop incertain que j'obtienne de la fa- 
veur , la fortune dont j'ai befoin. Celle 
qu'on fait par l'intrigue eft prompte , 
mais vile ; par les armes ^ glorieufe , 
mais lente ; par les talens , tbujours 
difficile & médiocre. Il eft d'autres 
états qui mènent rapidement à la ri« 
cheffe ; mais le Commerce eft prefque 
le feul où les grandes fortunes foient 
proportionnées au travail , à l'induftrie 
& aux dangers qui les rendent bon- 
nêtei. Je commercerai 9 vous dis- je ; 
U ne me manquç que des lumières Se 
des expëdiens , & j'efpere les trouver 
en vous* 

D O R V A !.• 
Vous penfez jufte. Je vois que ra- 
meur eft fans préjugé. Mais ne fo^ez 
qu'à fléchir Rofalie , ôc vous n'aurez 
point à changer d'état. Si le vaifleau 
qui portoit fa fortune eft tQmbé entre 
les mains des ennemis , il étoit afluré , 
& la perte n'eft rien. La nouvelle en 

F 



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îii LE FILS NATUREL , 

efi dans les papiers publics , & je vous 

confeille de l'annoncer à Rofalie. 

Clairville^ 
J*y cours» 

SCENE VI. 

DORVAL, CHARLES,(r/2corr*o//«'.) 

DoRVAt. {^11 [t prommtJ) 

Il ne la fléchira pointM-» Non....; 

Mais pourquoi , fi je veux? Ui| 

exemple d'honnêteté , de courage....; 
lin dernier effort fur moi - m^me.«..% 
fur elle..... 

C HA R t E S 
( tntn & refie de bout fans mot dire i 

jufquà ce quefon maître Capperçqive^ 

Alors il dit:) 

iMoniieur y j'ai fait remettre à Ro« 
falie. 

D O R V A t, 

J'entends. 

Charles* 

En voilà la prçuvÇf 



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DRAME. nj 

{'Il donne àfon maitrt U reçu de Ro^ 
falie.) 
D O R V A !• 
« fuffit. ' 

{Charles fort. Dorvâl fe promené en^ 
core , & aprhs une couru pauje ^ 
il dit ^) 

SCENE VII. 

DORV AL, fefd. 

J^Âuraî donc toutfacrifié. La fortune • ' 

( // rip^e avec dédain. ) 
la fortune ! ma paffion ! la liberté./..; 
Mais le facrifice de ma liberté eft-il 

bien rcfolul O raifon ! qui pettt 

te réiîfter i quand tu prends Taccent 
eâthanteur & la voix delà femme ?.••• 
Honîmé petit & borné , affez fimplè 
peur imaginer que tes erreurs & ton 
irtfortune fotit de quelqu'importançe 
dans l'univers ; qu'un concours de ha- 
fards infinis préparoit de tout temps 



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U4' LE nLS NATUREL, 
ton malheur ; que ton attachement à 
un être , mené la chaîne de fa defti- 
née : viens entendre Conftance ; & 
reconnois la vanité de (es penrées.;4i 
Ah ! fi je pouvois trouver en moi la 
force de fens & (a fupériorité de lu- 
niieres avec laquelle cette femme s'em- < 
paroit de mon ame & la dominoit , 
je verrois Rofelie , elle m'entendroit ^ 
& Clairville feroit hèùreùk....* Mais 
pourquoi n^obtiendrois-je pas fur cette 
ame tendre&c flexible , le même afcen« 
dant que Conftance a ; (i^ prendre iur . 
moi^ Depuis^qu^nd la yer^ a-t'-elle 
perdu fon cmpkeJ . . . • ^ Vqyons-lâ y 
parlons -lui' 9 & éfpérons tout de la . 
véiûté de fon caraâere & du fentiment 
qui m'anime. C'eft moi qu^ ai égaré : 
fes pa^ innoc^ris ;. c'eft moi. qui. Paji j 
plongée dans la douleur Se dans l'a- 
batfement ; c'eft à moi à lui tendre la 
main » & à la ramener dans la voi^ 1 
du bonheur. 

Fin du guaeriimc A3c^ 



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DRAME. W5 

A C*T E V. 

SCENE PREMIERE. 
ROSALIE, JUSTINE, 

R O SALIE, 

{Jombre , feprmncnc ou refic immobile , 
Jans attention pour ce que Jufiine 
fui dit. 

Justine. 

V Otre père échappe à mifle dangers ; 
votre fortune eft réparée ; vous deve- 
.ncz maîtrefle de votre fort ; & rien ne 
vous touche ! En vérité , Madcmoi-i 
felle , vous ne méritez guère le biei^ 
qui vous arrive. • 

Rosalie. 

Un lien étemel va les unir ! . • ^^ 

Juftine , André eft-il inftruit ? Eft-il 
parti ? Revient-il ?.. 

F iij 



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i2jS le fils naturel^, 

Justice. 
Mademoirelle y qu'allez-vous ùàrt i 

Rosalie* 
Ma volonté...... Non , moa père 

n'entrera point dam cette nmCcfti fst* 
taleh.... Je ne ferai point le témoin 

de leur joie...» J'échapperai du moins» 
à des amitiés qui me tuent.. 

SCENE* II. 

ROSALIE, JUSTINE^ 
C L A I R V I L L E. 

CLAIRVILLfi. 

^ U arrive précipitamment ; & tout en 
approchant de Rofalie % il fe jttu à 
fis genoux , €^ lui dit : ) 

XLH bien î cruella , ôtez-moî donc la 
vie ! Je fais tout. André m'a tout dit. 
Vous éloignez d'ici votre père. Et de 
;gui l'éloignez-vous ? D'un homme qui 
vous adore , qui quittoit fans regret 



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1 

D H A M Ê. ,117 
fon pays , fa famille , Tes- amis , pont 
traverfer les mers , pour aller fe jeter 
aux genoux de vos inflexibles parens » 

y mourir ou vous obtenir Alors 

Rofalie , tendre , fenfible , Bdelle , par- 
tageoit mes ennuis : aujourd'hui , c^eft 
elle qui les caufe* 

Rosalie, 

( émue & un peu déconcertie. ) 

Cet André eft un imprudent. Je ne 

voulois pas que vous fuffiez mon projet* 

CLAIRVILLE4 

Vous vouliez me tromper i 

R6SALI£, (^vivement,) 
Je n'ai jamais trompé perfonno. 

C L A I R V I L L E. 

Dites-moi donc pourquoi vous ne 

m'aimez plus ? M'ôter votre cœur, 

c*eft me condamner à mourir. Voas 

voulez ma mort. Vous la voulez. Je 

le vois. 

• Rosalie. 

Non , Claîrville, Je voudroîs bîqfl 

que vous fui&ez heureux. 

F iv 



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ii8 LE FILS NATUREL, 
Clairville. 

Et vx)us m'abandonnez ! 
Rosalie. 
Mais ne pourriez- vous pas être heu-'^ 
reux fans moi ? 

Clairville, 

Vous me percez le cœur 

( // cfi toujours aux genoux de Ro» 
falie : en difant ces mots , il tombe la 
tête appuyée contre elle , & g^rde un 
moment leJiUnc&* ) . 

Vous ne deviez jamais changer !.w..; 
Vous le jurâtes !.... Infenfé que j'étoîs , 
je vous crus...». Ah , Rofalie ! cette 
foi donné* & reçue chaque jour avec 
de nouveaux tranfports , ' qu'eft-die 
devenue ? Que font devenus vos fer- 
mens ?.... Mon^œur , fait pour rece- 
voir & garder éternellement TimpreC- 
fion de vos vertus & de vos charmes , 
n'a rien perdu de ks fentimens% il ne 
vous refte rien des vôtres.... Qu'ai- je 
fait pour qu'ils fe foient détruits ? 



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DRAME. 119 

Rosalie. 
Rien. 

Clairville. 

Et pourquoi donc ne font* ils plus ^ 
ni ces inftans fi doux , où je lifois mes 
fentimens dans vos yeux ?..•.. Où ces 
mains ( // en prend une. ) daignoîent 
effuyer mes larmes , ces larmes , tantôt 
ameres , tantôt délicieufes , que la 
crainte & la tendreflfe faifoient couler 
tour-à-tour.... Rofalîe ! ne me.défef- 

pérez pas par pitié pour yOus« 

même. Vous ne connoiffez pas votre 
cœur. Non , vous ne le connoiffez pas. 
Vous ne favez pas tout le chagrin que 
vous vous préparez. 

Rosalie. 

Teh ai déjà beaucoup fouffert. 

Clairville. 

Je laifferai att fond de votre ame 
une image terrible qui y entretiendra 
le trouble & la, douleur. Votreât^uf-. 
tlce vous iuivra» 

Fy 



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ijo LE FILS NATUREU 
Rosalie* 

Claîrville ne m'efFrayez pasf 

(jE/2 It regardant fixemmt.y 
Que voulez-vous de mp^i ? 

Claîrville. 
Vous fléclùr ou mourir. 

Rosalie, ( a^rh umpaufc} 
Dorval eft votre ami } 

Claîrville. 
Il fait ma peine. Il la partage. 

Rosalie. 
H vous^trompe. 

C L A I a V I L L E. 

Je périffois par vos rigueurs. Se^ 
confeils m'ont confervé. Sans D<>i> 
val , je ne ferois plus. 

Rosalie. 

Il vous trompe ^ vous dis-je ; c'eft 
un méchant. ^ 

Claîrville. 

Dorval , un méchant I Rofalîe , y 
^enfez-vous } Il eft au monde deux 
êtres que fe porte au fond de mon 
cœur i c'eft Doxval & ftofalie. Lci 



/ 



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D R A M E. î}t 

attaquer dans cet afîle y c'eft me caufer 
une peine mortelle. Dorval un mé- 
chant ! Ceîl Rofalie qui le dit f Elle !..,• 
Il ne hii refloit plus , pour m'accabler , 
que d'accufer mon ami ! 

- ( Dorval entre.') 



S CE' NE IIIT 

ROSALIE, JUSTINE, 
CLAIRVILLE,DORVAU 

Clairville. 

V Enez , mon ami. Ntnçz^ Cette 
Rofalie 9 autrefois fi fenfible y mainte- 
nant fi cruelle 1 vous accufefansfujet, 
& me condamne à un défefpoir fans 
fin ; moi , qui mourrois plutôt que de 
lui caufer la peine la plus légère. 

( Cela dit , // cache fts larmes ; it 
i éloigne y & va fé Mettre far un ca^ 
nétpi au fond du fallon , dans Cattir. 
tude Sun homme défolL ) 

F v; 



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1^1 LE FILS NATUREL; 

D O R V A L, 

(^monlrani ClairvllU à Rofalu^lui dit:) 
Mademoifelle , confidérefz votre ou- 
vrage & le mien. Eftce là le fort qu'il 
devroît attendre de nous ? Un défef- 
poir funefte fera donc le. fruit amer de 
mon amitié & de votre tendreffe , 6c 
nous le laifferons périr ainfi ! 

{yUairvilU fe levé , & s* en va comme 

un homme qui erre. Rofalie le fuit des 

yeux ; & Dorval , aprhs avoir un peu 

rêvé y continue d'un ton bas , fans re* 

^ garder Rofalie : ) 

S'il s'afflige , c'eft du moins fans 
contrainte. Son ame honnête peut 

montrer toute (a douleur Et nous^ 

honteux de nos fentimens , nous n'o- 
fons les confier à perfonne ; nous nous 

les cachons Dorval & Rofalie ^ 

contens d'échapper aux foupçons , font 
peut-être aflez vils pour s'en applaudir 
en fecret.Mt 

( Ici il fe tourne fubitement vzrs Ro* 
folie. ) 



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DRAME. 155 

Ah ! Mademoifelle > fomm^s-nous 
faits pour tant d'humiliation? Voudroift- 
nous plus longtemps d'une vie auf& at> 
jefte? Pour moi, je ne pourroisme fouf# 
fi-ir parmi les hommes » s'ilyavoit, fur 
tout refpace qu'ils habitent , un feul 
endroit où j'euife mérité le mépris. ^ 

Echappé au danger ^ je viens à votre 
fecours. Il faut que je vomi replace 
au rang où je vous ai trouvée , ou que 
je meure de regret. 

( // s^arrêu un peu , puis il dit : } 

Rofalie , répondez - moi. La vertu 
a-t-elle pour vous quelque prix î^ L'ai« 
mcz-vous encore ? 

Rosalie. 

Elle m*eft plus chère que la vie. 

D O R V A t. 

Je vais donc vous parler du (èul 
moyen de vous réconcilier avec vous, 
d'étie digne de la fociété dans laquelle 
vous vivez , d'être appellée Téleve 6ç 
l'amie de Confiance, ^ d'être l'objçt du 
lefpeâ & de la tendrefle de QairvUle» 



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134 LE FILS NATUREL, 
» Rosalie. 

Parlez. Je vous écoute. 

( Rofalit s^appuu fur U dos ttun 
fauteuil , la tétt ptnchÀtfur une main , 
& Dorval continue : ) 

Songez , Mademoifelte, qu'une feule 
idée facheufe qui nous fuit , fuffit pour 
anéantir le bonheur , &c que la conf- 
cience. d%ne mauvaife aâion eft la plus 
isicheufe de toutes les idées. ( Fhemeru 
& rapidement.) Quand nous avons 
commis le mal , il ne nous quitte plus ; 
il s'établit au fond de notre ame avec 
la honte & le remords ; nous le por« 
tons avec nous , & il nous tourmente. 

Si vous fuivez un penchant injufte , 
il y a des regards qu'il faut éviter pour 
jamais ; & ces regarcb font ceux des 
tleux perfonnes que nous révérons le 
f>lus fur la terre. 11 faut s'éloigner , fuir 
devant eux , & marcher dans le^monde 
la tête baiffee. 

( Rofalie foupire, ) 
' Et loin deClairville 6c de Confiance^ 



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[D1»ÂME. tn 

où Irions-nous? que deviendrions-nous? 
quelle feroit notre fociété ? . . . • Etre * 
méchant , c'eft fe condamner à vivre," 
i fe plaire avec les méchaRs ; c'eft 
vouloir demeurer confondu dans une 
foule d'êtres fans principes, fans mœurs 
^ fans caFaâexe; vivre dans un men^ 
fonge continuel d'une vie incertaine & 
troublée ; louer en rougiflant , ta verta 
qu'on a abandonnée ; entendre dans la 
bouche des autres le blâme des aâiont^ 
qu'on a faites ; chercher le repos dans 
^es fyftêmes que le foufiîe d'un homme 
de bien renverfe ; fe fermer pour tou- 
jours ta fource des véritables joies > 
^Qs feules qui foient honnêtes , auftere^ 
& fublîmes ; & fe livrer , pour fiiîr ^ 
À Tennui de tous ces amufemens fri- 
voles où le jour s'écoule dans ToubS 
de foi-même , & où la vie s'é'i^happe 
& fe perd««.««| Rofalie , je n'exagère 
point Lorfque le fil du labyrinthe i^ 
ïompt , on n'efl plus maître de fôn fort» 
4m ne (ak jufqu'où l'on peut s'égares^ 



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136 LEJILS Î^ITUREL; 
, Vous êtes effrayée ! & vous né con- 
noiflfez encore qu'une partie de votre 
péril, 

Rofali^ , vous avez été fur le point 
de perdre le plus grand bien qu'une 
femme puifTe poflTéder fur la terre ; un 
bien qu'elle doit inceflamment deman- 
der au Ciel qui en ed avare : uli époux 
vertueux. Vous alliez marquer par une 
injuftice le jour le plus folennel de 
votre vie , &c vous condamner à rou- 
gir au fouvenir d'un inftant qu'on ne 
doit fe rappeller qu'avec un fentiment 
délicieux.... Songez qu'au pied de cejs 
autels où vous auriez reçu mes fer- 
mens , où j'aurois exigé les vôtres , l'i- 
dée de Clairville trahi & défefpéré vous 
auroit fuivie. Vous euffiez vu le regard 
févere de ConÔance attaché fur vous. 
Voilà quels auroient été les témoins e£- 
frayans de notre union^,. lEt ce mot fi 
doux à prononcer & à entendre , lorf- 
qu'il affure & qu'il comble le bonheur 
4e deux êtres dont l'innocence &.ia 



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D R|^ M E. 137 

vertu confacroient les dëfirs ; ce mot 
fatal eût fcellé pour jamais notre inluf- 
fice & notre malheur.... Oui 9 Made- 
moifelle , pour jamais. L'ivreffe pafle. 
On fe voit tel qu'on eft. On fe méprife. 
On s'accufe , & la mifere commence. 

( // échappe ici à Rofalie quelques lar^ 
mes qtielle ejfuie furtivement. 

En effet , quelle confiance avoir en 
une femme 3^ lorfqu*elle a pu trahir fon 
amant? en un homme, lorfqu'il a pu 
tromper fon ami?.... Matlemolfelle > il 
iàut que celui qui ofe s'engager en des 
* liens indiffolubles , voye dans fa com- 
pagne la première des femmes ; & mal- 
gré elle, Rofalie ne verroifr en moi que 
le dernier des hommes.... Cela ne peut 
être.... Je ne faurois trop refpefter la 
mère de mes enfans ; & je ne faurois 
en être trop confidécié. 

Vous rougiffez. Vous baiffez les 
yeux.... Quoi donc ? Seriez- vous offen- 
fée qu'il y eût dans la nature quelque 



y Google 



i}8 LE FILS %TÙREL, 

chofe pour moi de plus facré que vous? 
Voudriez-vous me revoir encore dans 
ces inftans humilians & cruels , où vous 
me méprisez fans doute, où je me haïC* 
fois', où je craignoîs de vous rencon- 
trer , 014.V0US trembliez de m'entendré, 
& où nos âmes flottantes entre le vice 
& la vertu , ëtcwent déchirées ? 

Que nous avons été malheureux ^ 
Mademoifelle! Mais mon malheur a 
ceiTé au moment où j'ai commencé 
d'être jufte. J'ai remporté fur moi la 
viâoire la pTus difficile , mars la plus 
entière. Je fuis rentré dans mon caracK 
tcre. Rofalie ne m'eft plus redoutable ; 
& je pourrois fans crainte lui avouer 
tout le défordre qu'elle avoir jeté dans 
mon amt , lorfque , dans le plus grand 
trouble de fentimens & d'idées qu'au- 
cun mortel ait jamais éprouvé , je ré- 
pondois..., Maisnin événement impré- 
vu , Terreur de Confiance , la vôtre , 
mes efforts m'ont aflPranchi . • , • Je fuis 
iibre.tM 



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DRAME. Ï39 

( A ces mots , Rofalu farok accablée, 
Dorval , qui s^en apperçoit , fe tourne 
vers elle; & la regardant d^un air plus 
doux ^ il continue: ) 

Mais qu ai»je exécute que Rofalie ne 
le puiiTe mille fois plus facilejnent ? Son 
cœur eft fait pour fentir , fon efprit pour 
penfer ^ fa bouche pour annoncer tout 
ce qui eft honnête. Si j'avois diflferé 
d*un inftant , faurois entendu de Rofa* 
lie tout ce qu'elle vient d'entendre de 
moi. Je Taurois écoutéç. Je Taurois re- 
gardée comme une divinité bienfeifante 
qui me tendoit la main , & qui raflfuroit 
mes pas chancelans. A fa voix , h vert» 
fe feroit allumée dans mon coeur. 
Rosalie( d'une voix tremblanu. } 

Dorval !. .•• 
D o R V A L ( av4c humanité. ) 

Rofalie L 

Rosalie, 

Que faut-il que je faffe } 

D O R V À L. 

Nous avons placé Feftime de nous* 
mêmes à un haut prix. 



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140 LE FILS NATUREL, 
Rosalie. 
Eft-ce mon défefpoir que vous vou- 
lez ? 

D O R V A L. 
Non , mais il eft des occafîons où il 
n'y a qu'une aâion forte qui nous 
relevé. 

Rosalie. 

Je vous entends. Vous êtes mon ami,.. 

Oui , j'en aurai le courage.... Je brûle 

de voir Conftantft..,, Je fais enfin où le 

bonheur m'attend. 

♦ D O R V A L. 

Ah! Rofatie, je vous reconnois. C'eft 
vous , mais plus belle , plus touchante 
à mes yeux que jamais ! Vous voilà di- 
gne de l'amitié de Confiance , de la ten- 
dreiTe de Clairville , & de toute mon 
eftime ; car j'ofe à préfent me nommer. 






%,:. 



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DRAME. 141 

. se E N E IV. 

ROSALIE , JUSTINE , DORVAL , 
CONSTANCE^ 
Rosalie 
( court au itvant de Confiance, ) 

V Enez , Confiance ! Venez rece- 
voir, delà main de votre pupille, le 
feul mortel qui foit digne de vous. 
Constance. 
Et vous , Mademoifelle , courez 
cmbraflez votre père. Le yoilà. 



'^^ 
^*W 



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141 LE FILS NATUREL, 

SCENE V. & DERNIERE. 

EOSALIE, JUSTINE, DORVAL, 
CONSTANCE , U vieux LYSJ- 
MOND, tenu fous^ Us bras par 
CLAIRVILLE & par kHDKt^ 
CHARLES, SYLVESTRE, 
louu u maifotu 

R O s A L I £« 

MoNpcre! 

D O R V A L. 

' CieM qu<;vois-je? C'eft'Lyfimonci! 
C*eft mon père I 

L Y s I M o N D. 

Oui , mon fils. Oui , c'eft moi. ( A 
Dorval & à RqfalU, ) Approchez , mes 
enfans , que je vous embrafle.... Ah , 
ma fille ! Ah, mon fils! • • • • (// Us rc^^ 
garde. ) Du moins je les ai vus...*« 
^ Dorval & Rofalu font étonnés. Lyfi^ 
mond s en apperçoit. ) Mon fils , voilà 
ta ibeur.... Ma fille , voilà ton firere. • «« 



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DRAME. 14J 

Rosalie. 

Mon frère! (Ces mots fi 

D o R V A t. difint avic tou^ 

Ma fœur ! u la vîttjji de 

Rosalie, la furprifi ^ & 

Dorval! fi font cnundrc 

D O R V A L. prefquc au mcmc^ 

RofaKft inftant. ) 

Lysimond. (IleflaJIis.) 
Ouï , mes enfans , vous faurez tout...; 
Approchez > que je, vous embrafle en- 
core.... ( Illevtfis mains au Ciel.) Que 
le Ciel, qui me rend à vous, qui vous 
rend ï moi , vous bénifle.... qu'il nous 
béniffe tous, . . . ( i Clairville. ) Qair- 
ville ; ( a Confiance. ) Madame , par- 
donnez à un père qui retrouve Tes en« 
fans. Je les croyois perdus pour moi...« 
Je me fuis dit cent fois : Je ne les re- 
verrai jamais. Ils ne me reverront plus» 
Peut-être, hélas'l ils s'ignoreront tou- 
jours ! . • , Quand je partis ^ ma chère 



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144 LE FILS NATUREL; 
Rofalie, mon efpérance la plus douce 
étoit de te montrer un fils digne de moi, 
un frère digne de toute ta tendreffe , 
qui te lervît d'appui quand je ne ferai 
plus.... & , mon enfant , ce fera bien- 
tôt.... Mais , mes enfans , pourquoi ne 
vois-je point encore fur vos vifages ces 
tranfports que je m'étois pr(||pi$ ? • . • • 
Mon âge, mes infirmités > ma mort pro- 
chaine vous affligent... . Âh ! mes enf^jis, 
î'aitant travaillé , tant foùfFert !.... Dor- 
val , Rofalie ! ( En^difant ces mots y le 
vieillard tient fis bras étendus vers fis 
enfans , qu^il regarde alternativement , 
& qu'il invite à fi reconnaître. ) 

( Dorval & Rofiilie fi regardent , 
tombent dans les bras F un de t autre , & 
vont enfimble embrajjer les genoux de 
leur père en décriant : ) 

Dorval, Rosalie. 

. Ah., mon père î 

Lysimond. 



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(^Uurimpofantfcf main^j & levant les 

hï^s fe font vus ; ils s'aimeront ^ je Tef* 
père, ^^je nvoutr^ cçnteotM^.aair* 
ville, R^s^lîe vpv^.étoit chef^,.- Ko- 
fiilie , tii àiitu^ Clair ville* Tu Tai^ei.' 
toujouWé -èpiW^^qUfije vpus iinifle^ 
( ClaîrvUU , fansojkr Upproçher , f^ 
contente ^ tendu Usét^s,à^'P.ofalie , 
êyec tout le jnot^yempit ^^^ & de Ick^ 
paffion. Il 0(Lten4. Rofk^i^^ regarde un 
inftant & ^avance. Clairyille fepreçi^ 
piâ^ & Ly/info-hi les unit, y ^ 

. /R o 15 A L I E ( en interrogation. ) 
Mon oere?.... 

L Y S I M ON D, , 

" Mon enfant?..^ ' ' 

R O s A L I i. 
Conftancê.... !DorVaL.#t fls rdjif di- 
gnes Tun^de Taùtre. 



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ï^ LEFItS naturel; 
LysiMOND, \àConfianu&à 

''^ ;'^^^';^ £)orvat.y ^ V^ " ' 

Je tVntenis. Venè?; mei éhers en- 

fenj.'Veriezi' Vous doubleii mon'bon- 

hear.^ ■- * ''• •'•;-• "'* • *-•• - 

' ( Confiance & Dorvàl Rapprochent 

graifemtn^t de Lyfifnhni\ t'i 'h'ofi viél^ 
fard prend là maih' de ^^nftànce ^ la^ 

haife , & lui prififHt ^Uid^/cn fi/s , 

quf Confiance Hioih^ ^ 

(^pUuraru i^^f'ej^uyatà Us yeux avec 
'' \ - ' ii-maid^f dh;y ' 

Celle$-c^ f<^Ot;dçvJQie.> & ce ferp.nt 
les (Jernieres.... Je vous UiiTe une gran- 
de ifbrtune. JoulfTez-cn comme je^Ji'ai 
acquife^ Ma richefle ne coû^ jamais 
rien k ma probité. Mes ehfâns , y9«s 
)a pourrez j^offéder Tans remords ./, ;* 
Rofalie^ tu regardes^^on frère > & te$ 
yeux baignés de larmes reviennent fur 
moÎMf. Monenfant^ tu Taurastoùti je 



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DRAME. Î47 

tePaî déjà clit,.« Epargne cet aveu i 
ton père, à un frère fenfible 8c délî- 
cat.... Le Ciel , qui a trempé d'amertu- 
me toute ma vie ^ ne m'a réfervé de 
purs que ces derniers ioftans. Cher en* 
fant , laifTe m'en jouir.... Tout eft ar« 
rangé entre vôus«.«^ Ma fille, voilà 
l'état de mes biens..»» 

Rosalie. 
Mon père !...« 

^ h Y S'I'M O N Ô. 

Prends, mon enfant. J'ai vécu, H èR 
<emps que vous viviez , & qucje ceflfe || 
demain , li le Ciel le veut ^ ce fera fani^ 
regret*... Tiens , mon fils ^ c'eft le précis 
de mes dernières volontés* Tu les ret' 
peâeras. Sur-tout n'oubliez pas Atidré* 
Oeft à lui que je devrai ta (atisfaâîoa 
de mourir au milieu de vous. Rofalie ^ 
îe me refTouviendrai d'André, lorfque 
ta main me fermera les yeux.... Vous 
verrez , mes. enfans , que je n'ai con» 
fiiité que ma tendreïTe, éc quejt vous 

Gij 



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i4« LE FILS NATUREL, 
aimols tous deux également La perte 
que j'ai faite eft peu de chofe. Vous la 
fupporterez en commun, 

Rosalie. 

" Qu*entend$-je , mon père ? . • • . oil 



m'a remis. ••• 



( ElUprcfente à fort perc le porufcuilU 
envoyé par DorvaL ) 
Lysimgnd. 

On t'a remis ?.... Voyons..;. ( // ou* 

yre le perte^feuillf ^ il examine ce f^il 
contient j & die:y Dotvdly tu peux 
feul éclaîrcir ce myftere. Ces efFets t'ap- 
partenoient. Parle, dis- nous comment 
iU. fe trouvent entre les mai^ dç ta 
f<^ur. , 
j Clairville {vivemeni.} 

cVzi tout compris. Il expofa fa vîê 
pour moi. Il me facrifioit fa fortune* 

Rosalie {Ces mp^s 

^.Qâ Clairville.^ ; fedifen^avec 

j,Sa paflionj ; beaucoup diê 



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DRAME. 149 

Constance vîujji ^ & 

(tf ClairvilU.^ font pnfqut 

Sa liberté! entendus en 

Clairville. même tems. \ 

Ah , mon ami ! 

{Il Tembraffe.) 

Rosalie, 

{cnfe jetant dans le fein de fon frère , 
& baiffant la vue* ) 
Mon frère !.... 
D O R V A t (^enf ourlant.) 

}'étoi$ un infenfé* Vous étiez un en^ 

fant. 

Lysim-onix 

Mon fils , que te veulent-ils ? Il faut 
que tu leur aies donné quelque grand 
fujet d'admiration & de joie , que je ne 
comprends pas , que ton père ne peut 
partager. 

D o R V A L. 

Mon père , la joie de vous revoir 
nous a tous tranfportés. 

G iij 



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150 LE FILS NATUREL, &c. 
Lysimond. 
PuifTe le Ciel , qui bénit les enfanr 
par les pères , & les pères par .les eiv- 
fans y vous en accorder qui vous ref^ 
femblent^ & qui vous rendent la teiv 
drefle que vous avez pour moû 

^ Fin du einptium & dtmiir AUi.. 




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DE LA POÉSIE 

DRAMATIQUE. 

^''V^* & le voici, %ftmoijkd û'étoftt plus. 
On avoit engagé un d^ {es an^s ^ qjbi étoj^ 
•à peu--pè&ide fo^%ei{ & qui ay^il fa taille» 
£i voix ^ & fes, çherr^ijtf blaUCs , à te rjçnu* 
placer dans la Pièce. 

^ Ce vieillard entira dans le fallo^» CQmme 
Lyfimond.y étoit entré k j>remiere foisV 
tenn fous les bras par QairyiHe & par An* 
dré , couvert des habits que fon ami avoit 
apportés des priions. Mais à peine y parutf 
|1 , que ,'Cé. tôomeift de. raôioiijremejttant 
fous les yeili^ toute IjcfJMTÛUe lan boifime 
qu'elle venoit de perdtie » .&. qui- lui av/oit 
£té-£ re^âable & fi ^r^ perfosne ne put 
retenir fcs larmes. Dorval pleuseit. Conf- 
iance 6c Clairvillebleuroient. Ro&lie 6toiliS; 

:g ir 



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-ffi DE LA POÉSIE 
Ï6it-fi» iànglots , & détournent fes regard 
jLe Vieillard qvd répréfehK^t Lyfittioûd fe 
Jicoubla } & fe mît à plenrbr auAî, La dgu* 
^eur , paflant des maîti;es aux domeftiques> 
^v|nt^éftérale , 6cla pÎQ^ ne.finît pàsi. 

Lorfque tout le monde fut retiré , je fortîs 
de mon coiâ , & je à)^n retournai conune 
i*étois venu/ Chemin faifant, j'effuyois mes* 
yeux y & ^ ime c^it po«« fcie ccm£>leTV 
iàr J'avdis^ faftne trift<: aftfirut que j^ Cofs 
m bien bonde m'àflligër ainfil Totit ceci 
» n'eft'qu'une comédie. Dorvaïen a pris le 
9^ fujet âxAYf^ tét^ II r#'4KatIogué}ir& fam- 
> i^ifie j & Ton s*4iEnaibit aujourd'hui à là 
» repréfenter w, .os- ^ » 

^ . Cepen^nt quelques cipoonftances m'em^ 
J^arroiflbient. L'hi^loire de Dorval étoit cont- 
inie dans le pays. Là repréfentation en étoit 
fi vraie , (}u'oub)knt en plufieurs endroits 
que j'étoii ^eÔateur ^ ôc fpeâateur ignoré, 
3*avois éfé^r lepomt de fortir de ma place , 
•&d'ajoï«Sér-unpei-feliâlage téAkïz, fcenc.Et 
puis\ comment aj-rsiiger aveâ mes idées ce 
<)ui venoit de fe paflerà Si cette pièce étoit 
une comédie comme iÈe autre, pourquoi 
i'a^éient - ils pu j )4)uef Ja ' dcnuete. fcene l 



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bRAMAtiQUE. 'tfi 
"Quelle étoitlàcaiïfe de la douleur profonde 
dont ils avoient été pénétrés à la vue dû 
.vieillard- qui faifbit Lyfimond ? 

Quelques jours après j'allai: remercier 
Dorval de la foirée déîicieûfé & cruelle qiie 
]e devois à fa complaifance.... ^ 

« Vous avez donc été content de cela ? ...i» 

■J'aime à dire la vérité. Cet homme aimoit 
à l'entendre , & je lui répondis que ie jeu . 
«les aôeurs m'en avoit tellement impofé , 
qu'il m'étoit impolCble de prononcer fur le 
refle ; d'ailleurs , que, n'ayant point entendu 
la dernière fcene , j'ignorois le dénouement; 
mais que , s'il vouloit me communiquer l'ou- 
vrage , je lui en dirois mon fentiment.... 

4c Votre fentiment ! & n'en fais-je pas à 
u préfent ce que j'en veux favoir ? Une 
j> pièce eft moins faite pour être lue , que 
7} pour être repréfentée'i la repréfentation 
» de celle-ci vous.a plu ; il ne m'en faut pas 
» davantage. Cependant la voilà. Lifèz-la, 
n & nous en parlerons. 

Je pris l'ouvrage de Dorval. Je le lus à 
tête repofée , & nous en parlâmes le lende- 
main & les deux jours fuivans. 

yoici nos entretiens. Mais quelle difTé- 
G v 



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iç4 .I>E LA POÉSIE 

rence entre ce que Dorval ï|ie difoit, & c« 
que j'écris !.•.. Ce font peut-être lesmêaies 
idées ; mrô le génie de l'hotnme n'jr eft 
plus.*.* Ceft en vain que je cherche em 
moi rimpreffion que le fpeâacle de la nar 
ture &la préfence de Dorraly ÊdfoientJ 
Je ne k retrouve pcnnt* Je ne vois plus 
Dorval* le ne l'entends plus. Je fiiis feul^ 
pamri la poufliere des livres & dans Ton»* 
bre d'un cabinet... Et j'écris des lignes toiç 
Ues 9 trifles & froidesé. 




Hf^'tk 






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DRAM^TIQU,E, to^ 




dorvÂlIt MOÎJ 

PREMIER ENTRETIEN, c 

de tçnxwncr,ui^e^affeirÇj^(jvii,d(vtf^ depiu^ 

gui pouYoit ruine;: l>|iç &l'aStÇ«- jUf.n^éfpij 
chagrin , jjc j|p ^'^jflPf ^* di^^^ition^e; iox^ 

; .^{JiÇ v«u$ailu*M^jyf^j^i|^]^ft^t^^ 

I» ou YoiJI n^ yoi^,ête| j)as ^f^Aé^g^ç4P9p;, 

çdrcîXçrppulev^nwnt ^ipKime^npgpç^d^M» 

t> m^ fetpWe> ;d^ FF ^f *l??f?^o% f ?ÎTOÇ. 

>t 4troâliIu!iLsiA UMiUuÛPIt & d^^ a nnfaiw 

IL^ de&t »nîÉ^ ^ CeiyMidint .^^ ^fl- incroviJalft 

9n 



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fi$ DE^^A ipoésib; 

7> xpf^md'éyéntmao^ dans 

9 'é» ifiiemeHetr, qn'Mi n iaient occopequ'an 
n interraHô de yw%t - quatre heures , & 
M. ^(^MoieltéfcédIs,4ns,^S^t?-<i^oi- 
t» re, oomne ikfe^ntM^ihatsiésdans vo* 
19 tré «Miytage.- - -^w,.i.^ 

Vous ayez raifoiu Mai j ii k âdt a diK^ 
qûirize* jôtiré , drôyei-vous qu*tf éiUûf^ kc- 
fcor^êr iâ liiêjrfïe ^îë à la^i-epr2(eKtâtfoïl ? 
St ks'SvértfeieHs'en ôni éi^^^^^^^^ 
tt^4j^-V^^*i^'éVoît à tîropoîlîe'rerfi^^ cëbé 
SStmbnf&s'As fe foBt piiSs âî ^«Sfete 
5W(ftïfif4/^e Trf^aSoil' ,''^^jiï: dè%ii auffi 
les r^^^Â'é îb/lb^êmVeiîûirf ^^'^ ''^-' 

bWe^^t>âiS elfel {6ni feliféèf: / ' "^ ^ 
-^^bkhi^^YociétéJfô ai&irçs ne'âufent (Jiié 

vïffiêà un^foWft^ lïiaî^ gui ^efoiejif tout 

fift^diî^ sV JSt«ge**if tfn^inMî^^bi: 

vie réelle , il fifié'^éP9i6ai^ fôyons* toitt 

(Y O 



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DRAMATIQUE. tçt 

thatgée <l*iiiddens. Cependant' je i*egarde 
plus à leur liaifon qu'à leur multiplicité. ' Jfe 
fvàs moins (Ufpofé à croire deux événetnens 
que' le hafard a rendu fucce^s ou fimulta- 
4iéfr,v^'4iacgnind- nombre qui , rappl-o^M» 
^e TexpériidAce journalière , la règle inva- 
^kMe des vi-âifeâibltttfces dramatiques ) aie 
fHÏTDÎtroîftnf* s^tdrer les , uHs^ les âûtf es^ pâfr 
deir iiaifons néceflaires; ^ •'-' ^' -' 

- L^rt^'intrigHer<oKfiftef4'Her4esévéne- 
mens', 4emsttuere'^e lé^âarteBrfeÉféy 
•i^perfoîvé toujours uneriifori qui lé fatis- 
"&{&; Là râifon doit^^ d'kutâsïl plus fdfte-, 
que ks^vénéinetos^ht p)ite (itiguliei^.Ma» 
il n'^nAiift^^juger*|yar1^EippoHà'roi;6<l^ 
-qui 'SLgïtSc celui qui /egàrde^ font deux^très 
très-difféi^eirts.' - ^ ' ^ ^î " ^' ; 
4»t Je ferois fôtfaéftys^t>i^'prir'4|Aélqué4icei]^ 
ace contraire à<^es printàpes génénntjt dt 
îftmitétdé teaiptf Sf deTiin4téd'ûaibft.'EtJ€ 
•fe^^qu'o)! ne peut^êM «èip #yei^e' Ar 
4ll|Âké<detlkr7t^ii«<4cettef ^fl^t^^lâioitMlb 
-4^M^P^€ekft p^^M^ 
£Ea>;l0àGhë..Âh ! ifi.'noù^àvi^S'^ÉteSflrt^âlHfs 
#ii^}fft£k&i^tf^hnËhs(Hg^^(Atkfi4fel^ 
l^lieb4^f«fi»^doiti^ai^^ î^m-^^/. 

i 

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%5« DE LA POÉSIE 
. M Et quel fi grand avantage y trouyerifiS^ 
vous in 

, LA.fpeâateur fuîyroit uns {feine tout I^ 
mouvement d^me pièce ; 1^ tf^ré&mêi^n 
M9,àéiy\^nàx(àt plu* jtwéi^f^mixe^îànm 
6l plu^.cb^e* ta décotatlon nepeut diailr 
:g^r,^cfuel%;feeiieii^f^^ vuide«Lafc«ii/e i^ 
•fKSitf reijher yiiide iqufi la £n jdeunaâe» Aififi 
toutes les fois que' deu%ii|eîdei^t£$l^oîeiit 
ch^gçr }ai4é€^l^^ >-ils fe p^t^iet^ian» 
èevajLÙ/^s^e^irfi^^Qn ne verra.pomtun^ 
aiTembl^e de Sénateurs fuççédar à une aflen%- 
.bli^ de ço^uré^, ^^dioinçquelafcfene m 
fiituilezétendue^po^iif qi^'on y dti^guâtd^ 
' efp^ces fort dif^ens. JMâis fur 4e petits 
■thfiitees,» tels (p# t^s nâtre$t> que doit pei!^ 
fer un homjne raiibnnable , lof fquH entend 
.4es ,jC^»*âîmsiK qui hT$f^î& hkn quel le» 
<naurs ont des c^e^Jes , co^j^r^ contre leur 
.$QXky^m^ <te»s l>ndw>Ât mêmf^ oitîl .vie4t 
.#p lçs.jc;03^vdtw- fti:r«fEMreîaiphj» ÎQ^oi^ 
j»»t^^,iurîr^)4ica6o^:de4:^i?^eh8iÂ^ 
.teft'f«sffonnî^^ I A»ne|i!kf^t i\ji S^fff>ki9St. 
fmx&m^ qut; fi'eô ie lieu qui s'en Ya^l ' 
il A$;>eôe^Â^ cift^otèlfentionsaiéâtrdb*; 
yoi^ S» 9^t Je |fenfe^^Cc6ft> 9lft i^elui ^tt^ 



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DRAMATIQUE. r^^ 

ignorera la raifon poétique , ignorant au$ . 
le fondement de la règle, nefaura niTabaiH 
donner , ni la fuivre à prqpos. Il aara pour 
elle trop de refpeô ou trop de mépris ; deux 
écueils oppofés ,mais également dangereux* 
L*uh réduit à rien les obfervations Ôc l'ex- 
périence des fie€le9 paffés , & ramené Taft 
à fon en£ance. L'autre Tarrête tout coitft oà 
il eft , $c fempéche d'aller en ayant. 

Ce fut dans TappartemenideRoiàlie » que 
je m*entretins arec elle , torique je détruifis 
dans fon cœur le penchant inji^e que je lui 
avoîs infpîréy. & que ye fis rentre fa tea»; 
dreiTe pour Clairvme. Je tne promenois avec 
Cofiftance dans cette grande allée , fous hê 
,yieux maronmers que tous voyez , lorfipi^ 
je demeurai convaincu qu^elle étoit la ftule 
femme qu'il y eût au monde pom moi ; pour 
moi ! qui m'étois propofé dans ce moment 
de lui £iire eotendiie que je n'étots point 
Tépoux qui bû co)vvénoxt. Au premier bruit 
Je Tarrivée de mon père , nous' deicendt-; 
mes, n^us ^ccourdmenf tons , & la dermêre 
fcene fe pafia en autant d'endroits différent,; 
que cet hpnnâte vieUlard fit de paufes^» do» 
jHm lajp 0(^ d^fâûée yxfçim daiu ce fiiUo% 



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î6o DE LA POÉSIE 
Je les vois encore ^ce^ endroits.... Si J'aï 
•renfermé toute l'a^on dans un 'lieu; c'eft 
que je le pouvois fafts- gêner la conduite âe 
la pièce & fans ôterde lavralfertblaécfe zxtx 
événemens. . » / . 

u Voilà qui eft à merveille. Mais en di^ 

» ^o(ant des lieux , du temps $c de l'ordre 

f»' des événemens , vous n^uriez pas dû en 

i> imaginer qtii ne font ni daAs nos mœurs 9 

"» ni dans votre çaraftere. 

Je ne crois pas l'avoir fait. 

« Vous me perfuaderez dbnc que vous 

tf avez eu , avec votre valej , là féconde 

>i fcene du premier aÔê ? Quoi ! lorfque 

^» vous lui dites , ma cliaife , des- chevaux > ^ 

» niê*^ partit. pas! Il ne vous obéit pas! Il 

» TOUS fît des remontrances que yous é<ïot^- 

» tâtes trânquîHemertt I Le févere Dortttî, 

3|* cet homme renfermé même avec fon ami 

3« Clatirville , s'eft .entretenu familièrement 

**f avec fdftralët Charles ! Cela n'eft ni vrai- 

•» fèmblable, ni vrai. * » • # 

" lî faut en conveAiif Jer me dis à itipi^mêmè 

<à-peu-près ce que j'ai mis dans la bouche de 

* Charles. Mais ce Charles efl Un bon do- 

.|n«fepie,quim'Qftaitaché. ï>an| Tp^caiiofi 



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DRAMATIQUE; 161 

if feroit pour moi tout ce qu'André a fait 
pour tnon père. I| a été témoin de lachoi^^ 
J*ai vu fi peu d'inconrénient à l'introduire 
un moment dans la pièce , & cela lui a &if 
tant de plaifir Im.. Parce qu'ils font nos va^ 
lets , ont-ils ceffé d*être des hommes ? . • • • 
S'ils nous fervent, il en eft un autre que 
nous fervons. 

u Mais , fi vous compofiez pour le théâ-^. 
» 4a-e ?' 

Je iij^flerois-Iàiiima morale , & je me gar^ 
derois bien de rendre unportans fur la fce-* 
ne r àes êtres quifbnt nuls dans la focié^ 
té. Les Daves ont été les pivots de la Co- 
médie ancienne , parce qu*ils étoîéht en 
effet les moteurs de tous les tik>ubles domef^ 
tiques. Sotit-celes mœui^ qu'on avoit il y a 
deux mille ans,, eu- les nôtres, qu'il faut 
imiter ? Nos valets de comédie font toujours 
plaîfans , preuve certaine qu'ils font froids. 
Si le Poëte les laiffe dans l'antichambre , oti 
ils doivent être ,. l'aétion , fe paffant entre les 
principaux perfonnages, en fera plus inté-* 
œflante ôcplus forte. MoHere , qui, favoit fi 
bien en tirer parti , les a exclus du Tartufe 
Se du Miisfidu-ope. Ces intrigues^ 4&valéif( 



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x«2 DE EA POÉSIE 
& de foubrettes » dont on coupe l'affiolÉ 
principale , font un sioyen sur d'anéantir 
l'intérêt. . L'aâion ^âtrale ne fe ropofè 
point 'y 6l mêler deux intrigues , c'eit let 
arrêter alternativement Tune & Tautre» 

M Si j'ofois , je TOUS denunderob grâce 
p pour les foubrettes. Urne femble que le$ 
i> jeunes perfonnes , toujours contraintes 
n. dans leur conduite & dons leut;s difcours, 
ff n'ont que ces femmes à qui elles puiflènt 
99 ouyrir leur ame , confier des feq^imens 
» qui la prefi^t , & que l'ufage , la bien* 
19 féance , la crainte Se les préjugés y ûen* 
i> nent renfermés. 

QiMles reftent donc fur la £béne , jufqu'à 

' tt -qvLe notre éducation devienne meilleure » 

ic que les pei^s & mères (oient les confia 

dens de leui^s en&ns.««« Q^i'ayez-yous cii^ 

^ore obfervé ? 

<c La déclaration de Confiance. • • n 

£h bien? 

€t tes femmes n*en font guereis . . . »i 

D'accord. Mais fuppofez qu'tme femme 
;fit Tame , l'élévadon & le caaâere dr 
Confiance , qu'elle ait fu choifir un honnête 
iHnnme., ficyousTerrea quelle arouerafes 



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DRAMATIQUE. i«f 

ftnânens uns confëquence. ConfUnce 

m'embarrafia. • » • beaucoup •• • je laplaignb; 

& Ten refpeâai davaiita^^ 
u Cela eft bien étoni^t t Vous- étUs* 

» occupé d*un d'un autre côté*. •#>» 

£t ajoutez que je n*étois pas un hu 

u On trouvera dans cette dédaratioii 
n quelques endroits peu ménagiés • ... • Les 
I» femmes s'attacheront à donner du ridicule 
9 à ce caraâere* 

Quelles femmes , s'il roits plaît Nés fem* 
mes perdues qui avouent un fentiment hon-^ 
teux toutes les fbb quelles ont àît^jc vous 
ahnc. Ce n'efl pas là G)nftance ; & Ton fe* 
roit à plaindre dans la fociété , s'il n'y a^it 
aucime femme qui lui reflemblât» 

a Mais ce toti eft bien extraordiiuûre ait 
n théâtre !.^..» 

Et laiflez-là les tréteaux. Rentrez dans le 
fallon » & convenez que le difcoiu^de Cetif» 
tance ne vous offenfapas quand vous Ten^ 
tendîtes là.. 

« Non. » 

Ceft aflez. Cependant il faut tout vous 

- dire. Lorfque l'ouvrage fut achevé » je le 

communiquai à tous les perfonnages , afiu: 



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i64 DE LA POÉSIE 

que chacun ajoutât à fon rôle , en retrait^ 
chat, & fe peignît encbre plus au vraL 
Mais il arriva une chpfe à laquelle je ne 
m'attendois guei#s , & qui eft cependant 
bien naturelle. C*eft que , plus à leur état 
préfent qu'à leur fituation pafTée , ici ils 
adoucirent Texpref&on ; là , ils pallièrent un 
fentiment ; ailleurs , ils préparèrent un inci- 
dent. Rofalie voulut paroître moins coupa- 
ble aux yeux de Clairville ; Clairville , fe 
montrer encore plus paiiionné pour Rofa- 
lie ; Confiance , marquer un peu plus de 
tendrefle à un homme qui eft maintenant 
fon époux ^ & la^vérité des caraâeres en a 
ibuffert en quelques endroits. La déclara- 
tion de Confiance efi un de ces endroits. Je 
vois que les autres n'échapperont pas à la 
fineffe de votre goût. 

Ce difcours de Dorval m'obligea d'autant 
plu$ , qu'il efi peu dans fon caraâere de 
louer. Pour y répondre , je relevai une mi- 
nutie cjUe j'aurois négligé fans cela. 

« Et le thé de la même fcene , lui dis-je n» 
Je vous entends. Cela n'eft pas de ce 
pays. J'en conviens. Mais j'ai voyagé long- 
temps en JBollandç. J'ai beaucoup vécu avec 



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DRAMATIQUE. té< 

9és étrangers. J'ai pris d'eux cet4ifage, ôt 
c'eft moi que j'ai peint. 

u Mais au théâtre n ! 

Ce n'efl pas là ; .c'eft dans le fallon qu*il 
faut juger mon ouvrage .... Cependant ne 
paflez aucun des endroits oii vous croirez 
qu'il pèche contre l'uiage du théâtre • . . . Je 
ferai bien aife d'examiner û c'efi moi qui ai 
tort ou l'ufkge. 

Tandis que Dorval parloit , je cherchons 
les coups de crayon que j'avois donnés à la 
marge de fon manufcrit, par-tout où j'avois 
trouvé quelque çhofe à reprendre. J'apper- 
çus une de ces marques vers le commence- 
ment de la féconde fcene du fécond aâe ,%c 
^e lui dis : 

« Lorfque vous vîtes Rofalie , félon 1^ 
if parole que vous en aviez donnée à vatre, 
» ami , ou elle ^oit inftruite de votre départ, 
h ou die l'ignoroit. Si c'eft le premier, pour- 
n quoi n'en dit-elle rien à Juftine ? Eft-il na- 
>i turel qu'il ne lui échappe pas un mot fur 
» un événement qui doit l'occuper toute en- 
ff tiere ? Elle pleure ; mais fês larmes coulent 
» {iir elle. Sa dduklir eft celle d'une ame 
« délicate, qui s'avoue des fentlmensqa*tU« 



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1^ DE LA POÉSIE' 
)> rétat des perfoAiiages , eflrun coup dft 
» théâtre. Une difpofition de ces perfon- 
n nages for la fcene , fignaturelle & fi 
» vraie «, que , rendue fidellement par un 
i> peintre , ejle me plair<>it fkr la toile ^tA 
» un. tableau.. :- ^ 
c.jA<^peu-^ris. ^< 

u Je gagerois prefque que ^ dans ËCqua^ 
p trieme fcene du fécond aâe , il n'y a pas 
» Ain mot qui ne fbir ttkk. EUènm'a défoléC 
n dJUIs le fallon, &*j5ai^ri$:Ufi plaifir infiiA 
i> à Ifi lire. Le be^ tâbleaul I car c'en, dfc 
n un ^cce me femble ^ que le ma^lheureux 
» Ciairvilleîrenverfiïiibi^' le fein de ^fi)» 
» ami , cpmme dans ,lerfeail afyle^qui Im 
n reûe . . *. • • ^-u. ^ , ^ u . _.. ,, 

- . Vous penfez bien à fa peine. Mais VQUSi 
oubliez la mienne. Que ce moment fut cruel 
pour moi! ' T 

^^ «c Je le fais. Je le ûiis. Je mq fouviens que ^ • 
I» tandis qu'il exhaloit fa plainte :& fa.dou- 
à leur , vous verfiet des lampes fur lui. Ce 
p ne font pas là de ces circojoAances ifai 
V s'oublient. .'. , c ; : - .ci 

''• Convenez que. ce tableau n'aiBPoit powit 

)Hbliett fur Ja fceM ^ tjpç les.deiisjBiûfii n'au» 

' roietit 



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DRAMATIQUE, 169 
roient ofé fe regarder en face , tourner le 
dos au fpeébiteur , fe groupper ; fe féparer , 
fe rejoindre ; & que toute leur aâion auroit 
été bien compafTée , bien empefée , biea 
maniérée , & bien froide. 

€c Je le crois n. 

Eft-il poffible qu'on ne fentira point que 
Teffet du malheiu- eft de rapprocher les hom- 
mes , & xju*il eft ridicule , for-tout dans les 
momens de tumulte , lorfque les paflions 
font portées à l'excès , & que Taâion eft la 
phis agitée , de fe tenir en rond , féparés , à 
une certaine diftance j^s uns des autres , & 
dans un ordre fymétrique ? 

Il faut que l'aâion théâtrale foit bien im^ 
parÊiite encore , puîTqu'on ne voit fur la 
fcene prefqu*aucune ûtuation dont on pût 
Êûre une compofltion fupportabie en pein- 
ture. Quoi donc ! la vérité y eft-elle moins 
efientiellé que fur la toile ? Seroit-ce une 
règle qu'il £iut s'éloigner de la chofe , à me- 
fiire que l'art en eft plus voifin , & mettre 
moins de vraifemblance dans une fcene 
vivante où les hommes mêmes agiflent,. 
que dans une fcene colorée où l^n ne voit, 

pour ainiî dire , que leurs ombres ? 

H 



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xfà DE LA POÉSIE 

Je penfe , pour moi , que fi un ouvrage 
dramatique étoit bien fait & bien repré- 
{enté , la fcene offriroit au fpedateur autant 
à^ tableaux réels , qu'il y auroit dans Faâion 
de momens favorables au peintre. 

€c Mais la décence ! La décence » ! 
. Je n'entends répéter que ce mot. La ma!- 
trefTe de Barnevelt entre échevelée dans la 
prifon de fon amant. Les deux amis s'em- 
brafTent & tombent à terre. Philoâete fe 
rouloit autrefois à l'entrée de fa caverne. U 
y faifoit entendre les cris inarticulés de la 
Couleur. Ces cris formoient un vers peu 
nombreux. Mais les entrailles du fpèâateur 
en étoient déchirées. Avons«*nous plus de 
d^licatefTe & plus de génie que les Athé- 
niens ?. . . . Quoi donc ! pourroit-il y avoir 
rien de trop véhément dans l'aftion d'une 
fnere dont orf immole la fille ? Qu'elle coure 
fur la fcene çonune une femme furieufe ou 
troublée: qu'elle rempliffe de cris fon pa- 
lais : que le défordre ait pafTé jufques dans 
fes vêtemens ; ces chofes conviennent à fon 
défefpoir. Si la mère d'Iphigénie fè montrott 
lin moment Reine d'Argos & femme du 
Général des Grecs , elle ne me paroitroî( 



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DRAMATIQUE. ij% 

qne la dernière de$ créatures. La véritable 
dignité , celk qui me frappe , qui me ren-» 
verfe 'y c'eft le tableau de Tamour maternel 
dans toute fà vérité. 

En feuilletant 1q manufcrit , j'apperçus xxn. 
petit cdup de crayon que 5'avob pafTé* U 
étoit à l'endroit de la fcene féconde du fé- 
cond aâe , où Roiàlie dit de l'objet qui Ta 
féduite , qu'</^ croyoit y nconnoitre la vérité 
de toutes les chimères de perfeâion qu'elle s*é» 
to'u faites. Cette réflexion m'avoit femblé 
un peu forte pour un enfant ; Siles chimeret 
deperfeâion s'écarter de fon ton ingénu. J'en 
fis Tobfervation à Dorval. U me renvoya 
pour toute réponfe au manufcrit. Je le con- 
fidérai avec attention ; je vis que cçs mots 
avoient été ajoutés après-coup de la main- 
même de Rofalie , & je paffai à d'autres 
chofes. 

ce Vous n'aimez pas les coups de théâtre i 
» lui dis-je » ? 

Non. 

<c £n voici pourtant un , & des mieux 

91 arrangés v. 

, Je le fais., & je vous l'ai cité. 

<c C'eft la bafe de toute votre intrigue n^ 
H ij 



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y 



I7t DE LA POÉSIE 

J'en conviens. 

« Et c'eft une mauvaife chofe n. 

Sans doute. 

« Pourquoi donc l'avoir employée » ? 

C'eft que ce n'eft pas une fiâion , mais 

un fait. U feroit^ fouhaiter pour le bien de 

l'ouvrage , que la chofe fàt arrivée tout 

autrement. 

«Kofalie vous déclare ia paf&on. Elle 

» apprend qu'elle eft aimée. Elle n'efpere 

9 plus ; elle n'ofe plus vous revoir. Elle 

v vous écrit, w 

Cela eft naturel. . . ^ 

u Vous lui répondez». 

II. le Moit. 

ce Clairville a promis à fa fœur que vous 
» ne partiriez point fans l'avoir vue. Elle 
I» vous aime. Elle vous l'a dit. Vous con- 
n noiflez fes fentimens.w. 

Elle doit chercher à connoître les miens. 

wSon frère va la trouver chez une amie, 
» où des bruits fâcheux qui fe font répandus 
V fur la fortune de RoÊdie & fur le retour 
» de fon père , l'ont appellée. On y favoit 
» votre départ. On en eft-furpris. On vous 
Il accufe d'avoir infpiré de la tendreiTe àû 



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DRAMATIQUE. 17) 

h fœur , .& d'en avoir pris pour ùl nud* 
» treffe». 

La choie eft vraiCé 

ce Mais Clairville n'en croit rien. Il vous 
n défend avec vivacité. Il fe fait une affaire. 
■I» On vous appelle à fon fecours , tandis 
I» que vous répondez à la lettre de Rofalie* 
w Vous laifiez votre réponfe fur la table »• 

Vous en euffiez fait autant , je penfè. 

€t Vous volez au fecours de votre amL 
M Confiance arrive. Elle fe croit attendue* 
I» Elle fe voitlaiffée. Elle ne comprend rien 
•» à ce procédé. Elle apperçoit la lettre que 
» vous écriviez à Rofalie. Elle la lit , & la 
» prend pour elle». 

Toute autre s'y feroît trompée. 

<c Sans doute ; elle n'a aucun foupçon de 
n votre paffion pour Rofalie , ni de la paf- 
n fion de Rofalie pour vous ; la lettre ré- 
if pond à une déclaration , & elle en a fait 
» une ju 

Ajoutez que Confiance a appris de fon 

frère le fecret de ma naiffance , & que la 

lettre efl d'un homme qui croiroit manquer 

à Clairville , s'il prétendoit à la perfonne 

dont il eil épris, Alnil Confiance croit Se 

H iij 



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t74 t>E LA POÉSIE 

doit fe croire aimée ; & de-là tous les em» 
barras où vous m'avez vu. 

a Que trouVez-vousdonc à redire àcela? 
» Il n*y a rien qui foit feux ». 

Ni rien qui foit affez vraifemblable. Ne 
Toyez-vous pas qu'il fout des fiecles pour 
-combiner un fi grand nombre de circonftan- 
ces ? Que les Artiftes fe félicitent tant qu'ils 
voudront du talent d'arranger d^ pareilles 
rencontres, ty trouverai de l'invention, 
mab fans goût véritable. Plus la marche 
d'une pièce eft fimple , plus elle eft belle. 
Un Poëte qui auroit imaginé ce coup de 
théâtre, &la fituation du cinquième aâe, où 
m^pprochant de Rofâlie , je lui montre Claiiv 
ville au fond du fallon, fiir un canapé, dans 
Fattitude d'un homme au défefpoir , auroit 
bien peu de fens , s'il préféroit le coup de 
théâtre au tableau, t'un eft prefque un en- 
^ fantillage ; l'autre eft un trait de génie. J'en 
parle lans partialité. Je n'ai inventé ni l'un , 
ni l'autre. Le coup de théâtre eft un fait; le 
tableau , une circonftance heureufe que le 
halard fit naître , & dont je fus profiter. 

« Mais lorfque vous fûtes la méprife de 
«> Confiance, que n'en avertifliez-vousRot 



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DRAMATIQUE. 171 
n felie ? L'expédient étoit fimple , & U re- 
» médioit à tout n. 

Oh! pour le coup» Vous voilà bien loin 
du théâtre , & vous examinez mon ouvrage 
avec une févérité à laquelle je ne connois 
pas de pièce qui réfiftât. Vous m'obligerieL 
de m'en citer une qui allât jufqu'au troifieme 
aôe , fi chacun y £aifoit à la rigueur ce qu'il 
doit faire. Mais cette réponfe , qui feroit 
bonne pour un artifte , ne Teft pas pour moi. 
D s'agit ici d'un fait, & non d'une fi6Hon# 
Ce n'eft point à un Auteur que vous de- 
mandez raifon d'un incident , c'efl à Dorval 
que vous demandez compte de fa conduite. 

Je n'inftruifis point Rofalie de l'erreur de 

Confiance & de la fienne , parce qu'elle ré* 

pondoit à mes vues. Réfolu de tout facrifier 

à l'honnêteté, je regardai ce contre-temps, 

qui me féparoit de Rofalie , comme un évé-^ 

nement qui m'éloignoit du danger. Je ne 

voulois point que Rofalie prît une fauflfa 

opinion dé mon caraftere ; mais il m'im-^ 

portoit bien davantage de ne^ manquer ni à 

moi-même , ni à mon ami. Je fouftois à le 

tromper , à tromper Confiance j mais il tff 

falloit» 

Hir 



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176 DE LA POÉSIE 

« Je le feiw. A qui écriviez-vous , fi ce 
» n*étoit pas à Conftance n ? 

D'ailleurs , il fe paffa fi peu de temps en- 
tre ce moment & Tarrivée de mon père ; & 
Rofalie vivoit fi renfermée ! Il n'étoit pas 
queftion de lui écrire. Il eft fort incertain 
qu'elle eût voulu recevoir ma lettre ; & il 
eft sûr qu'une lettre qui l'auroit convaincue 
de mon innocence , fans lui ouvrir les yeux 
fiir l'injuftice de nos fentimens , n'auroit ùât 
qu'augmenter le mal. 

u Cependant vous entendez de la bouche 
» de Clairville mille mots qui vous déchi- 
» Tenu Conftance lui remet votre lettre. Ce 
» n'eft pas affez de cacher le penchant réel 
19 que vous avez ; il faut en fimuler un que 
f) vous n'avez pas. On arrange votre ma- 
n riage avec Conftance , fans que vous puif- 
» fiez vous y oppofer. On annonce cette 
7> agréable nouvelle à Rofklie , fans que 
» vous puiffiez la nier. Elle fe meurt à vos 
V yeux. Et fon amant traité avec une du- 
» reté incroyable , tombe dans un état tout 
» voifin du défefjpoir». 

Ceft la vérité j mais que pouvois-je à 
tout cela? 



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DRAMATIQUE. 17^ 

et A propos dfl|gette fcene de défefpoir; 
99 elle eft fingunCTe. J'en avois été vive- 
» ment affeâé dans le fallon. Jugez com- 
» bien je fus'furpris à la lefture , d'y trou- 
» ver des geftes & point de difcours v. 

Voici une anecd^e que je me garderoi^ 
bien de vous dire , fi j'attachois quelque 
mérite à cet ouvrage , & fi je m'efUmois 
beaucoup de l'avoir fait. C'eft qu'arrivé , 
à cet endroit de notre hiftoire Ôc de la pie- 
ce , & ne trouvant en moi aucune impref- 
fion profonde , fans la moindre idée de dif^ 
cours , je me rappellai quelques fcenes de 
comédie , d'après lefquelles je fis de Clair- 
ville un défefpéré très-difert. Mais lui , par- 
courant foi» rôle légèrement , me dit ; Mon 
ficre^j voila qui ne vaut rien. Il n'y a pas un. 
feul mot de vérité dans toute cette rhétorique» 
Je le fais. Mais voyez , & tâchez de faire 
flûeux. Je n aurai pas de peine. Il ne s'agit 
que de fe remettre dans la fituation , & que de 
s'écouter. Ce fiit apparemment ce qu'il 6u 
Le lendemainîl m'apporu la fcene que vous 
cognoiSeï^ telle qu'elle eft , mot pour mot. 
Je la lus & relus plufieurs fois. J'y reconnus 

le ton de la nature; & demain, û vous 

H V 



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%i DE LA POÉSIE 

Toulez^ je vous dirai *elc[ues réflexions, 
qu'elle m'a fuggérées fur les pafKons, leur 
accent , la déclamation , & la pantomime^ 
Je vous reconduirai cefoir jufqu'aupied de* 
b colline qui coupe en deux la diflance de 
tïos demeures , nous y marquerons le UeU' 
ite notre rendez^-vous. 

Chemin Éiifant , Dorvat obfervoît le% 
phénomènes de la namrequi fuiventle cou- 
cher du foleil ; & il difoit r Voyez comme 
les ombres s'aflfoibliflent à mefiire que l'om- 
bre univerfelle fe fortifie.... Ces larges ban- 
des de pourpre nous promettent une belle- 
journée.... Voilà toute la région du Ciel 
oppofée au foleil couchant , qui commence 
à fe teindre de violet.... On n'entend plus 
dans la foret que quelques oifeaux dont le 
ramage tardif égaie encore le crépufcule...» 
Le bruit des eaux courantes , qui commence 
à feféparer du bruit général , nous annonce 
que les travaux ont ceffé en pliifieurs en* 
droits „ & qu'il fe fait tard. 

Cependant nous arrivâmes au pied- de & 
colline. Nous y marquâmes Te lieu de notre 
{findexrvuus.^ & nous nous féparâmev 



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DRAMAnOt/E. tr^ 



SECOND ENTRETIEN. 

L E lendemain je me rendis au pied de 1» 

caUine. L'endroit étoit folitaire & fauvage^ 

On avoit en perfpeôive quelques hameaux 

répandus dans la plaine ; au-dela une chaîne 

de montagnes inégales & déchirées qui ter-- 

minoieiit en partie rhorifoa. On étoit à Ton^ 

Bre des chênes , & Ton entendoit le bruit 

fburd d'une eau fouterraine qui couloit aux^^ 

environs. C*étoit la faifon où la terre eft 

couverte des biens qu'elle accorde au travail 

& à la fueur des hommes^ Dorval étoit ar-^ 

rivé le premier. J'approchai de lui fans qu'il 

m'apperçût. Il s'étoit abandonné au fpeâa^ 

de de la nature. D avoit la poitrine élevée t 

3 refpiroit avec force. Ses yeux, attentifs^ 

fe portoient fiir tous les objets. Je fuivoisi 

fiir fon vifage , les in4)reffions diverfcs qu'il 

€n éprouvoit; & je comménçois à partager 

fon tranfport,. lorfque je m'écriai^ preique? 

£ms le vouloir v a U eft (bus le charme n.- 

II m'entendit » 6c me^ répondit d'une iroij& 

éxUk^ li 9& tniû Ce^ ïci qu'on voït^lii» 

Kvji 



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■.*i8o DE LA POÉSIE 

nature. Voici le féjour facré de renthoufiaC- 
me. Un homme a-t-il reçu du génie : il 
quitte la ville & fes habitans. Il aime , félon 
l'attrait de fon cœur , à mêler fes pleurs au 
criftal d'une fontaine ; à porter des fleurs 
fur un tombeau ; à fouler d'un pied léger 
l'herbe tendre de la prairie ; à traverfer à 
pas -lents des campagnes fertiles ; à con- 
templer les travaux des hommes ; à fuir 
au fond des forêts : il aime leur horreur * 
fecrette ; il erre ; il cherche un antre qui 
l'infpire. Qui efl-ce qui mêle fà voix au 
torrent qui tombe de la montagne ? Qui 
cft-ce qui fent le fublime d'un lieu défert ? 
Qui eft-ce qui s'écoute dans le filence de 
la folitude ? C'eft lui. Notre Poëte habite 
fur les bords d'un lac. Il promené fa vue fiir 
les eaux , & fon génie s'étend. C'eft-là qu'il 
efl faifi de cet efprit tantôt tranquille , &l 
tantôt violent , qui fouleve fon ame ou qui 
l'appaife à fon gré. . . . O Nature , tout ce 
qui efl bien efl renfermé dans ton fein ! Tu es 
la fource féconde de toutes vérités !.... Il n'y 
a dans ce monde que la vertu & la vérité 
qui/oient^ignes de m'occuper.... L'enthou- 
fiafeae n^td'un objet de la nature. Si l'efprii 



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DRAMATIQUE, i8k' 

Ta vu fous des afpefts frappans & divers , 
il en eft occupé , agité , tourmenté. L'ima- 
gination s'échaufFe. La pallîon s'émeut. On 
eft fucceiCvement étonné , attendri , indi- 
gné , courroucé. Sans l'enthoufiafine , ou 
ridée véritable ne ferpréfente point , ou , (k 
par hafard on la rencontre , on ne peut la 
pourfuivre..,. Le Poëte fent le moment de 
renthoufiafine. C'eft après qu'il a médité. Il 
s'annonce en lui par un frémiffement qui part 
de fa poitrine , & qui paffe d'une manière 
délicieufe & rapide jufqu'aux extrémités de 
fon corps. Bientôt ce n'eft plus un frémiffe- 
ment : c'eft une chaleur forte & permanente 
qui l'embrafe , qui le fait haleter; qui le coiv- 
fiime , qui le tue ; mais qui donne l'ame , la 
vie à tout ce qu'il touche. Si cette chaleur 
s'accroiffoit encore , les fpeâres fe multiplie- 
roient devant lui : fa paftlon s'éleveroitpret 
qu'au degré de la fureur : il ne connokroit 
de foulagement qu'à verfer au dehors un 
torrent d'idées qui fe preffent , fe heurtent 
& fe chaffent. 

Dorval éprouvoit à l'inftant l'état qu'il 
peignoit. Jq ne lui répondis point. Il fe fit 
entre nous un filence pendant lequel )e vu 



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i8a DE LA POÉSIE 

qu'il fe tranquillifoit. Bientôt il me detnaiî^ 
da, comme un homme qui fortiroit d'uiï 
fommeil profond : Qu'ai-je dit ? Qu*avois-^ 
i vous dire ? Je ne in*en foiiviens plus. 

ce Quelques idées que la fcene de Clair- 
» ville défefpéré vous avoit fuggérées fur 
jf les paillons , kur accent , la déclamation , 
39 la pantomime m 

La première, c*eft qu'il nefàufpoint doiv- 
nér d'efprit à fes perfonnages , mais (avoir 
les placer dans des circonfla^ces qui leur 
en donnent... 

Dorval fentit à la rapidité avec laquelle îl 
venoit de prononcer ces mots, qu'il refioh 
encore de Tagitation dans fon ame : il s'arrê- 
ta; & pour laiffer le temps au calme de re- 
iKiStre , ou plutôt pour oppofer à fbn trouble 
une émotion plus violente , mais paiTagere , 
u me raconta ce qui fuit : 

Une pajrfane du village que vous voyer 
entre ces deux montagnes , & dont les mai- 
Ions élèvent leurs faîtes auHleffiis des arbres^ 
envoya fon mari chezfe« parens, qui demeu^ 
lent dans ua hameau voifin» Ce malheureux 
y fat tué par un de fes beaux-freres. Le len- 
lieattin ,. i'allai dan& la maiùm ok l'accideay 



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DRAMATIQUE. t«j 

itok arrivé: j'y vis un tableau , & fy en- 
tendis un difcours que je n'ai point oubliée 
Le mort étoit étendu fur un lit ; fes jambes- 
nues pendoient hors du lit ; ia femme éche- 
velée étoit à terre ; elle tenoit les pieds de 
fon mari , & elle difoit en fondant en lar- 
mes, & avec une adion qui^n arrachoit à 
tout le monde : a Héîas ! quand je t'envoyai ' 
» ici , je ne perifbis pas que ces pieds te 
» menoient à la mort w* Croyez-vous qu'it- 
ne fenrnie d'un autre rang auroit été plus 
pathétique ? Non. La tneme fituation lui eût: 
Hifpiré le même difcours ; fon ame eût été 
celle du moment ; & ce qu'il faut que Tar- 
tifte trouve , c'eft ce que tout le monde di- 
toit en pareil cas ; ce que peribnne n'enten^ 
dra , fans le reconnoître auffi-tôt en foi. 

Les grands-intérêts , les grandes paffioiis:: 
Toilà la fource des grands difcours , des dif- 
cours vrais. Prefque tous les hommes par- 
lent bien en mourant. 

Ce que j'aime dans lafcene Je Clairville >. 
c'eft qu'il n'y a précifément que ce que ftii 
pai&oii infpire, quand elle efi extrême. Lux 
f«Q^a s'a ttache à unt idée principale : ^1% 



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\%4 DE LA POÉSIE 

fe tait; Scelle revient à cette idée , prefque 
toujours par exclamation. 

La pantomime , û négligée parmi nous » 
cft employée dans cette fcene , & vous avez 
éprouvé vous-même avec quel fuccès ! 

Nous parlons trop dans nos drames , & 
conféquemment nos aâeurs n*y jouent pas 
afTez. Nous avons perdu un art dont les 
anciens connoifToientbien les reflburces. Le 
pantomime jouoit autrefois toutes les condi- 
tions , les Rois^ les Héros ^ les Tyrans , les 
riches , les pauvres , les habitans des villes , 
ceux de la campagne-^ choififlant dans cha- 
que état ce qui lui eft propre , dans chaque 
aftion ce qu'elle a de frappant. Le Philofo- 
phe Timocrate , qui affiftoit un jour à ce 
ijpeâade , d'où la fé vérité de Ton caraâere 
l'avoit toujours éloigné , difoit : Qualifpec- 
taculo me philofophuz verecundia privavit ? 
u Timocrate avoit une mauvaife honte ; & 
» elle a privé le Philofophe d*un grand plai- 
» fir w. Le cynique Démétrius en attribuoit 
tout l'efF^^t aux inftnimens , aux voix , & à 
la décoration , en préfence d*un pantomime 
qui lui répondit : « Regarde-moi jouer feul , 
n & dis , après cela, dç mon art tout ce que 



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DRAMATIQUE. igç 

tu voudras ». Les flûtes fe taifent : le paa- 
tomime joue ; & le Philofophe tranfporté , 
s'écrie : Je ne te vois pas feulement : je t'enr 
unds. Tu nu -parles des mains. 

Quel e£fet cetart , joint au difcours , ne 
produiroit-il pas ? Pourquoi avons-nous fé- 
paré ce que la nature a joint \ A tom mo- 
ment , le gefte ne répond-il pas au difcours? 
Je ne Tai jamais il bien fenti qu'en écrivant 
cet ouvrage. Je cherchois ce que j'avoisdit,* 
ce qu'on m'avoit répondu ; & ne trouvant 
que des mouvemens , j*écrivois le nom du 
perfonnage , & au-deiTous fon adion. Je dis 
à Rofalie , Aûe IL Scène IL S'il itoit arrivé 
que votre coeur furpris.,,, fut entraîné par un 
ptnchant,.,, dont votre raifon vous fit un cri- 
me...» J'ai connu cet état crueL,, Que je vous, 
plaindrois ! 

Elle me répond.... Plaignei-moi donc...» 
Je la plains, mais c'eft par le gefte de corn- 
mifération ^& je ne penfe pas qu'un homme 
qui fent eût fait autre chofe. Mais combien 
d'autres circonftances où le filence eft forcé I 
Votre confeil expoferoit-il celui qui le de- 
mande à perdre ]^ vie , s'il le fuit; l'honneur, 
s'il ne le fuit pas : vous ne ferez ni cruel , 



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ti6 DE LA POÉSIE 

ni vil. Vous marquerez votre perplexité par 
le gefle , & vous laiflerez Thomme fe dé- 
tenniner. 

Ce que je vis encore dans cette fcenc , c'eft 
qu'il y a des endroits qu'il feudroit prefque 
abandonner à Tadeur. C'eft à lui à difpofer 
de laf* fcene écrite , à répéter certains mots , 
à revenir fur certaines idées , à en retrancher 
quelques-unes, 6c à en ajouter d'autres. Dans 
les cantabiléy le muficien laifle à un grand 
chanteur un libre *exeixice de fon goût 6C 
de fon talent. Il fe contente de lui marquer 
les intervalle^ principaux d'un . beau chant» 
Le Poëte en devroit fkire autant , quand 
il connoît bien fon aôeur. Qu'eft-ce qui 
nous afFeâe dans le fpeâacle de l'homme 
animé de quelque grande paffion } Sont-ce 
fes difcours ? Quelquefois. Mais ce qui 
émeut toujours , ce font des cris , des mots 
inarticulés , des voix rompues » quelques 
InonofyUabes qui s'échappent par inter* 
yalles; je ne fais quel murmure dans la 
gorge , entre les dents. La violence du 
ièntiment coupant la refpiration & portant 
le trouble dans l'efprit, les^yllabes des mot» 
k fépareat , l'homme pafTe d'une idée à un«^ 



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DRAMATIQUE. 187 

sntre. Il commence une multitude de di£> 
cours. Il n'en finit aucun j & à Texception 
de quelque ièntiment qu'il rend dans le pre^ 
mier accès & auxquels il revient fans cefle , 
le refte n'eft qu'une fuite de bruits foibles 
& confus , de fons expirans , d'accens étouf* 
fés que l'aôeur connoît mieux que le Poëtc» 
La voix , le ton , le gefte , Taâion ; voilà ce 
qui appartient à Taâeur : & c'eft ce qui nous 
frappe, fur-tout dans le fpeftacle des gran- 
des paiBons. C'eftraâeur qui donne au dii^ 
cours tout ce qu'il a d'énergie. C'eft lui qui 
porte aux oreilles la force 6c la vérité de 
l'accent. 

u J'ai penfé quelquefois que les difcourà 
I» des amans bien épris , n'étoient pas def 
n chofes à dire , mais des chofes à entendre^ 
f» Car , me difois-je , ce n'eft pas l'expref- 
f> {ion , je vous aime , qui a triomphé des 
» rigueurs d\ine prude , des projets d'une 
n coquette , de la vertu d'une femme fenfi- 
j> ble : c'eft le tremblement de voix avec 
' n lequel il fut prononcé ; les larmes , les re- 
i> gards qui l'accompagnerentw Cette idée 
V revient à la vôtre n. 

C'eft la même. Un ramiage oppofé à cc^ 



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iSa DE LA POÉSIE 
vraies yoix de la paifion , c'^ft ce que nous 
appelions des tirades. Rien n*eft plus applau» 
di , ôc de plus mauvais goût. Dans une re- 
préfentation dramatique , il ne s'agit non 
plus dufpeâateur ^ que s'il n'exiftoit pas. Y 
a-t-il quelque chofe qui s'adrefTe à lui: 
Fauteur eft forti de Ton fiijet ; Taâeur en- 
traîné hors de Ton r61e. Ils defcendent tous 
les deux du théâtre. Je les vois dans le par- 
terre ; & tant que dure la tirade , Paâion 
eft fufpendue .pour moi, &'la fcene refte 
vuide. 

Il y a. dans la con^ofition d'une pièce 
dramatique , une unité de difcours qui cor- 
tefpond à une unité d'accent dans la décla* 
mation. Ce font deux fyftêmes qui varient, 
îe ne dis pas de la comédie à la tragédie ; 
mais d'une comédie , ou d'une tragédie , à 
une autre. S'il en étoit autrement, il y au- 
roit un vice , ou dans lepoëme*, ou dans la 
repréfentation. Les perfonnages n'auroient 
pas entr'eux la liaifon ^ la convenance à la- 
quelle ils doivent être aflujettis , même dans 
les contraftes. On fentiroit dans la déclama- 
tion des diffonances qui bleneroient ; on re- 
çonnoitroit dans le poëme un être qui ne 



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DRAMATIQUE. 189 
(sroit pas fait pour la fociété dans laquelle 
on l'auroit introduit; 

C'efl: à Taôeur à fentir cette unité d'ac- 
cent. Voilà le travail de toute fa vie. Si ce 
taâlui manque , fon jeu fera tantôt foible, 
tantôt outré , rarement juûe , bon par en* 
droits , mauvais dans Tenfemble. 

Si la fureur d*être applaudi s'empare d*un. 
aûeur , il exagère. Le vice de fon aâion fe 
répand fur l'aâion d'un autre ; il n'y a plus 
4'unité dans la déclamation de fon rôle : il 
n'y en a plus dans la déclamation de la pièce» 
Je ne vois bientôt fur la fçene qu'une affem- 
blée tumultueufe où chacun prend le ton qui 
l^i plaît 9 l'ennui s'empare de moi , mes mains 
fè portent à mes oreilles , & je m'en fais. 

Je voudrois bien vous parler de l'accent 
propre à chaque paffion. Mais cet accent fe 
modifie en tant de manières ; c'eft un fujet 
fi fagitif & fi délicat , que je n'en connois 
aucun qui faffe mieux fentir l'indigence de 
toutes les langues qui exiAent & qui ont 
exifté. On a une idée jufie de la chofe ; elle 
eft préfente à la mémoire. Cherche-t-on . 
l'exprefilion : on ne la trouve point. On 
cpmbine les mots de grave & d'aigu , dQ 



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ïjo DE LA POÉSIE 

prompt & de lent , de doux 6c de fort ; mak 
le réféau , toujours trop lâche , ne retient 
rien. Qui eft-ce qui pourroit décrire la dé- 
clamation de ces deux vers ? 

; Les a-t -on vu fouvent fe parler , fc cherclicr ? 
Dans le fond des forêts alloient-ils fe cacher? 

C'eft un mélange de curiofité , d'inquié- 
tude, de douleur, d'amour &de honte, 
que le plus mauvais tableau me peindroit 
mieux que le meilleur difcours. 

<c C'eft une raifon de plus pour écrire la 
» pantomime w. 

Sans doute. L'intonation & le gefte fe dé-' 
terminent réciproquement. 

ce Mais l'intonation ne peut fe noter , & 
» il eft facile d'écrire le gefte ». 

Dorval fit une paufe en cet endroit ; en-» 
enfuite il dit : 

Heureufement une aôrice d'un jugement 
borné , d'une pénétration commune , mais 
•d'une grande fenfibilité , faifit fans peine 
une fituation d'ame , & trouve , fans y pen-. 
fer , l'accent qui convient à plufieurs fenti- 
mens diflFérens qui fe fondent enfemble; 
& qui conftituent cette fituation que toute 
kl fagadté du Philoibphe n'analyferoit pas* 



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DRAMATIQUE. 191 
Les Poètes , les Aâeurs , les Muficiens , 
les Peintres , les Chanteurs du premier or- 
dre, les grands Danfeurs , les Aman» ten- 
dres , les vrais Dévots , toute cette troupe 
enthouflaAe & paflionnée fent vivement 9 
& réfléchit peu. 

Ce n'eft pas le précepte ; c'eft autre chofe 
de plus immédiat , de plus intime , de plus 
obfcur & de plus certain , qui les guide & 
qui les éclaire. Je ne peux vous dire quel 
cas je fais d'un grand aâeur , d'une grande 
aôrice. Combien je ferpis vain de ce talent, 
fi je l'avois ! Kolé fur la furface de la terre» 
maître de mon fort, libre de préjugés , j'ai 
voulu une fois être comédien ; & qu'on me 
réponde du fuccès de Quinault Dufrefne ; 
& je le fuis demain. Il n'y a que la mé- 
diocrité qui donne du dégoût au théâtre; 
& dans quelqu'état que ce foit , que les 
mauvaifes mœurs qm déshonot;ent. Au det 
fous de Racine & de Corneille , c'eft Ba- 
ron , la Deûnares , la de Seine , que je 
vois ; au-deffous de Molière & de Regnard| 
Quinault l'aîné , & fa fœur. 

J'étois chagrin quand j'alloia aux fpeâa-^ 
des, & que je comparob l'utilité des théâ^ 



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192 DE LA POÉSIE 

très , avec le peu de foin qu'on prend à for- 
mer les troupes.^ Alors je m'écriois : « Ah ! 
ff mes amis ^ fi nous allons jamais à LampC" 
» doufe (*) fonder loin de la terre , au milieu 

(^) La Lampedoufe eft une petite île déferte de 
la met d'Afnque, fituée à une diftance prefqae 
^ale de la côte de Tunis & de Tile de Malte. La 
Pèche y eft excellente. Elle eft couverte d'oliviers 
iàuvages. Le terrein en feroit fertile. Le froment & 
la vigne y réuffiroient : cependant elle n*a jamais 
été habitée que par un Marabou & par un mauvais 
Prêtre. Le Marabou , qui avoit enlevé la fille du 
3ey d*Alger , s*y étoit réfugié avec fa maîtrefle • 
& ils y accompliiToient l'œuvre de leur falat. Le 
Prêtre , appelle frère Clément , a paffé dix ans à It 
Lampedoufe , & y vivoit encore il n'y a pas long- 
temps. Il avoit des beftiaux , il cultivoit la terre ; 
il renfermoit fa provifion dans un A>uterrain ; & il 
allo'tt vendre le refte fur les côtes voifines , où il fe 
Hvroit au plaifir tant que fon argent duroit. 11 y a 
dans l'ilç une petite Eglife divifée en deux chapel- 
les I que les Mahométans révèrent comme les liens 
• de la fépulture du faint Marabou & de ik maîtrefle. 
Frère Clément avoit confacré l'une à Mahoniet , & 
f autre à la fainte Vierge. Voyoit-il arriver un raif- 
feau chrétien : il allumoit la lampe de la Vierge» 
Si levaifleau étoit mahométan » vite il fouffloit la 
lampe de la Vierge « &il allomoit pour Mahomet. 

I) des 



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DRAMATIQUE. 193 

w des flots de la mer, un petit peuple (TheU' 
fi reux! Ce feront là nos Prédicateurs , &nous 
» les choifirons fans doute félon Vimportance 
» de leurminijiere. Tous les peuples ont leurs 
» fahbaths , 6* nous avons aujffi les* nôtres, 
v> Dans ces jours folennels , on repréfentera 
»> uru belle tragédie y qui apprenne aux hommes 
» à redouter les pajjions ; une bonne comédie 
» qui les inftruife de leurs devoirs , & qui leur 
n en injpire le goûtn, 

u Dorval, j'efpere qu'on n*y verra pas la 
» laideur jouer le rôle de la beauté >»• 

Je le penfe. Quoi donc ! n'y a-t-il pa$ 
dans un ouvrage dramatique aiTez de fuppo* 
fitions fmgulieres auxqueUes il faut que je 
me prête , fans éloigner encore Tilluflon par 
celles qui contredifent & choquent mes fens? 

<c A vous dire vrai , j'ai quelquefois re- 
f> gretté les mafques des anciens ; & j'au- 
» rois , je crois, fupporté plus patiemment 
V les éloges donnés à un beau mafque , 
n qu'à un vifage déplaifant ». 

Et le contrafte des moeurs de la pièce, 
avec celles de la perfonne , vous a-t-il moins 
choqué ? • 

* a Quelquefois le fpeâateur n'a pu s'em* 



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i$4 DE LA POÉSIE 

n pêcher d'en rire , & l'adbice d'en rou- 
» gir»? 

Non , je ne connois point, d'état qui de- 
mandât des formes plus exquiiès , ni de$ 
piœurs plus honnêtes que le Théâtre. 

u Mais nos fots préjugés ne nous permfet*» 
p tent pas d'être bien difficiles n. 

Mais me voilà bien loin de ma pièce. 0& 
f n étions-nous ? 

<c A la fcene d'André », 

Je vous demande grâce pour cette fcene» 
J'aime cette fcene , parce qu'elle eft d'une 
impartialité tout-à-fait honnête ôc cruelle» 

<c Mais elle coupe la marche de la pièce » 
iï & ralentit l'intérêt ». 

Je ne la lirai jamais fans plaifir, PuifTent 
nos ennemis 1^ conâoitre , en faire cas , & 
ne la relire jamais fans pçine. Quç je ferois 
heureux , il l'occafton de peindre un mat» 
heur domeftique fivoit encore été pour moi 
celle de repouffer l'injure d'un peuple ja- 
loux, d'une manière à laquelle ma nation 
pût fe reconnoitre , & qui ne laifsât pas 
même à la nation ennemie la liberté de s'ea 
offenfer. * 

<( lia fcçne eft pathétique , mais longuo ^ 



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DRAMATIQUE. i^f 

Elle eût été & plus pathétique , & plus 
longue , fi j*eii avois voulu croire André 
Monjîeur, me dit-il après en avoir pris lec* 
ture , voilà qui eft fort bien ; mais H y a un 
petit défaut : c'eft que cela neflpas tout-àrfaU 
dans la vérité. Vous dites par exemple , quar* 
rivé dans le port ennemi , lorfquon mefipara 
de mon maître , je Vappellai plujisurs fois , 
mon maître y mon cher maître ; quil me 
regarda fixement , laijja tomber fes bras , fi 
retourna , & fuivit , fans parler , ceux qui 
J'environnoient, 

Ce n* eft pas cela. Il faUoît dire que, quan4 
je rcus appelle , mon maître , mon cher mai-> 
tre , il m'entendit , fe retourna , me regarda 
fixement; que fis mains fi portèrent d'elles^ 
mêmes à fes poches ; & que n'y trouvant rien , 
( car r Anglais avide ny avoit rien laijfé , ) 
U laijfa tomber fes bras triftemeru; que fa tête 
s'inclina vers moi d'un mouvement de corn* 
pafj^on froide; qu'il fe retourna & fuivit fan$ 
parler ceux qui Venvironno'ient. Voilà le fait^ 

Ailleurs vous pajfe^ de votre autorité une 
des chofes qui marquent le plus la bonté defeU 
Monfieur votre père. Cela eft fort mal. Dans la 
prifon^ lorsqu'il fentit fis bras nuds mouilléi 



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Ï96 DE LA POÉSIE 

de nus larmes y il me dit: : a Tu pleures, An- 
n dré ! Pardonne , mon ami. C*eft moi qui 
» f ai entraîné ici. Je le fais. Tu es'tonfibé 
» dans le malheur à ma fuite » • • . • yoilâ- 
t'il pas que vous pleure^ vous-même / Cela 
étoit donc bon à mettre. 

Dans un autre endroit , vous faites encore 
pis, Lorfquil iiùeut dit : Mon enfuit , prends 
courage , tu fortiras d'ici. Pour moi , je fens 
à ma foibleffe qu'il feut que j*y meure. Je 
m^ abandonnai à toute ma douleur , & je fis 
retentir le cachot de mes cris. Alors votre père 
me dit : u André , cefTe ta plainte. Refpeâe 
» la volonté du Ciel & le malheur de. ceux 
M qui font à tes côtés , & qui fouf&ent en 
V filence n,,.. Et eii eft^ce que cela efi? 

Et r endroit du Correfpondant? Vous Pavei 
Jibien brouillé , que je n'y entends plus rien. 
Votre père me dit , comme vous l'ave^ rapporté, 
que cet homme avoit agi , & que ma pré/ence 
auprès de lui étoit fans doute le premier ^fis 
bons offices. Mais il ajouta : « Oh ! mon en- 
91 fant, quand Dieu ne m'auroit accordé que 
79 la coniblation de t'avoir dans ces momens 
n cruels , combien n'aurois-je pas de grâces 
1^ à lui rendre ni Je ne trouve rien de ceU 



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DRAMATIQUE. 197 

dafis votre papier, Monfieur j eft-ce qu*il eft 

défendu de prononcer fur la fcene le nom de 

Dieu , ce nom faint que votre père avoit fi 

[ouvent à la bouche? Je ne crois pas , 

André .... Eft-ce que vous ave^ appréhendé 

quon sut que votre père étoit chrétien ?.....' 

Nullement , André. La morale du chréden 

eft fi belle ! Mais pourquoi cette queftion ?.. ; 

Entre nous , on dit .... Quoi ? . . . . qtu vous 

êtes .... un peu . . .'. efpritfort ;& , fur les enr 

droits que vous avei^ retranchés , j'en croirois 

quelque choje .... André , je ferois obligé 

d'en être d'autant meilleur citoyen , & plus 

honnête-homme . • • . . Monfieur , vous êtes 

bon ; mais nallet^ pas vous imaginer qtu vous 

valie^ Monfieur votre père. Cela viendra peut* 

être un jour, . . . André , eft-ce là tout ? . . . . 

Faurois bien encore tin mot à vous dire; mais je 

nofè,,.. Vous pouvez parler.... Puifque vous 

nu le permette^ , vous êtes un peu bref fur les 

bons procédés de UAnglois qui vint à notre 

fecours, Monfieur ,il y a d^honnites gens par» 

tout Mais vous eus bien changé de ce 

que vous avei^ été s fi ce quon dit encore de 

vous eft vrai Et , qu'eft-ce qu'on dit 

encore ? . • . Que vous ave^ été fou de ces gens" 

I iij 



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19? DE LA POÉSIE 
là . ... André 1 • . . . que vous regardiè:^^ but 
fays comme Vajîle de ta liberté ^ la patrie de 
la vertu , de Pinvention , de roripnalité . . . • 
André \ , . . . ji préfint , tela vous ennuie ^ 
th bien! n'en parlons plus. Fous ave^ dit qJk 
ie Correfpondant , voyant Monfieur votre pert 
tout nud , fe dépouilla & le couvrit défis vête-* 
•mens : cela eft fort bien* Mais H ne falloit 
pas oublier qu'un défis gens en fit autant pour 
moi. Cefilence, Mcfnfieu^ , rttomberoitfisrmon 
compte, & me donneroit un air £ Ingratitude, 
que fi ne veux point avoir ahfiliiment^ 

Vous voyez qu*André n'étoit pas tout-à» 
fait de votre avis» U vouk>tt la fceiie comme 
«De s*eft paffée. Vous k voulez coimne it 
convient à l'ouvrage ; & c'eft moi feul qui 
ai tort , de vous avoir mécontentés tous les 
deux. 

« Qui fe fiiifiit mourir dans le fini d;un 
9> cachot fiir les haillons defim valet î eft un 
» mot dur w. 
, C'eft un mot d*hun^ur. Il échappe à un 
mélancolique qui a pratiqué la vertu toute 
fa vie , qui ii*a pas encore eu un moment de 
bonheur , & à qui Ton raconte les infortunes 
d'un homme de bien* 



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BRAMATIQUÉL ^ 199 

« Ajoutez que cet homme de bien eft 
» peut-être fon pere^ , & que ces infortu-» 
n nés détniifent les efpérances de fon ami , 
n jettent ûl maîtrefle dans la mifere, 6c 
s» ajoutent une amertume nouvelle à fa fi- 
it tuation. Tout cela fera vrai^Mais vos en* 
» nemis>7? 

S'ils ont jap[^ais ConnoifGince de nlonou^ 
vrage, le public fera leur juge & le mien* 
On leur citerg cent endroits de Corneille 5 
de Racine , de Voltaire & de Crébillon , 
où le caraâere & la fituation amènent des 
chofes plus fortes , qui n'ont jamais fcanda- 
lifé perfonne. Ils referont fans réponfe ; & 
Ton verra ce qu'ils n'ont garde de déceler , 
qae ce n^eft point Taxhour du bien qui les 
anime, mais la haine de Thomme qui le» 
dévore. 

<c Mais qu*eft-ce que cet André i Je trou- 

" n ve qu*il parle trop bien pour un domef* 

79 tique ; & je vous avoue qu'il y a dans 

n fon récit des endroits qui ne feroient pas 

sr indignes de vous »• 

Je vous l'ai déjà dit. Rien ne rend élo« 

quent comme \$ malheur. André eft un gar-« 

çon qui a eu de Téducation , mais qui a été , 

I iv 



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loo DE LA POÉSIE^ 

je crois , un peu libertin dans fa jeunefle* 
On le fit paffer aux îles , où mon père , qui 
ie connoifToit en hommes , fe l'attacha y le 
mit à la tête de fes affaires , & s'en trouva 
bien. Mais fuivons vos obfervations. Je crois 
appercevoir un petit trait à côté du mono^ 
logue qui termine Taâe. 

K Cela efl vrai ju 

Qu'efl-ce qu'il fignifie ? 

il Qu'il efl beau , mais d'jme longueur 
» infupportable ». 

^ Eh bien ! raccourcifTons-le. Voyons, Que 
voulez-vous en retrancher? 

« Je n'en fais rien». 

Cependant il efl long. 

u Vous m'embarraflerez tant qull vous 
»y plaira ; mais vous ne détruirez pas la kvc 
n fation w. 

Peut-être. 

M Vous me ferez, grand plaiflr ». 

Je vous demanderai feulement conuneot 
vous l'avez trouvé dans le fallon ? 

ce Bien. Mais je vous demanderai à mon 
9> tour, conunent il arrive que ce qui m'a 
M paru court àlarepréfentation, me paroifTe 
» longàkleâurei^ 



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DRAMATIQUE. lox, 

C*eft que je n'ai point écrit la pantomi-^ 
me , & que vous ne vous Têtes point rap- 
pellée. Nous ne favons point encore jut 
qu'où la pantomime pelit influer fur la com^ 
pofition d'un ouvrage dramatique , & fur la 
repréfentation. 

<c Gela peut être ». 

Et puis , je gage que vous me voyez jen- 
core fur la fcène Françoife , au théâtre. 

« Vous croyez donc que votre ottvrage 
n ne réufSroit point au théâtre ni 
' Difficilement. Il faudroit ou élaguer en 
quelques endroits le dialogue , ou changer 
l'aâion théâtrale & la fcene. 

a Qu'appellez-vous changer la fcene ? 

En ôter tout ce qui refferre un lieu déjà 
trop étroit ; avoir des décorations ; pouvoir 
exécuter d'autres tableaux que ceux qu'on 
y oit depuis cent ans ; en un mot tranfporter 
au théâtre le fallon de Clairville , conune 
il eft. 

^ Il eft donc bien important d'avoir une. 
ij fcene »? - 

Sans doute. Songez que le Speôacle Fran-; 
çois comporte autant de décorations que le 
Théâtre Lyrique j & qu'il en offyiroit dej 

I V 



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aoî DE LÀ POÉSIE 
plus agréables, parce que le monde enchanté 
peut amufèr des enfens , & qu'il n'y a que 
le monde réel qui plaife à la raifbn..* Faute 
oe fcene , on nlmaginera rien. Les Jiommes 
qui auront du génie , fe dégoûteront. Les 
Auteurs médiocres réuffiront par une ûnita^ 
tion fervile. On s'attachera de plus en plus 
à de petites bienfêances , & le goût national 
s'appauvrira.... Avez-vous vu la Salle de 
Lyont Je ne demanderons qu'un pareil mo- 
nument dans k Capitale, pour faire édorrè 
une multitude de poëmes y. & produire peut- 
Itre- quelques genres nouveaux. 

a Je n'entends pas. Vous m'obligerez de 
fc vous expliquer davantage »• 
^ Je le veux. 

Que ne-puis-je rendre tout ce que Dorvaï 
me dit , & de la manière dont il le dit ? ft 
débuta gravement. D s'échaufEi peu-à-peu. 
Ses idées fe prefierent ; & il marchoit fur la 
fin avec tant de rapidité , que j'avois peine 
à le fîiivre. Voici ce que j*ai retenu» 

Je voudrois bien (dit-il d'abord) perftap» 
def à ces efprits ëmides qui ne connoiflent 
rien au-delà de ce qui eft , que, fi les choies 
^oient autrement ^ ils k$ trouveroient éga*« 



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DRAMATIQUE. lôj 
lefSent bien ; & que , l^autorité de la raifon 
a'étant rien devant eux en comparaifbn de 
l'autorité du ten^s ^ 'ûs approuveroient ce 
qu'ils reprennent, comme il leur eft fouvent 
arrivé de reprendre ce qu'ils avoient ^prou-' 
ré.... Pour bien juger dans les beaux arts , 
y faut réunir plufieurs qualités rares.... Un 
grand goût fuppofe un grand fens , une lon- 
gue expérience , une ame honnête & fenfi- 
We , un efprit élevé , un tempérament un 
peumélanco4ique, 6c des organes délicats..* 
Après un moment de filence , il ajouta ; 
Je ne demanderons , pour changer la face dit 
genre dramatique , qu'un théâtre très-éten- 
du , où l'on montrât , quand le fujet d'une 
pièce l'exigeroit , une grande place avec le» 
édifices adjacents , têts que le périflile d'un 
palais , l'entrée d'un temple , diflSrens en-^ 
droits difhibués de manière quele fpeâa* 
teur vit toute l'aâion, 6c qu'il y en eût une 
partie de cachée pour lès aâeurs. 
. Telle fut, ou put être , autrefois la Icéne 
des Euménides d*Efchyle. D'un côté , c'étoit 
un efpacefùr lequel les Furies déchaînée» 
cberchoient Oreûe qui s'étoit dérobé à leur 

pourfittte ^ tandis qu'elles étoient afîbupies^ 

Ivj 



\ 

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104 DE LA POÉSIE 

De l'autre , on voyoit le coupable , le front' 
ceint d'un bandeau , embraflant les pieds de 
la flatue de Minerve , ôc implorant fon affîf- 
tance. Ici , Orefie adrefie fa plainte à la 
Déeffe. Là , les Furies s'agitent ; elles vont^ 
^clles viennent, elles courent. Enfin, une 
d'entr 'elles s'écrie : u Voici la trace du fang 
n que le parricide a laiffé fur fes pas.... Je le 
M fens.... Je te fens i>.... Elle marche. Ses 
fœurs impitoyables la fuivent : elles paflent 
de l'endroit oii elles étoient , dans l'afile 
d'Orefte : elles l'environnent en pouffant 
des cris , en frémiffant de rage , en fecouant 
leurs flambeaux. Quel moment de terreur 
& de pitié , que celui où l'on entend la 
prière •& les gémiffemens du malheureux 
percer à travers les^ris & les mouvemens 
effi-oyable^ des êtres cruels qui le cherchent ! 
Exécuterons - nous rien de pareil fur nos 
théâtres? On n'y peut jamais montrer qu'u- 
ne a£Hon , tandis que , dans la nature , il 
y en a prefque toujours dç fimultanées, dont 
les repréfentations concomitantes fe forti- 
fiant réciproquement , produîroient fur nous 
des effets terribles. C'eft alors qu'on trem- 
bleroit d'aller au fpeâacle» & que l'on n^ 



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DRAMATIQUE %oi 

pourroit s'en empêcher ; c'eft alors qu'au 
lieu de ces petites émotions paflageres , de 
ces froids applaudifTemens , de ces larmes 
rares dont le Poëte fe contente, il renverfe- 
roit les efprits, il porteroit dans ks âmes le 
trouble & l'épouvante ; & que Ton verrok 
ces phénomènes delà tragédie ancienne , fi 
pofSbles & fi peu crus , fe renouveller pac- 
mi nous. Ds attendent , pour fe montrer , 
un homme de génie qui fâche combiner la 
pantomime avec le difcours ; entremêler une 
fcene parlée avec une fcene muette ; & tirer 
parti de la réunion des deux fcenes , ôc fur- 
tou% de l'approche ou terrible , ou comique 
de cette réunion , qui fe feroit toujours. 
Après que les Euménides fè font agitées fur 
la fcene , elles arrivent dans le fanihiaire , 
cil le coupable s'eft réfugié , & les deux 
fcenes n'en font qu'une. 

a Deux fcenes alternativement muettes , 
» & parlées. Je vous entends. Mais la con- 
» fufion». 

Une fcene muette eft un tableau ; c'eil 
une décoration animée. Au théâtre lyrique » 
le plaifir de voir nuit-il au plaifir d'entendre? 

« Non,,*» Mais feroit-ce ainfi qu'il fau^ 



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406 DE LA POÉSIE 

w droit entendre ce cju'on nous raconte Jk 
n ces fpeébcles anciens, où la mufique , Js 
w déclamation & la pantomime étoient taiip 
» tôt réunies , &L tantôt féparées w. 

Quelquefois. Mah cette difcuf&on nous 
4k>ignerort. Attachons-nous à notre fujetr 
Voyons ce^ui feroit pofik>le aujourd'hui , 
&prenons un exemple domeftique & comr 
0mn. 

Un père a perdu fon Ms (kns un conJ>at 
fingulîer. C'eft la nuit. Un domeftique , té- 
tnoin du combat, vient annoncer cette noo* 
velle. U entre dans Tappartement du père 
malheureux qui dormoit. U Te promena Le 
bruit d'ilh homme qui marche, l'éreilie. II 
demande qui c^eft.... C'eft moi , Monfieur ^ 
lui répond le domeftique d'une voix alté-^ 
»ée... Eh bien? qu'^flrce qu'il y a ?... Rien..«r 
Comment; rien? .... Non,^ Monfieur .... » 
Cela n'eft pas.Tu trembles. Tu détournes 1» 
tête. Tu évites ma vue. Encore un coup , 
qu'eft-ce qu'il y a ? Je veux le ûvoir. Par«^ 
le. Je te l'ordonne.... Je vouadis^Monfieur, 
qu'il n'y a rien , lui répond encore lé dome& 
tique , en verfant des larmes.... Ah ! maDieiK 
fcux , s'écrie le peie» en s'élançant du lit 



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DRAMATIQUE. îof 
iîir lequel il repofoit ; tu me trompes : il efl 
arrivé quelque grand malheur.... Ma femme 
eft-elle morte?.... Non, Monfieur..,. Ma 
fiile ?.... Non, Monfieur.... C*eft donc mon, 
fik ?.... Le domefHque fe tait. Le père en- - 
tend fbn filence , fe jette à terre. Il remplit 
fon appartement de fa douleur & de fes cris.. 
Il fait, il dit tout ce que le défefpoir fuggere 
à un père qui perd fon fils , f efpérance 
unique de fa fàmill^« 

Le même homme coutt chez la îîiere : elle 
dormoit auflù Elle fe réveille au truit de 
fes rideaux tirés avec violence. Qu'y à-t-ill 
demande-t-elle . . • • . Madame , le malheur 
le plus grand. Voici le moment d'être chré- 
tienne. Vous n'avez plus de fils ...» • Ah 
Dieu ! s'écrie cette mère affligée. Et prenant 
un Chrift qui étoit à fon chevet , elle le ferre 
entre fes bras ; elle y colle fa bouche ; fes. 
yeux fondent en larmes; & ces larmes arro* 
fent fon Dieu cloué fur une croix. 

Voilà le tableau àe h femme pieufe : bien«^ 
tôt nous verrons celui cle Tépoufe tendre & 
de la mère défolée. Il faut à une ame où la 
religion domine les mouvemens de lanar. 



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kô8 DE LA POÉSIE 

ture , une fecoufTe plus forte pour en arra- 
cher de véritables voix. 

Cependant on avoit porté dans l'apparte* 
ment du père le cadavre de Ton fils ; 6c il s'y 
paflbit une fcene de défefpoir , tandis qu'il 
fe faifoit une pantomime de pitié chez la 
mère. 

Vous voyez comment la pantomime & la 
déclamation changent alternativement de 
lieu. Voilà ce qu'il faut fubftituer à nos i 
parte. Mais le moment de la réunion des 
fcenes approche ; la mère , conduite par le 
domeftique . s'avance vers l'appartement de 
fon époux .... Je denuinde ce que devient 
le fpeôateur pendant ce mouvement?..,. 
C'eft un époux ; c'eft un père étendu fur le 
cadavre d'un fils , qui va frapper les regards 
d'une mère l. . . Mais elle a traverfé Tefpace 
qui fépare les deux fcenes : des cris lamen- 
tables ont atteint fon oreille ; elle a vu ; 
elle fe rejette en arrière ; la /orçe l'aban- 
donne , & elle tombe fans fentiment entre 
les bras de celui qui l'accompagne : bientôt 
fa bouche fé remplira de fanglots. Tkm vera 
voces, 

D y a peu de difcours dans cette afUo»} 



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DRAMATIQUE. 209 

mais un homme de génie » qui aura à remplir 
les intervalles vuides , n'y répandra que 
quelques monofyllabes. Il jettera ici une ex- 
clamation , là un commencement de phrafè : 
il fe permettra rarement un difcours fuivi , 
quelque court qu'il foit. 

Voilà de la tragédie ; mais il £aiut , pour 
ce genre , des auteurs , des aâeurs , un théâ- 
tre y & peut-être un peuple. 

79 Quoi ! vous voudriez » dans la tragédie i 
i> un Ik de repos , une mère , un père endor- 
}> mis ; un crijcifix , un cadavre ; deux fcenes 
n alternativement muettes & parlantes l Et 
n les bienféan^es i 

Ah 1 bienféances cruelles ! que vous ren* 
dez les ouvrages décens & petits ! • • . Mais, 
ajouta Dorval d'un fang froid-qoîme furprit, 
ce que je propofe ne fe peut donc plus ? 

tt Je ne crois pas que nous en venions 
» jamais là 99. 

Eh bien î tout eft perdu ! Corneille , Ra- 
cine , Crébillon , Voltaire , ont reçu les plut 
grands applaudiflemens auxquels des hom- 
mes de génie pouvoient prétendre ; & la 
tragédie eft arrivée parmi nous au plus haut 
degré de perfeâion. 



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«10 DE LA POÉSIE 

. Pendant que Dorval parloit ainfi , je (ai* 
fois une réflexion bien singulière. Ceftcom* 
ment , à Toccafion d*une aventure domefU- 
que qu*il avoit mife en comédie , il éta*^ 
bliflbit des préceptes commun» à tous Ie9 
genres dramatiques , & étoit toujours en- 
traîné par fa mélancolie à ne les appliquer 
fu'à la tragédie. 

Après un moment de filence , il dît : 
. Il y a cependant une reflburce. U faut 
cfpérer que quelque jour un homme de gé* 
m fentira l'impcffibilité d*att^indre ceux 
qui Tont précédé dans une route battue ^ 
& fè jettera de dépit dans uffe autre. Ceft 
le feul événement qui puifTe nous afïranchir 
de plufieurs préjugés que k Philofophie a 
rainement 4MMués. Ce ne font plus de» 
paifons : c*efl une produûion qu'il nous £uit» 

« Nous en avons une >i» * 

Queue? 

tt Sylvie ^ tragédie en un aâe & en 
p profè »» 

Je la connôis.'C'efl te Jaloux, tragédies 
L'ouvrage eft d'un homme qui penfe & qut 
iênt. 

41 La fcene s'ouvre par un tableau char-? 



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DRAMATIQUE. an 
il mant. C*eft Tintérieur d'une chambre , 
31 dont on ne voit que les murs. Au fond de 
n la chambre il y a, iur une table , une \u^ 
9 mieré , un pot à l'eau 6c un pain. Voilà 
n le féjour & la nourriture qu'un tnari ja- 
>» loux deitine , pour le reAe de Tes jours , à 
n une femme innocente , dont il a ibup» • 
n çonné la Vertil jy^ 

u Imaginez à préfent cette femme en 
ff pleurs ^ devsmt cette table ; Mademoifelle 
n Gauffin n» 

Et vous , jugez de Peflfet des tableaux par 
celui que vous me citez. U y a dans- la pièce 
d'autres détails qui m'ont plu% Elle fuffit 
pour éveiUer un honune de génie ; mais il 
but un autre ouYrage pour convertir us 
peuple» 

En cet endroit, Dorvàî s*écrîa: u O toî 
n qui pofTedes toute la. chaleur du gjénie à 
9 un âge où il refle à peine aux autres une 
9 froide raifon , que ne puis- je être , à tesi 
9 côtés ^ ton Euménide î #e t'agiterois iani 
9 relâche : tu le ferois , cet ouvrage : je te 
y> rappellerois les larmes que nous a fait ré- 
9 pandre la fcene de TEnfant Prodigue Sc 
9 de fon valet: & en difparoiilànt d'entre 



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an DE LA POÉSIE 
n nous 9 tu ne nous laiflerois pas le re- 
n gret d*un genre dont tu pouvois itre le 
j» fondateur. 

ce Et ce genre , comment l'appellerez- 
i> vous w ? 

La tragédie domeffique & bourgeoifè. Les 
Ânglois ont le Marchand de Londres , & le 
Joueur, tragédies en profe. Les tragédies de. 
Shakeipear font moitié vers j & moitié 
profe. Le premier Poëte qui nous fit rire 
avec de la profe , introduifit la profe dans la. 
comédie. Le premier Poëte qui nous fera 
pleurer avec de la profe , introduira la profe 
dans la tragédie. 

Mais dans Part , ainfi que dans la nature i 
tout eft enchaîné; fi l'on fe rapproche d'un 
côté de ce qui cft vrai, on s'en rapprochera 
de beaucoup d'autres. C'eft alors que nous 
verrons fur la fcene des fituations naturelles 
qu'une décence ennemie du génie & des 
grands effets a profcrites. Je ne me laflerai 
point de crier à mos François: La Vérité! 
La Nature î Les Anciens ! Sophocle ! Phi- 
loôete ! Le Poëte l'a montré fur la fcene , 
couché à Titrée de fa caverne , & couvert 
de lambeaux déchirés.^ Il s'y roule s il X 



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DRAMATIQUE. 113 
éprouve une attaque de douleur ; il y crie; 
il y ^t entendre des voix inarticulées. La 
décoration étoit fauvage ; la pièce marchoit 
{ans ^pareil. Des habits vrais, des difcours 
vrais, une intrigue fimple ôt naturelle. No- 
tre goût feroit bien dégradé , fi ce fpeâade 
ne nous afFeâoit pas davantage que celui 
d'un homme richement vêtu, apprêté dans 
f^ parure. 
- u Conune s'il fortoit de fa toilette m. 

Se promenant à pas comptés fur la fcene , 
& battant nos oreilles de ce qu'Horace ap- 
pelle ampullas & fefquipedalia verba , des fen- . 
tences , des bouteilles foufRées , des mots 
longs d'un pied & demi. 

Nous n'avons rien épargné pour corrom- 
pre le genre dramatique. Nous avons conh 
fervé des anciens Temphafe de la verfifica- 
don qui convenoit tant à des langues à quan- 
tité forte & à accent marqué , à des théâtres 
fpacieux , à une déclamation notée & ^c* 
compagnée d'inftrumens ; & nous avons 
abandonné la fimplicité de l'intrigue & du 
4iah)gue , & la vérité des tableaux. 

Je ne voudrois pas remettre fur la fcene 
les grands focs & les hauts co&urnes , les 



-%- 



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Iï4 DE LA POÉSIE 

habits coloffals , les mafques , les porte- 
voix , quoique toutes ces chofes ne fufTent 
<juc les parties nécefflaires d'un fy ftême théâ- 
tral. Mais n'y avoit-il pas dans ce fy^êmc 
^es côtés précieux? ôt croyez-vous qu'il 
fiit à propos d'ajouter encore des entraves 
au génie , au moment où il fe trouvoit privé 
d'une grande reffource ? 

ti Quelle reffource » ? 

Le concours d'un grand nombre de fpec* 
tateurs. 

D n'y a plus , à proprement parler , de 
^eâàcles publics. Quel rapport entre nos 
affemblées au théâtre , dans les jours les plus 
nombreux , & celles du peuple d'Athènes 
eu de Rome ? Les théâtres anciens rece- 
• voient jufqu*à quatre-vingt mille citoyens. 
La fcene de Scaurus étoit décorée de trois 
cents foixante colonnes , & de trois mille 
ftatues. On employoit à la conftruôion de 
c^ édifices tous les moyens de faire valoir 
les inftrumens & les voix. On en avoh 
l'idée d'un grand inftrument. Uti enim orga^ 
na aneis laminis aut corneis , 6»c.... ad chor^ 
darum , fonituitm clantatem perficiuntur ; fa 
thcatrorumper harmordcen , ad augendam vù» 



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ë 

DRAMATIQUE. aif 

eem, ratîocinationes ab antiquisfuntconJHtutaé 

En cet endroit , j'interronipis Donral , je 
lui dis : J'aurois une petite aventure à v6ti$ 
raconter fur nosfalles de Tpeâacles. 

Je vous' la demanderai , me répondit-il , 
& il continua : 

Jugez de la force d*un grand concoui;^ de 
fpeâateurs , par ce que vous favez vous-mê- 
me de Taâion des hommes les uns fur les 
autres , ôc de la communication des paflions 
dans les émeutes populaires. Quarante à 
cinquante mille hommes ne fe contiennent 
pas par décence. Et s'il arrivoit à un grand 
perfonnage de la république de verfer une 
larme , quel efiet croyez-vous que fa douf 
leur dût produire fur le refte des fpeâateurs l 
Y a-t-il rien de plus pathétique que la dou- 
leur d'un homme vénérable ? 

Celui qurne fent pas augmenter fa fenfa- 

tion par le grand nombre de ceux qui la paiv 

,tagent, a quelque vice fecretjily a dans 

(on caraâere )e ne fais quoi de folitaire qui 

me déplaît. 

Mais fi le cpncours d'un grand^nombre 
d'hommes devoit ajouter à Témotion du 
fpeâateur, quelle influence ne de voit-il poinl 



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%i6 DE LA POÉSIE 
îivoir fur les auteurs , fur le^ aûeurs ? Quelle 
différence entre amufer tel jour, depuis telle 
îufqu'à telle heure , dans un petit endroit 
obfcur, quelques centaines de perfonnes, ou 
fixer Tattendon d'une nation endere dans (es 
jours folennels , occuper fes édifices les plus 
fomptueux , & voir ces édifices environnés 
& remplis d'une multitude innombrable , 
dont ramufèment ou l'ennui va dépendre de 
notre talent ! 

a Vous attachez bien de l'-effet à des cir- 
n confiances purement locales ». 
• Celui qu'elles àuroient fiir moi , & je 
crois fentir jufte, 

u Mais on diroit , à vous entendre , que 
>i ce font ces circonfiances qui ont foutenu 
« & peut-être Introduit la poéfie & l'em- 
}) phafe au théâtre ». 

Je n'exige pas qu'on admette cette con- 
^eflur*. Je demande qu'on l'examine. N'eft-il 
pas aflez vraifemblablc.que le grand nombre, 
jde fpeâateurs auxquels il falloit fè faire en- 
tendre , malgré le murmure confus qu'ils ex- 
citent , ^ême dans les momens attentifs , a 
iiait élever la voix , détacher les fyllabes , 

ibutenir la prononciation , & fentir l'utilit^ 

de 



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DRAMATIQUE. ^17 

ifle la verfification ? Horace dit du vers dra- 
matique : Vincentem ftrepitus 6» natum rébus 
agendis. D eft commode pour Tintrigue , & 
il fe fait entendre à travers le bruit. Mais ne 
£alloit-il pas que l'exagération fe répandît en 
même temps , & par la même caufe , fur la 
démarche , le gefte & toutes les autres par- 
ties de laâion ? De-là vint un art qu'on 
^ppella la déclamation. 

Quoi qu'il en foit ; que la poéfie ait fait 
naître la déclamation théâtrale ; que la né- 
ceffité de cette déclamation ait introduit, 
ait foutenu fur la fcene la poéfie & fon em- 
phafe ; ou que ce fyftême , formé peu-à-peu , 
ait duré par la convenance de fes parties , il 
eft certain que tout ce que l'aâion dramati- 
que a d'énorme fe produit & difparoit en 
même temps. L'a6leur laiffe & reprend l'exa- 
gération fur la fcene. 

Il y a une forte d'unité qu'on cherche fans 
s'en appercevoir , & à laquelle on fe ûxq , 
quand on la trouvée. Cette unité ordonne 
des vêtemens , du ton , du gefte , de la con- 
tenance , depuis la chaire placée dans les 
temples, jufqu'aux tréteaux élevés dans les 

^^rre fours. Voyez un charlatan au coin de I9 

K 



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iiS DE LA POÉSIE 

place Dauphine ; il eft bigarré de toutes for- 
tes de couleurs ; fes doigts font chargés de 
bagues ; de longues pliunes Touges flottent 
autour de fon chapeau ; il mené avec lui un 
finge ou un ours ; il s'élève fur fes étriers ; 
il crie à pleine tête ; il gefticule de la ma- 
nière la plus outrée , ôc toutes ces chofes 
conviennent au lieu , à l'orateur , & à fon 
auditoire. J*ai un peu étudié le fyilême dra^ 
matiq^ae des anciens jj'efpere vous en entre- 
tenir un jour ; vous expofer fans partialité 
fa natiu-e , fes défauts & fes avantages , & 
vous montrer que ceux qui l'ont attaqué , 
ne Tavoient pas confldéré d'aHez près . • . • 
Et l'aventure que vous aviez à me raconter 
fur nos falles de fpeôacles ? 

« La voici. J'avois uaami un peu libertin ; 
I» il fè fit une affaire férieufe en province ; il 
n fallut fe dérober aux fuites qu'elle pou-^ 
p voit avoir, en fe réfugiant dai^ la capitale , 
•> & il vint s'établir chez moi. Un jour de 
» fpe^^acle , comme je cherchois à défen- 
» nuyer mon prifonnier , je lui propofài 
M d'aller au fpeftacle. ( Cela eft indifférent 
i> à mon hiftoire ). Mon ami accepte. Je le 
^ conduis? Nous arrivons ; mais à l'afpeft 



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DRAMATIQUE. aij 

il de ces gardes répandus , de ces petits gui- 
i> chets obfcurs qui fervent d'entrée , & de 
If ce trou fermé d'une grille de fer , par le- 
» quel on diftribue les billets , le jeune hom- 
» me s'imagine qu'il eft à la porte d'une 
9) maifon de force ; & que l'on a obtenu un 
» ordre pour l'y renfermer. Comme il eft 
» brave , il s'arrête de pied ferme. Il met 
n la main iur k garde de fon épée ; & toar- 
n nant fur moi des yeux indignés , il s'écrie, 
I» d'un ton mêlé de fureur & de mépris : 
» Ah y mon ami! Je le compris. Je le raffu- 
m rai; & vous conviendrez que fon erreui; 
» nétoit pas déplacée i9.... 

Mais , où en fommes-nous de notre exa- 
men ? Puifque c'efl vous qui m'égarez , vous 
TOUS chargez fans doute de me remettre dans 
la voie. 

a Nous en fommes au quatrième Aôe , à 
99 votre fcene avec Confiance. ... Je n'y 
n vois qu'un coup de crayon , mais il s'é- 
9» tend depuis la première ligne jufqu'à hk 
V dernière)».... 

Qu'efl-ce qui vous en a déplu ? 

tt Le ton , d'abord ; il me paroit au-defTus 

I» d'une femme ». 

Kij 



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aïo DE LA POÉSIE 

D'une femme ordinaire , je le crois. Mah- 
vous connoîtrez Confiance, & peat-étre 
alors la fcene vous paroitrart-elle au-deâbus^ 
d'eUe. 

tt U y a des expreiBons , des penfées» 
n qui font moins d'elle que de vous». 

Cela doit être. Nous empruntons nos ex* 
preilions, nos idées des perfonnes avec lef<* 
quelles nous converfons , nous vivons. Se- 
lon refHme que nous en £iiifons , ( & Conf- 
iance m'eftime beaucoup ) notre ame prend 
des nuances plus ou moins fortes de la leur« 
Mon caraôere a dû refléter fur le ûen , & 
le flen fur celui de Rofali«. 

» Et la longueur w ? 

Ah ! vous voilà remonté fur la fcene. H 
y a long-temps que cela ne vous étoit arri- 
vé. Vous nous voyez , Confiance & moi, 
fiir le bord d'une planche , bien droits , nous 
i^gardant de profil , &c récitant alternative- 
ment la demande & laréponfe. Mais efl«-cc 
ainfi que cela fe pafToit dans le fallon î Nom 
étions tantôt af&s , tantôt droits. Nous mar- 
chions quelquefois. Souvent nous étions 
arrêtés, & nullement prefTés de voir la fin 
d'un entretien qui nous intéreflbit tous deu< 



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DRAMATIQUE. i%t 
également. Que ne me dit-elle point ? Que 
ne lui répondis-je pas ? Si vous faviez cotrt' 
me elle s'y prenoit , lorfque cette ame fé- 
Toce fe formoit à la raifon , pour y faire 
defcendre les douces illufions & le calm«! 

ti Dorval , vos filles feront honnêtes & 
ff décentes , vos fils feront nobles & fiers. 
7} Tous vos enfans feront charmans 9>.... Je 
ne peux vous exprimer quel fut le preffige 
de ces mots , accompagnés d'un fouris plein 
de tendreffe & de dignité. 

a Je vous comprends. J'entends ces mots 
s> de la bouche de Mademoifelle Clairoô $ 
» & je la vois w. 

Non, il n'y a que les femmes qui.poffe- 
-dent cet art fecret. Nous fommes des raifon- 
neurs durs & fecs. 

Ne vaut-il pas mieux encore , me diibit-elle, 
faire des ingrats , que de manquer à faire le 
bien ? 

Les parens ont 'pour les enfans un amouK 
inquiet &pufllanime qui les "gdte. Il en eftun 
autre attentif & tranquille , qui les rend hon" 
hêtes ;& c'eft celui-ci qui eft le véritable amour 
de père. 

L'ennui de tout ce qui amufe fa multik 
K iij 



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121 DE LA POÉSIE 

tude, cft la fuiu du goût réel pour la vertu: 

Il y a un taâ moral qui s'étend à tfiut ^ &, 
que le méchant n'a point, 

L* homme le plus heureux efi celui qui fait le 
henheur ^ un plus grand nombre d'autres. 

Je voudrois être mort; tjl un fouhait fié^ 
quent qui prouve , du moins quelquefois ^ qu'il 
y a des chofes plus précieufes que la vie. 

Un honnete-^omme eft rejpeêié de ceux mimé 
qui ne le font pas ^fût-il dans une autre pla* 
neu. 

Les pajjiontxlétruifent plus de préjuges que 
la Philojbphie. Et comment U menfonge leur 
réfifteroït'û ? Elles ébranlent quelquefois la 
vérité. 

Elle me dit un autre mot , fîmple à la vé^ 
rite ; mais fi voifin de ma fituation, que j'en 
fus eflfrayé» 

C*eft qu'i/ n'y avoit point ^ homme , qud- 
qu'honnête qu'il fût , qui, dans un violent 
accès depajffion , ne défirâl aufonddefon cour 
Us honneurs de la vertu & les avantages tbt 
vice. 

Je me rappellai bien ces idées ; mais l'eik^ 
chaînement ne me revint pas , & eUes n'en-; 
trerent point dans ^ A:ene. Ce qu'il y en a> 



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DRAMATIQUE. iif 
& ce que je viens de vous en dire , fuffit, je 
crois , pour vous montrer que Confiance a 
Thabitude depenfer. Auffim'enchaîna't-elle, 
fa raifon diilipantl, comme de la pouf&ere ^ 
tout ce que je luioppofois dans mon humeur. 

a Je vois dans cette fce^ie un endroit que 
» j'ai fouligné , mais je ne fais plus à quel 
» propos». 

Liiez l'endroit. 

u Je lus : Rien ne capthe plus fortement 
j> que l'exemple de la vertu , pas même l'exem^ 
n pie du vîcen. 

J'entends. La maxime vous a paru fauile }. 

il C'eft cela w. 

Je pratique trop peu là vertu , me dit Dor- 
val ; mais perfonne n'en a une plus haute 
idée que moi. Je vois la vérité & la vertu 
comme deux grandes ftatues élevées fur la 
furface de la terre , 6c immobiles au milieu 
du ravage & des ruines de tout ce qui les 
environne. Ces grandes figures font quel- 
quefois couvertes de nuages. Alors les hom- 
mes fe meuvent dans les ténèbres : ce font les 
temps de l'ignorance & du crime , du fana- 
tifme & des conquêtes. Mais il vient un 

montent qù le nuage s'entr'ouvre ; alors les 

K iT 



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224 DE LA POÉSIE 

hommes , profternés , reconnoiflent la véri- 
té, & rendent hommage à la vertu. Tout 
pafTe^ hiais la vertu &la vérité reftent. 

Je définis la vertu : le goût de Tordre dans 
les chofes morales. Le goût de l'ordre eu 
général , nous domine dès la plus tendre en- 
fance. 11 eft plus ancien dans notre ame , m» 
difoit Confiance , qu'aucun fentiment réflé- 
chi ; & c*eft aihfi qu'elle m'oppofbit à moi- 
même. Il agit en nous , fans que nous nous 
en appercevions : c'eft le genre de l'honnê- 
teté 6c du bon goût : il nous porte au bien , 
tant qu'il n'eft point gêné par la paffion : il 
nous fuit jufques dans nos écarts. Alors il 
difpofe les moyens , de la manière^ la plus 
avantageufe pour le mal. S'il pouvoit jamais 
être étouffé , il y auroit des hommes qui fen- 
tiroient le remords de la vertu , comme d'au- 
tres Tentent le remords du vice. Lorfque je 
vois un fcélérat capable d'une aéHon héroï- 
que , je demeure convaincu que les hommes 
de bien font plus réellement hommes de 
bien , que les méchans ne font vraiment mé- 
dians y que la bonté nous eft plus indivifible- 
ment attachée que la méchanceté ; & qu'en 
général il refie plus de bonté dans Tame d'un 



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DRAMATIQUE. àiç 

méchant, que de méchanceté dans Tame des 
bons. 

<c Je fens d'ailleurs qu'il ne faut pas exa* 
f> rtimer la morale d'une fenrnie , comme les 
''t> maximes d'un Philofophe». 

Ah ! fi Conftance vous entendoit !...• 

u Mais cette morale n'eft-elle pas un peti 
^ forte pour le genre dramatique » ? 

Horace vouloit qu'un Poëte allât puifer fa 
ïcience dans les ouvrages de Socrate : Rem 
tïbi Socratica poteruni oftendere charta. Or , 
Je crois qu'en un ouvrage , quel qu'il foit , 
l'efprit du fiecle doit fe remarquer. Si la mo- 
tale s'épure , fi le préjugé s'affoiblit , fi les 
cfprits ont une pente à la bienfeifance géné- 
rale , fi le goût des chofes utiles s'eft ré- 
pandu , fi le peuple s'intérefle aux opératipns 
du miniftre , il faut qu'on s'en apperçoive , 
imême dans ime comédie. 

« Malgré tout ce que vous me dites , je 

•h perfifte. je trouve la fcene fort belle & 

•» fort longue. Je n en refpeÔe pas moins 

ti Confiance. Je fuis enchanté qu'il y ait ati 

^ monde une femme comme elle , & que ce 

h} foit la vôtre.... 

n Les coups de crayon commencent k 
K y 



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226 DE LA POÉSIE 

» s*éclaiccir. En yoici pourtaiu encore ouï 

» Clairrille a remis fon fort entre vos 
j»- mains. Il vient ^prendre ce que tous a»ve2. 
» décidé. Le (acrifice de votre paiCon efl 
»fait : celui de, votre fortune eft réfola: 
» Clairville & Rofalie redeviennent opulens 
p par votre g.énérofité. Celez à votre amî 
n cette circonftance , je le veux ; mais pout- 
n quoi vousamufer aie tourmenter » en lut 
n montrant des obstacles qui ne ilibfUlent 
» plus l Cela, amené l'éloge du Coftimerce; 
n]Q. le fais^ Cet éloge eft fénféL : U. étend 
» rinftruftion &. l'utilité de l'ouvrage j mais: 
n il. allonge ^ & je le ibpprimerois i jimblr 
» tiofa rtcidcÈ omamenta w^ 

Je vois jt me répondit Dorvd^ y que vous 
âtes heureufen^nt né. Apres un vicient 
eflfort » il eft une forte de délaffement auquel 
il eft impoffihle de fe refufer , & que vous 
connoîtriez , fi l'exercice de la vertu vous 
avoit été pénible. Vous n'avez j[amais eu beW 
ibih de refpirer.— Je iouiffois de ma viâoir 
ie« Je faifois ibrtir du cœur de mon ami les 
iêntimens les plus honnêtes. Je le voyois 
toujours plus digne de ce que je venois de 
^e po^ lui* £t cette aâion ne vous paroii 



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DRAMATIQUE. iiy 

pas naturelle l Reconnoiflez au contraire » à 
ces caraâeres , la différence d'un événement 
imaginaire , & d'un événement réel. 

a Vous pouvez avoir raifon. Mais , dites^ 
» moi , Rofalie n'auroit-elle point ajouté 
j> après coup cet endroit de la première 
» fcene du cinquième afte ! Amant qui rnt'i, 
n tois autrefois fi cher l Clairville quej'eftime 
n toujours , &c. 

Vous l'avez deviné. 

a H ne me refte prefque plus que des élo-^ 
» ges à vous faire. Je ne peux vous dire 
» combien je fuis content de la fcene troi- 
» fieme du cinquième aôe. Je me difois , 
i> avant que de la lire : iP fe propofe de dé- 
}i tacher Rofalie : c'eft un projet fou qui lui 
» a mal réufli avec Confiance , & qiji ne lui 
» réuffira pas mieux avec l'autre. Que lui 
n dira-t-il , qui ne doive encore augmenter 
n fon efHme & fa tendrefTe ? Voyons cepen- 
n dant. Je lus ; & je demeurai convaincu qu'à 
» la place de Rofalie , il n'y avoit point de 
» femme en qui il refiât quelques vefligcs 
» d'honnêteté , qui n'eût été détachée 6c 
m rendue à fon amant ; '& je conçus qu'il n'y 
» avoit rien qu'on ne pût fur le coeur hu- 

ïLvj 



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ia8 DE LA POÉSIE 

j> main , avec de la vérité , de Thonnêteté & 
» de réioquence. 

j> Mais comment eft-il arrivé que votre 
)> pièce ne foit pas d'invention , & que les 
j? moindres événemens y foient préparés w ? 

L'art dramatique ne prépare les événe- 
mens , que pour les enchaîner ; & il ne les 
enchaîne dans fes productions , que parce 
qu'ils le font dans la nature. L'art imite juf- 
qu'à la manière lubtile avec laquelle la na- 
ture nous dérobe la liaifon de fes effets. 

<t La pantomime prépareroit, ce me fem- 
» ble , quelquefois d'une manière bien natu- 
. w relie & bien déliée». 

Satis doute ; & il y en a un exemple <kns 
la pièce. Tandis qu'André nous annonçoit 
les malheurs arrivés à fon maître , il me vint 
cent fois dans la penfée qu'il parloit de mon 
père ; & je témoignai cette inquiémde par 
des mouvemens fur lefquels il eût été facile 
à un fpeôateur attentif de prendre le même 
foupçon. 

« Dorval , je vous dis tout J'ai remarqué 
yt de temps en temps des exprefEons qui île 
w font pas d'ufage au tkéâtti n» 



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DRAMATIQUE. 119 

Mais que perfonne n'oferoit relever , fi 
un auteur de nom les eût employées. 

tt D'autres qui font dans la bouche de tout 
n le monde , dans les ouvrages des meilleurs 
» écrivains, & qu'il feroit impoffible de 
j> changer , fans gâter la penfée ; mais vous 
n {avez que la langue du fpeâacle s'épure , 
y> à mefure que les mœurs d'un peuple fe 
» corrompent ; & que le vice fe feit un 
» idiome qui s'étend peu-à-peu , & qu'il 
» faut connoître , parce qu'il eft dangereux 
» d'employer les expre fiions dont il s'eft 
ïf une fois emparé ». 

Ce que vous dites eft bien vu ; il ne refte 
plus qu'à favoir oh s'arrêtera cette forte de 
condefcendance qu'il faut avoir pour k vice. 
Si la langue de la vertu s'appauvrit à mefure 
que celle du vice s'étend , bientôt on feia 
réduit à ne pouvoir parler fans dire une 
fbttife. Pour moi , je penfe qu'il y a mille 
occafions oh un homme feroit honneur à fon 
goût & à fes moeurs , en méprifant cette 
efpece d'invafion du libertinage. 

Je vois déjà dans la fociété que , {i<fuel- 
qu'un s'avife de montrer une oreille trop 
délicate , on en rougit pou» lui. Le théâtire 



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i3o DE LA POÉSIE 

(rançois attendra-t-il > pour fuivre cet exenH 
pie , que (on di£tionnaire foît aufli borné 
que le diâionnwe du théâtre lyrique , & 
que le nombre des expreffions honnêtes foit 
égal à celui des expreffions muficales ? 

a Voilà tout ce que j'avob à vous obfer- 
» ver (ur le détail de votre ouvrage ; quant 
n à la conduite , j'y trouve un défaut : peut- 
» être eft-il inhérent au fujet: vous en juge- 
91 rez. L'intérêt change de nature. Il eft, du 
» premier Afte jufqu'à la fin du troifieme , 
» de la vertu malheureufè ; &., dans le refle 
» de la pièce , de la vertu viâorieufe. Il 
» £dloit , & il eût été facile d'entretenir le 
i> tumulte , & de prolonger les épreuves & 
» le mal-aife de la vertu. 

u Par exemple ; que tout reûc comme il 
p eu , depuis le commencement de la pièce 
n jufqu'à la quatrième fcene du troifieme 
f} aâe. Ceft le moment où Rofalie apprend 
» que vous époufez Conftance , s'évanouit 
» de douleur « 6c dit à Qairville dans fon 
» dépit : Laijfa^moi . . ► . Je vous haU • • •• 
» Qu'alors Qairville conçoive des foup- 
» çoiis ; que vous preniez de l'humeur con- 
2 tre im ami ^portun qui vous perce k 



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DRAMATIQUE. îjï 
i> cœur , fans s'en douter , &l que le troî- 
.» fieme^ôe fihiiTe. 

a Voici maintenant comment j'arrange- 
n rois le quatrième. Je laifTe la première 
» fcene à-peu-près comme elle eft, Seule- 
n ment Juftine apprend à^Rofklie qu'il eft 
n venu un émii&ire de fon père , qu'il a vu 
n ''Confiance en fecret , & qu'elle a tout 
w lieu de croire qu'il apporte de mauvaifès 
w nouvelles. Après cette fcene , je tranf- 
» porte la fcene féconde du troisième a£èe, 
» celle où Clairville fe précipite aux ge>- 
)i noux de Rofalie & cherche à la fléchir* 
V Confiance vient enfuite. Elle amené An- 
>f dré. On l'interroge* Rofalie apprend les^ 
» majheurs arrivés à fon père. Vous voyez 
» à-peu-près k marche du refte. En irritant 
19 la pafiion de Clairville & celle de Roiâlie^ 
» on vous eût préparé des embarras plus 
» grands peut-être encore que les précé^ 
» dens. De temps en temps vous euffiez été^ 
» tenté de tout avouer. A la fin ,. peut-être: 
» l'eufliez-vou^ faitjn 

Je vous entends. Mais ce a^eft plus H. 
noire hiftoire. Et mon père , qu'auroit - iî 
4it î D'ailleur^ ^ «tçs^YOus hi^ conyainciï 



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^3^ DE LA POÊSIl 

<iue la pièce y auroit gagné ? En me rédul- 
fant à des extrémités terribles , vous euffiez 
&t d'une aventure fimple , une pièce fort 
compliquée. Je ferois devenu plus théâtral, 

<c Et plus ordinaire , il eft vrai. Mais Tou- 
>} vrage eût été d*un fuccès affuré ». 

Je le crois, & d'un goût fort petit II y 
avoit certainement moins de difficulté ; mais 
je penfe qu'il y avoit encore moins do vérité 
& de beautés réelles à entretenir l'agitation, 
qu'à fe foutenir dans k calme. Songez que 
c'eft alors que les facrifices de la vertu com- 
mencent & s'enchaînent. Voyez comme l'é- 
lévation du difcours & la force des fcenes 
fuccedent au pathétique de fituation. Ce- 
pendant au milieu de ce calme , le fort de 
Confiance , de Clairville , de Rofalie & k 
mien , demeurent incertains. On fait ce qoe 
je me propofe ; mais il n'y a nulle apparence 
<jue je réuffiffe. En effet , je ne réuffis point 
avec Confiance , & il eft bien moins vrai- 
*femblable que je fois plus heureux avec Ro- 
falie. .Quel événement afiez important au- 
roit remplacé ces deux fcenes , dans le plan 
que vous venez de m'expofer } Aucunf 

ii II ne «le refte plus qu'une queftion à 



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Dramatique. 135 

y vous faire. C*eft fur le genre de votre ou- 
7) vrage. Ce n eft pas une tragédie ; ce n*eft 
}> pas une comédie ? Qu'eft-ce donc , & quel 
» nom lui donner » ? 

Celui qu^il vous plaira. Mais demain » fi 
Vous voulez , nous chercherons enfembte 
celui qui lui convient. 

a Et pourquoi pas aujourd'hui » ? 

n faut que Je vous quitte. J'ai fait avertir 
deux fermiers du voifinage , & il y a peu»- 
être une heure qu'ils m'attendent àla maifon. 

a Autre procès à accommoder w. 

Non. C'efl une affaire un peu différente* 
•L'un de ces fermiers a une fille ; l'autre un 
garçon. Ces enfans s'dment ; mais la fille 
efl riche ; le garçon n'a rien. 

« Et vous voulez accommoder les parens, 
» & rendre les enfans contens. Adieu , Dor- 
» val. A demain , au même endroit n. 






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t34 DE LA POÉSIE 



TROISIEME ENTRETIEN. 

X^ £ lendemain le ciel fe troubla. Une nue 
€fÀ amenoit Torage & qui portoit le ton- 
nerre , s'arrêta fur la colline^ & la couvrît de 
ténèbres. A la diftance où j'étois , les éclairs 
/embloient s'allumer & s'éteindre dans ces 
fénebres ; la cime des chênes étoit agitée ; 
le bruit des vents fe mêloit au murmure dès 
eaux; le tonnerre en grondant, fe prome-. 
noit entre les arbres ; mon imagination do- 
minée par des rapports fecrets , me montroit, 
au milieu de cette fcene obfcure , Dorval 
tel que je l'avois vu la veille dans les trans- 
ports de fon enthoufiaime ; & je croyois 
entendre fa voix harmonîeufe s'élever ait; 
deffus des vents & du tonnerre. 

Cependant Torage (% diffipa ; l'air en de- 
vint plus pur , le ciel plus ferein ; & je fe- 
rois allé chercher Dorval fous les chênes , 
mais je penfai que la terre y feroit trop fraî- 
che , & l'herbe trop molle. Si la pluie n'a- 
voit pas duré , elle avoit été forte. Je me 
rendis chez lui. Um'attendou^ car il avoh 



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DRAMATIQUE. 13Y 

penfé . de fon côté ^ que -je n'irois noint au 
rendez - vous de la veille ; & ce^ fut dans 
fon jardin , fur les bords fables d'un large 
canal , où il avoit coutume de fe promener, 
qu'il acheva de me développer fes idées. 
Après quelques difcours généraux fur les 
aâions de la vie , & fur l'imitation qu'on ea 
fait au théâtre , il me dit : 

On diftingue dans tout objet moral , un 
milieu & deux extrêmes. Il femble donc que 
toute aâion dramatique étant un objet mo- 
ral , il devroit y avoir un genre moyen & 
deux genres extrêmes. Nous avons ceux-ci; 
c'eft la comédie & la tragédie. Mais l'homme 
n'eft pas toujours dans la douleur ou dans ta 
joie. Il y a donc un point qui fépare la dis- 
tance du génie comique au genre tragique. 
Térence a compofé une pièce dont voici 
le fujet. Un jeune homme fe marie. A peine 
eft-il marié , que des affaires l'appellent au 
loin. Il eft abfent. Il revient. Il croit apper« 
ce voir dans fa femme des preuves certaines 
„ d'infidélité : il en eft au défefpoir : il veut la 
renvoyer à fes garens. Qu'on juge de l'état 
du père , de la mère & de la fille. Il y a , 
cependant un Dave , perfonnnage plalikat 



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a56 DE LA POÉSIE 

par lui-même. Qu en fait le Poëte ? Il Pé^» 
loigne de la fcene pendant les quatre pre- 
miers z&es , ôc il ne le rappelle que pour 
égayer un peu fon dénouement. 

Je demande en quel gen e eft cette pièce ? 
Dans le genre comique ? Il n'y a pas le mot 
pour rire. Dans le genre tragique ? La ter- 
reur , la commifération & les autres grande* 
pallions, n*y font point excitées. Cependant 
il y a de l'intérêt ; il y en aura , fans ridicule 
qui fafle rire , fans danger qui faiTe frémir, 
clans toute compofition dramatique où le fu- 
jet fera important , oh le Poëte prendra le 
ton que nous avons dans les affaires férieu- 
fes , & oh Taôion s'avancera par la per- 
plexité & par les embarras. Or il me femble 
que ces a£Hons étant les plus communes de 
la vie , le genre qui les aura pour objet 
doit être le plus utile & le plus étendu. 
J'appellerai ce genre , le genre firieux. 

Ce genre établi , il n'y aura point de con- 
flitions dans la fociété , point d'aftions im- 
portantes dans la vie , qu'on ne puiffe rap- 
porter à quelque partie du fyftême drama- 
tique. 
• Vouleirvous donner à ce-fyftême toute 



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DRAMATIQUE. 137 
rétendue poffible , y comprendre la vérité 
& les chimères , le monde imaginaire 6c le 
monde réel : ajoutez le burlefque au-defTous 
du genre comique , & le .merveilleux au- 
deflus du genre tragique. 

u Je vous entends. Le burUfquc Le 

» genre comique , ... Le genre férieux . . . . Ztf 
V genre tragique ....Le merveilleux w. 

Une pièce ne fe renferme jamais à la ri- 
gueur dans un genre. D n'y a point d*ou-» 
vrage dans les genres tragique ou comique , 
où Ton ne trouvât des morceaux qui ne 
feroient point déplacés dans le genre fé<» 
rieux ; & il y en aura réciproquement dans 
celui-ci qui porteront l'empreinte de Tui^ 
& l'autre genre. 

C'eft l'avantage du genre férieux , que _, 
placé entre les deux autres , il a des refTour- 
ces , foit qu'il s'élève , foit qu'il defcende. 
Il n'en eft pas ainfi du genre comique ÔÇ 
du genre tragique. Toutes les nuances d^ 
comique font comprifes entre ce genre m^ 
me & le genre férieux ; & toutes celles du 
tragique , entre le genre férieux & la trar 
gédie. Le burlefque & le merveilleux font 
également hors de la nature , on n'en peut 



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a3« DE LA POÉSIE 

rien empranter qui ne gâte. Les Peintres & 
hs Poètes ont le droit de tout ofer ; mais 
ce droit ne s'étend pas jufqu'à la licence de 
fondre des efpeces différentes dans un mê- 
me individu. Pour un homme de goût , il 
y a la même abfurdité dans Caftor élevé au 
rang, des Dieux , & dans le Bourgeob Gen- 
tilhomme £ait Mamamouchi. 

Le genre comique & le genre tragique , 
font les bornes réelles de la compofition drar 
marique. Mais ç'il eft impofiible au genre 
comique d'appeller à fon aide le burlefque , 
fans fe dégrader ; au genre tragique d'eni- 
piéter fur le genre merveilleux , fans perdre 
de fa vérité ; il s'enfuit que , placés dans les 
extrémités , ces genres font les plus firappans 
& les plus difficiles. 

C'efl dans le genre férieux que doit s'e- 
xercer d'abord tout homme de Lettres qui 
fe fent du talent pour la fcene. On apprend 
à un jeune élevé qu'on defHne à la peinture , 
à deffiner le nud. Quand cette partie fonda- 
mentale de l'art lui efl femiliere , il peut 
choifir un fujet ; qu'il le prenne ou dans les 
conditions communes , ou dans un rang 
élevé ^ qu'il drape fes figures- à fon gré. 



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DRAMATIQUE. 23$ 
fnaîs qu'on refTente toujours le nud fous la 
draperie ; que celui qui aura fait une longue 
étude de l'homme dans l'exercice du genre 
férieux , chauffe , félon fon génie , le co- 
thurne ou le foc ; qu'il jette fur les^épaules 
de fon perfonnage un manteau royal ou une 
robe de palais ; mais que l'homme ne difpa- 
roifle jamais fous le vêtement. 

Si le genre férieux eftle plus facile de tous; 
c*eft en revanche le moins fujet aux viciffi- 
tudes des temps & des lieux. Portez le nud 
en quelque lieu de la terre qu'il vous plaira , 
il fixera l'attention , s'il efl bien deffiné. Si 
vous excellez dans le genre férieux , vous 
plairez dans tous les temps , & chez tous 
les peuples. Les petites nuances qu'il em<- 
pruntera d'un genre collatéral feront trop 
foibles pour le déguifer : ce font des bouts 
de draperie qui ne couvrent que quelques 
endroits , & qui laiffent les grandes parties 
nues. 

Vous voyez que la tragi-comédie ne peut 
être qu'un mauvais genre , parce qu'on y 
confond deux genres éloignés & ftparés par 
une barrière naturelle ; on n'y pafle point 
par des nuances imperceptibles; on tombe è 



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MO DE LA POÉSIE 

chaque pas dans les contrafles , ôc runité iiC- 
paroit. 

Vous voyez que cette efpece de drame 
oii les traits les plus plaifans du genre comi- 
que font placés à côté des traits les plus tou- 
chans du genre férieux , & où Ton faute 
alternativement d'un genre à un autre , ne 
fera pas fans défaut aux yeux d'un critique 
févere. 

Mais voulez-vous être convaincu du dan- 
ger qu'il y a à fran<Jiir la barrière que la 
nature a mife entre les genres : portez les 
chofes à l'excès ; rapprochez deux genres 
fort éloignés , tels que la tragédie & le bur^ 
lefque , & vous verrez alternativement un 
grave Sénateur jouer aux pieds d'une cour- 
tilaane letôle du débauché le plus vil , & 
des faéHeux méditer la ruine d'une répu^ 
blique(*). 

La farce , la parade 6c la parodie ne fon^t 
pas des genres , mais des efpeces de comiqup 
ou de burlefque qui ont un objet particiUier. 



( * ) Voyez la Venifc préfervée d'Otway ; le Ham* 
Ut de Shakefpôac» & la plupart des pièces da 
théâtre Angloii* 

On 



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D^RAMATIQUEL 041 

On a donné cent fois la poétique du genre 
comique & du genre tragique. Le genre fé- 
rîeux a la fienne ; 6c cette poétique feroit 
auffi fort étendue.; mais je ne vous en dirai 
que ce qui s'eft offert à mon elprit , tandis 
que je travaillois à ma pièce. 

Puifque ce genre eft privé de la rigueur 
de coloris jdes genres extrêmes entre lefquels 
3 eft placé , il ne faut rien négliger de ce qui 
peut lui donner de la force. 

Que le fujet en foit importent, ScTintri-. 
gue (impie , domeflique & voifine de layic 
réelle* 

Xe neveux point de valets. Lesbonnête» 
gens ne les admettent point à la connoiil^ce. 
de leurs affaires ; & fi les fcenes fe paflent 
toutes entre les maîtres , elles n'en feront que 
plus tntéreflantes.^ Si un valet parle fur la 
icene , conune dans là fociéié , il eft mauf^ 
iàde ; s'il parle autrement , il eft faux. 
î Les nuances empruntées du genre comî-' 
que font-elles trop fortes : î/)ttvrage fera 
rite & pleurer ;. & il n'y aura plus ni unît^ 
d'intérêt , ai unité de coloris. 

^.ç genre férieux comporte les monolo^ 

^lies* D'oi) je conclus qu'il penche plutôt 

JL 



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M» DE LA POÉSIE 

vers la tragédie , que vers la comédie : genre 
dans lequel ils font rares & courts. 

Il fèroit dangereux d'emprunter dans une 
même composition des nuances du genre 
comique & du genre tragiqueé Coimoiffes 
bien la pente de votre fujetâc de vos caracr» 
teres , & fuivez^la. 
• Que votre morale foit générale & forteir 

Point de perfbnnages épiibcfiques.; ou û 
rintrigue en exige un , qu'il sût un caraâere 
fingulier qui le relevé. 

Il faut s'occuper for;temem de la panto-* 
nûme ; laiffer-là ces coups de théâtre ^.^nt 
l^êlEet eft ttiomentlné , Se trouver des ta- 
IHèanx. Phis on Voitunbeautableaay.plu» 
2 plaît, 

£e mouvement nuit presque toujours à. la 
dignité. Aitifi 9 que votrej principal perioiif-; 
liage fèît rarement le machiniâe de.Totre 
piecev' ' ^ " ' ■ t ■ ■ ■.1-- ^I '-., ; ■ ' . 
- fil^ ft»*toUrreflfei!Veiiç«4Vao$^qn!il.xi'jr a 
^oint de prinape -généra}. Je n^eniconnoîs 
aucun tle<îeux que je^vieHS d'indiquer qu'un 
homme de génie ne puiflè enfïeindre^aveo 
fuccès. j 

• «Vous «^vez prévenu mdn-pbjeâîottJfc,;^ 



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DRAMAT^IQUE. 441 
Le genre eoniique eft des efpeces » & le 

genre tragique eft des individus. Je m>x|)l*- 
que. Le héros d'une tragédie eft tel ou tel 
homme. C'eft ou Réguhis , ou Brutus , ) #tt 
Caton , & xe a'eft point un autre. Le prine 
cipal personnage d'une comédie doit au conr 
trair^ Tepréfenter un gcand nond^re dîhom<> 
mes. Si par hafàrd'on hildonnoit une phyi- 
tionomié & fKu^ticuliere , qu'il n'7 eût dans 
H, ù)<iité qu^un fêul individu qui ki refTemr 
blât , la comédie retoduneroit à (on en&nce^ 
&4iégénérei!oit en:fatife; - 

Térence me paroît être tombé laie fbit • 
âans ce détot. Sqà fièawtontimafwhemàs^tk 
tbi père afBigé' du pairti violent auqual il a 
potté fonâs pisurai|i'ezcèsde fôvénité dont 
îliè punit lui^métue ,ien3(e couvrant de.lam» 
faean^^fe nouncUbsit.^rement, ifir^ntb 
fooiété^ chaffant fesilQfttieftk![ues5i& A eoi> 
^amnsâ^t ^ ^ultiiei?/lâ< terre jde^fes'prefcfes 
mains. On peut dire que ce pereidàvft'cft 
pias:da&la natiire^I^é grande vilk âmU^î- 
fohtà peiâe daaiffimvificde l^exemple d'tuie 
«Aiâu>njâuffibiz&in«. : 

Il Horace , qui «^oitie^ddt d^line^iea^ 

tnceâ^ ângi^efe ^i^fa^e ipacoltsamôlt" appeau 

L ij 



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144 DE LA POÉSIE 

91 ce 4é£siut, & ravx)ir critiqué d'Une £iÇon 
t» bien légère n. 

Je ne me rappelle pas l'endroit. 

<c Cefl dans la fatire première , ou deu- 
ft ideme du premier livre , où il fe propoiê 
«f de montrer que , pour exciter un excès , 
91 les ^us fê précipitent dan$ l'excès çppofé» 
« Fufidius , dit-il , craint de pafler pour dit 
9f fipateur. Savez»- vous ce qu'il Êiit ? Il prête 
9f à cinq pour cent par mois , & fe paye dV 
y vance* Plus un homme efl obéré y plus il 
9> exige. Il fait par cœur les noms de tous 
99 les en&ns de Emilie qui commencent à 
h aller dans^ le monde » & qui ont des pereu 
j> durs. Mais vous croiriez {>eùt-être que cet 
w homme dépenfe à proportion de.fonreve^ 
M nu. Erreur. Il eft fon plus.cruel ennemi ; 
» & ce p^re de la comédie i, qui ie punit 
99 de t*évafion de fon fils., ne fe tourment» 
99 p^ pluç tnédiBmca^hu Non fe pejùs cm* 
h cÏMVtntm . - : i >.!': m . ' , .■; ;; 
- Oui, Rien n*eftplus dans le caraôcrede 
cet Auteur , qued'avûiiniattttché'dfiuaç lensà 
ce méchamment , dont l'un tombe ixt Téren^ 
ce^ & l'autre jfiir'Fufidiufij. ■ . - 
^ Pm\ le çenre férie^ix ^lôs caràSâ^îres ferom 



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DRAMATIQUE. a4< 

feUvent auffi généraux que dans le genr« 
comique ; mais ils feront toujours moins in^, 
diriduels que dans le gente tragique* 

On dit quelquefois : il eft arrivé une aven* 
ture fort plaifante à la cour , un événement 
fort tragique à la ville. D^ù il s'enfuit qu9 
la comédie & la tragédie font de tous les 
états ; avec cette différence » que la douleiur 
& les larmes font encore plus fouvent fous 
les toits des fujets , que Tenjouement & la 
gaieté dans les palais des rois. C'eft moins 
le fujet qui rend une pièce comique > férieufe 
ou tragique , que le ton y les paflions , les 
caraâeres &rintérêt» Les effets de Tamour, 
de la jaloufie , du jeu , du dérèglement, de 
l'ambition , de la haine , de Tenvie peuvent 
Élire rire , réfléchir ou trembler. Un jaloux, 
qui prend des mefiu-es pour s'affurer de fon 
déshonneur, eft ridicule ; un homme d'hon- 
neur qui le foupçonne Se qui aime , en 
eft affligé ; un furieux qui le fait , peut 
commettre un crime. Un joueur portera 
chez un ufurier le portrait d'une maitreife ; 
un autre joueur embarraifera fa fortune , la 
renverfera ; plongera une femme & des 

(snfans dans la mifere , & tombera dans 1^ 

L iij 



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146 DE LA POÉSIE 
ééièfpoir. Que vous dirai- je de plus ? La 
pièce dont nous nous fommes entretenus a^ 
prefque ' é|é feke ^an$ les trois genres. y 

*' ii Comment» r 

' Oui. 

« L^ chofe eft finguUere n l 

Qairville eft d'un caraâere honnête , maî& 
impétueux & légejr. Au comble de (es vœux ^ 
poifedeurtrafiquille de Rofalie , il oubHafès! 
peines paffées ; il ne vit plus dans notre hif- 
toire qu'une aventure commune ; il en fit des 
pkifaitteries ; il alla même juiqu'à parodier 
1^ ^oifieme aâe de la pièce. Son ouvrage 
ètbit excellent : il avoit expoie mes embaiv- 
lasious an jourtbut>-à-^mtcamique« J'en ris;, 
mats ie £u iecretfieatent oAmfé di^ ridîcale. 
que Qairville ystoït fur une des afiions fesi 
pbis importantes de notre vie ; car enfin il> 
y eut un moment jqui pouvoit lui coûter , à 
lui, fa ^rtune ô^^fa niakre& ; à Rofàiie^ 
Finnocence 6c la dtoîtuiie de £bn coeur ; à> 
Çonftaince , ie repos ; à moi h probité , 8c* 
peut-être la vië.'^e me vengeai de Clairvillt^» 
en mettant en tragédie les. trois derniers ac*: 
tes de la pièce i êc je puis vous afTurer qu9* 



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DRAMATIQUE. ^47 
fe le fis pleurer plus long-temps qu'il ne 
m'avoit fait rire. 

« Et pourroit-on voir ces morceaux p ? 

Non. Ce n*eft point un refus. Mais Qait- 
Yille a brûlé fon aâé , & il ne me refte que 
le canevas des miens. 

a Et ce canevas n ? 

Vous Tallez voir , fi vous me le deman-^ 
dez. Mais faites-y réflexion. Vous avez l'amë 
fenfible ? vous m*aimez ; & cette leôure 
pourra vous laifler des impreffions dont vous, 
aurez de la peine à vous diftraire. * 

. « Donnez le canevas tragique; Dorval^ 
» donnez »• 

Dorval tira de fa poche quelques feuilles 
Tolantes qu'il me tendit en détournant la 
tête , comme s'il eût craint d'y jeter les 
yeux , & voici ce qu'elles contenoient. 

Rofidie , inftruite au troifieme aâe duma- 
nage de Dorval & de Confiance , & per- 
fuadée que ce Dorval eflun ami perfide , ua 
homme fans foi , prend un parti violent : 
c'efl de tout révéler. Elle voit Dorval , elle 
* le traite avec le dernier mépris. 

DorvaL Je ne fuis point un ami perfide^ 
Liv 



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a<S DE LA POÉSIE 

un homme ians foi : je fuis Dorval ', je fin» 

un malheureux. 

Rfffaiu. Dis un miférable.... Ne m'a-t-il 
pas laiffé croire qu'il m'aimoit ? 

DorvaL Je vous aimois > & ^ vous aune 
encore. 

RofaTu. n m'aimoit! II m'aime ! Il époufê 
ConAance ! Il en a donné fà parole à fon 
frère i & cette union fe confbnmie aujour- 
d'hui !...• Allez , cfprit pervers ; éloignez^- 
Youfi. Permettez à l'innocence d'habiter un 
féjour d'où TOUS Tavez bannie ; la paix & la 
ipeHu centreront ici, quand vous en formez* 
Fuyez. La honte & les remords , qui ne 
manquem jamais d'atteindre le méchant^ 
TOUS attendent à cette porte. 
t DorvaL On m'accable ! On me chaffe l 
7e fiiiis un icélérat \ O rerm 1 Voilà donc ta 
dernière récompenfe i 

RofalU. Il s'étoit pr<miis fans doute que je 
metairob.... Non, non»... toutiê iàura..» 
Confiance aura pitié de mon inexpérience ^ 
de ma jeuneiFe.... eUe trouvera mon excufe 
& mon pardon dans fon coeur.... O Clair- 
ville ! combien il faudra que je t'aime, pour' 
jexpier mK)n injuiUce & réparer lesmaiu que 



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DRAMATIQUE. 149 

)e t'ai faits l...» Mais le o^oment approche, 
où le méchant fera connu. > . 

DarvaL Jeune imprudente ,, arrêtez; ou 
vous allez devenir coupable du feul crinie 
que j'aurai jamais cotnmis , fi c'en eft uq 
que de jeter loii^de foi un fardeau qu'on n« 
peut plus porter.... Encore un mot , & je 
croirai que la verjtu n'eft qu'un fantôme vain j 
que la vie n'eft qu'un préfent fatal du fort ; 
que le bonheiu* n'êft nulle part; que le repos 
eft fous la tombe 4 & j'aurai vécu. 

Ip^ofalie s'éft éloign^ : elle ne l'entend 

plus. Dorvalfe voi^ méprifé de la feule fem- 

me^ qu'il aime & qu'il ait Jamais aimée ; ex- 

pofé à la haine de Confiance , à l'indigna- 

tion de Clairville , fur le point de perdre les 

fèuls êtres qui Tattachoientau monde, 6c 

de retomber dans la foîitude de L'univers.... 

Où ira-t-ïl ?.... à qui s'adrelTera-t-il?.... qui 

aimera-t-il ? .... de qui ferà-t-il a^mé h^ Lp 

.défèfpoir s'en^are de fon an^ ; il fent le 

dégoût de la vie ; il incline vers la morV 

Ceftle fiijet d'un monologue qui finît le 

troifieme aâe. I>ès la fin de cet aâe ^ il ne 

parle plus à. fes domeftiques : % teur com*^ 

maivle de b main > & ils obéifTent. , 

Lv ■ ■ '* 



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150. DE LA POÉSIE 

Kofelie exécute fon projet au commeticei; 
ment du quatrieriie. Quelle «ft la furprîfe de 
fconftance & de fonfrerei Ih n'ofent voir 
t)6rval, niDofvaî aucun d'eux. Ih s'évitent 
tous. Bs fe fatent; & Dorvalfe trouve toufi- 
i-coup , & naturellement*, dans cet aban- 
don qu'il redoutoit. Son deftin s'accomplît, 
Il s'en apperçoit ; & le voilà réfolu d'allet 
â'ia mort qui l'entraîne. Charles, fon valet', 
eft le feul être dans l'uniVers qui lui demeu- 
re. Charles démêle la fiirteile penfée de fon 
tnaître ; il répand fa terreur dans toute la 
maifon ; il court à Qâirville , à Confiance , 
a Roïalie. Il parle. Ik font confternés. A 
l*inftant , lès intérêts particuliers difparoît 
fent. On cherche à fe rapprocher de Dor- 
Val, mais il èfl trop tard. Dorval n'aimfe 
flus , ne hait plus perfonne , ne parle plus , 
ne voit plus , n'entend phis. Son ame , com- 
ine abrutie , n'eft capable d'atrcun fentimènt» 
ïl lutte ùfl pétf cofitre cet état ténébreux ; 
toaîs c*eft foiblement, pat élans courts , fans 
force & j&ns effet. Le voilà tel quil eft au 
comme'ncement du cinquième aôe. 
<îet aftrf s'ouvre par Dorval feul, qui fe 

prcp^vene fur la fceûe, fans riea dire, -Ou 



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DRAMATIQUE- i^t 

Toît dans foh vêtement , fon gefte , fbn filen- 
ce , le projet de quitter la vie. Clairville en- 
tre , il le conjure de vivre ; il fe jette à fes 
genoux ; il les embrafTe ; il le prefle par les 
raifons les plus honnêtes & les plus tendres 
d'accepter Rofaii» ; il n'en eft que plus crueh 
Cette fcene avance le fort de Dorval. Clair- 
ville n'en arrache que quelques monofyl- 
labes : le refte de TadHon de Dorval eft 
muette. 

Conftance arrive , elle joint fes efforts à 
ceux de fon frère : elle dit à Dorval ce qu'elle 
penfe de plus pathétique fur la réfignation 
aux événemens ;, fur la puîffance de l'Être 
fuprême , puiffance à laquelle c'efl un crim^ 
de fe fouftraire ; fur lès ofires de Clairville , 
&c.... Pendant que Conftance parle elle a 
un des bras 4e Dorval entre Jes Cens ; & fon 
ami le tient embrafTe par le milieu du corps , . 
cbmme s'il craignoit qu'il ne lui échappât* 
Mais Dorval , tout en lui-même , ne fent 
point fon ami qui le dent émbraffé , n'en- 
tend point Conftance qui lui parle. Seule- 
ment il fe renverfe quelquefois fur eux pour 
pleurer ; mais les larmes fe refirent. Alors 

il fe retire 3 il pouffe des fomrirs profonds 5 

t vj 



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a5Z DE LA POÉSIE 

U fait quelques geftes lents & terribles ; ovL 
voit fur fes lèvres des mouvemens d'un ris 
paflager plus efFrayans que fes foupirs & feç- 
geftes. 

Rofalie vient : Confiance ôcCldrville fe 
retirent. Cette fceneeftc^ de la timidité , 
de la naïveté > des larmes , de la. douleur 6c 
an repentir. Roialte voit tout le mal qu'elle 
a fait i elle en eft défolée. Preffée entre l'a- 
mour qu'elle refient , l'intérêt qu'elle prend 
à Dorval» le refpeû qu'elle doit à ConC- 
tance , & les femimens qu'elle ne peut refii-: 
fer à Claitville ; combien elle dk de chofès 
touchantes l Doryal paroît d'abord ni ne la- 
voir , ni ne l'écouter* Rofelie pouffe des cris» 
lui prend les mains, l'arrête > & il vient ua 
moment où Dorval fixe fur eHe des yeux 
égarés : (es regards foiit ceux d'un homme 
ipii fortiroit d'un fommeil léthargique. Cet 
effort le brye. > il tombe dans un Éwiteuil 
comme un homme frappé :. RoiàUe fe retire 
en pouffant des fanglots , fe défolant, a'arni:: 
chant les cheveux. 

Dorval refle un moment dans cet état de 
mort ; Charles éft debout devant lui , fans 
rieu dire««M fes yeux font à demî-fenoés^ 



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DRAMATIQUE^ '^f 
fes longs cheveux pendent furie derrière du 
fauteuil ; il a 1^ bouche entr'puverte , la reit 
piradon haute , & la poitrine haletante. 
Cette agonie paffe peu-à-peu ; il en revient 
par un foupir long & douloureux , par une 
voix plaintive^ Il s'appuie la tête fur (es 
mains , & les coudes fur fes genoux ; il fe 
levé avec peine ; il erre à pas lents; il ren?- 
contre Charles; il le prend par les bras , le 
regarde un moment , tire fa bourfè & fk 
montre , les lui donne avec un' papier cai-; 
cheté fans adrefle , & lui fait figne de iortic* 
Charles fe jette à fes pieds , & fe colle 1^ 
vifage contre terre. Dorval l'y laiffe , & 
continue d*errer. En errant , fès pieds cen<» 
contrent Charles étendu par terre» Il fe d^ 
tourne.... Alors Charles fe levé fubitement» 
laifTe labourfe & la montre, à terre ^ & court 
appeller du fecours*. 

Dorval le fuit lentement, ..*.. B s'appuit 
fans dèflein contre la porte...» il y voit un 
verrouil.... il le regarde.... le ferme..- tire 
fon épée«..^ en appuie le pommeau contre 
la terre.... en dirige la pointe vers fa poi- 
trine. . • . fe penche le corps fur le côté. . ..• 
}eve lesjrejyuc au Cd..» 1^ ramené fur hà^ 



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^54 ^E LA POÉSIE 

demeuré ainfi quelque temps.... poufTe un 
profond foupir , & fe laHfe tomber. 

Charles arrive ; 'û trouve la porte fermée ; 
a appelle ; on vient ; on force la porte ; on 
trouve Dorval baigné dans fon lang & mort. 
Charles rentre en pouffant des cris : les au- 
tres domeftiques reftent autour du cadavre. 
Confiance arrive ; frappée de ce fpeôacle , 
elle crie , elle court égarée for la fcene , fans 
trop favoir ce qu'elle dit , ce qu'elle fait , oîi 
^lle va. On enlevé le cadavre de Dorval. 
Cependant Confiance tournée vers le lieu 
de la icene fanglante , efi immobile dans un 
"fiiuteuil , le vifag'e couvert de fes mains. 
' Arrivent Chdrville & Rofalie. Us trou- 
vent Confiance dans cette fituation; ils l'in- 
terrogent; elle fe tait: ils l'interrogent en- 
core ; pour toute réponfe , elle découvre fon 
vifage , détourne la tête & leur montre de 
la main l'endroit teint du fang de Dorval. 

Alors c« ne font plus que des cris , des 
pleurs , du filence & des cris. 

Charles donne à Confiance le paquet ca- 
cheté : c'efi la vie & les dernières volontés 
de Dorval. Mais à peine en a-t-elle lu les 
premières lignes, que Clairville fort comme 



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DRAMATIQUE. 155 

tm forîetix ; Conftanil le fuit. Juftme & les 
domeftiques emportent Rofelié , qui fe trou- 
ve mal , & la pièce finit. 

« Ah ! m'écriai-je , ou je n'y entends rien , 
» ou voilà de la tragédie ! .A la vérité , ce 
» n'eft plus répreuve de la vertu ; c'eft fon 
^M défefpoir. Peut-être y auroit-il du danger 
y* à montrer l'homme de bien réduit à cette 
» extrémité funefte ; mais on n'en fent pas 
^1 moins la force de la pantomime feule , & 
1) de la pantomime réunie au difcours. Voilà 
n les beautés que nous perdons faute de 
» fcene & faute de hardiefle , en imitant fei** 
» "Vilement nos prédéceffeurs , & laiffant la 

^ nature & la vérité Mais Dorval ne 

'}> parle point ...... Mais peut-il y avoir de 

n difcours qui frappent autant que fon aôion 

n & fon filence Qu'on lui faffe dire 

j> quelques mots par intervalles ; cela fe 
V peut. Mais il ne faut pas oublier qu'il eft 
» rare que celui qui parle beaucoup fe tue» 

Je me levai. J'allai trouver Dorval. II 
erroh parmi les arbres , & il me paroiffoh 
abforbé dans fespénfées. Je crus qu'il: étoît 
iipi^ipos de 'garder fon papier, & Une me 
le* rèdèmanda pats; 



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E LA POÉSIE 

es conr^cu, me dit-il , que ce 
tragédie ^ qu'il y ait entre U 
la comédie un genre imermé^ 

donc deux branches du genre 
jui font encore incultes , & qui 
que des honunes. Faites des 
^ le genre férieux. Faites des 
mefBques , & foyex sûr qu'il y 
udifTemens & une immortaUté 
nt féfervés. Sur-tout négligez 

théâtre; cherchez des tableaux j 
vous de la vie réelle ; & ayez 
fpace qui permette l'exercice 4e 
le dans toute fon étendue 

n'y a plus de grandes paffîonji 
émouvok ; qu'il eft impoffible 
• les fentimens élevés d'une mar 
^ ôt frappante* Cela peut être 
^édie f telle que les Grecs , les 
ïs Frjinçois , les Italiens , les An- 
\s les peuples de la terre Tont 
yfais la tragédie doQ)eftîque aura 
lion y un autre ton, & un fubHme 
propre. Je le^ns » ce fiiblime ^ 
ces mots d'un père qui difbkà 
le nourriflbit dans fa vieiOeile; 




i. 

<& autre j>ei, 

r"'P«ttrvous-mâ 3 



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I 



DRAMATIQUE. t^f 

Mon fils , nous fommcs quittes. Je t*ai Jonni 
la vie ,& tume l'as rendue ; & dans ceux-ci 
d'un autre père qui difoit au fien : Dites tou» 
jours la vérité. Ne promette^ rien àperfontu^ 
que vous ne voul'u[ Unir. Je vous en eonjurt 
par ces pieds que je réckaujpris dans mes maim, 
quand vous étie^ au hrceau. 

u Mais cette tragédie nous întéreffera* 
» t-elle }> ? 

Je vous le demande. Elle eft plus voifine 
^e nous. C*eft le tableau des malheurs qui 
nous environnent Quoi! vous ne concevez 
pas l'effet que j^oduiroient fur vous une 
fcene réelle . des habits vrais , des difcourt 
proportionnés aux aâions, des aâions fim» 
pies , des dangers dont il^ft impoffible que 
vous n*ayez tremblé pour vos parens , vo$ 
amb , pour vous-même ? Un renverf^ment 
de fortune , la crainte de rignomlnie » les 
fuites de la mifere , une paffion,qui conduit 
rhomme à fa ruine , de fa ruine au défet 
poir , du défefpoir à une mort violente , ne 
font pas des événemens rares ; fie vous 
croyez qu'ils ne vous affeâeroient pas au- 
tant que la mort fabuleufe d'un tyran , ou le 
iâcriâce d'un enfant aux autels des Dieu:i^ 



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%^9 DÉ LA POÉSIE 
4*Atkenes on de Rome ! • . . Mais vous iteê 
Aftrak . . . • Vous rêvez .... Vous ne tn'é- 
cootei pas • • • • 

u Votre ébauclie tragique m'obfede ... ; 
» Je vous vois errer fur la fcene. . . . détoui^ 
» ner vos pieds de votre valet proftemé.... 
» fermer le verrouil . . . tirer votre épée . . • 
» -L'idée de cette pantomime me feit fré- 
n mir .... Je ne crois pas qu'on en fourîntF 
3» le fpefkde ; & toute cette a£Hon eft peut- 
3» être de celles qu'il Éiut mettre en récit, 
n Voyez». 

Je crois qu'il ne faut ni réciter, ni mon- 
trer au ipeâateur un fait fans vraifemblance ; 
& qu'entre les adions vraifemUaBles , il eft 
fiicile de <Ëftinguer celles qu^ faut expofer 
aux yeux , & renvoyfer derrière la fcene« II 
faut que j'applique mes idées à la tragédie 
connue ; je ne peux tirer mes exemples d'un 
genre qui n'exifte pas encore parmi nous. 

Lorfqu'une aâion eftfimple", je crois qu'il 
£iut plutôt la repréfenter , que la réciter. La 
vue de Mahomet tenant un poignard levé 
for le fein dlrene , incertain entre Fambition 
qui le prefTe d'enfoncer, & la paf&on qui re- 
rctient fon bras , eu un tableau frappant. La 



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DRAMATIQUE. i0 
Commîfëration qui noHs fubflitue toujours à 
la place du malheureux , & jamais du mé4 
chant , agitera mon ame ; ce ne fera pas fuf 
le ièin d'Irène , c'eft for le mien que je verrat 
le poigi^tard fufpendu & vacillant .... Cette 
aâion eft trop fimple , pour être niai imitéew' 
Mak & Taâion fe complique , d les incident 
fe multiplient^ il s'en rencontrera facMement 
quelques-unes qui me rappelleront que je 
iuis dans un parterre , que tous ces perfon- 
nages font des comédiens , & que ce n'eft 
point un fait qui fe paffe. Le récit , au con- 
traire , me tranfportera au-delà de la fcene; 
j'en fiiivrai toutes les circonftance» ; mont 
imagination les réalisera comîne je. les ar 
rues dans la nature. Rien ne fe démentirai 
LePoëte auradit: *• ^ * 

Entre les deux partis Chalcas s'eft avance 9 
Van farouche , l'air £bmbre , Se le poil héùtCéf 
Terribif , & plein du Dieu qui Ta^toit ùaOi 
doutç. . , . ♦ 

. Ou, 

. • . Les ronces dégouttantes 
Portelit de fes cheveux les dépouilles fanglai»' 
te«. , .» 

Oh eft l'aéteur qui me montrera Chakas 
tel qu'il cft^ans ce versi Grandval «'avan^ 



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%6o DE LA POÉSIE 

cera d'un pas nobk & fier entre les deux 
partis ; il aura l'air fombre ^ peut-être même 
Tceil farouche ; je reconnoitrai à Ton aâioii, 
^ fon gefte ,1a préfence intérieure d'un dé- 
mon qui le tourmente. Mais quelque ter^^ 
rible qu'il foit , (es cheveux i}e fe hériteront 
point fur fa tête : l'imitation dramatique oe 
va pas jùfques-là. 

Il en fera de même >de la plupart des autre» 
images qui animent ce récit. L'air obfcurci 
de traits ; une armée en tumulte ; la terre 
arrofée de fang ; une jeune Princefle le poir^ 
gnard enfoncé dans le fein ; les vents dé- 
chaînés ; le tonnerre retentiflant au haut des 
airs ; le ciel allumé M'éclalrs ; la mer qui 
écume & mugit: le Poëte a peint toutes ces 
^hofes } l'imitation les voit ^ l'art ne les imîfe 
point. 

. Mais il y a plus : un goût dominant de 
Fordre , dont ]e vous ai déjà entretenu, nous 
contraint à mettre de la proportion entre les 
êtres. Si quelque circonftance nous eft don- 
Ijiée au-defFas de la nature commune , elle 
agrandit le refte dans notre penfée. Le poëte 
n'a rien dit de la flature de Chalcas ; mais je 
la, vois ^ je la propprt\on9e.jt./oa aâion^ 



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DRAMATIQUE. iSi 
L'exagération intelleâuelle s*échappe de là, 
& fe répand fur fout ce qui approche de cet 
objet. La fcene réelle eût été petite , foible , 
mefquine , Êiufle ou manquée ; elle devient 
grande , forte , vraie , & même énorme dan» 
le récit. Au théâtre , elle eût été fort au-det 
^o«6 de la nature : je Timagine un peu au« 
delà. C'eft ainfi que , dans l'épopée ,. les 
honunes poétiques deviennent un peu plu» 
grands que les hommes vrais. 

Voilà les principes ; appliquez-les vous-^ 
même à Taôion de mon efquifle. L'aâioa 
n'feft-elle pas fmiple i 
. «cEllereftw. 

- Y a-t-il quelque cîrconftance qu^on n*ei 
puifle imiter fur la fcene ? 

u Aucune ». 

L'effet en fera-t-il terrible i 

- u Que trop , peut-être. Qui foit fi nou^ 
ff irions chercher au théâtre des împreffion» 
n auifi fortes ? On veut être attendri , tou** 
If ché , effi-ayé ; mais jufqu*à un certaifl 

là point n. .r;tv *. 

' Pour juger fainement , expliquons-nous. 
Qxiei eft Pobjet d^une cotnpofition dramak* 
tique î^ : 



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a6a^ I>E LA POÉSIE 

^ ic C'eft, je crois ^ d^i^irer aux fasoremes^ 
jy l'amour de la vertu , l'horreur du vkei»..^ 

^ Ainfi , <Ure qu'il ne faut les émouvoir que 
jufqu'à un certain point , c'eft prétendre 
qu'il ne faut pas qu'ils fortent d'un fpeâacle 
trop épris de la vertu , trop éloignés da 
vice. Il n'y auroit point de poétique' pou» 
«^ peuple qui feroit auâi puâllanimou Que 
j(bi^t-ce que le goût ? & que l'art dèvien-» 
droit-il , fi l'on fe refiifoit à fou énergie^ â( 
& l'on pdibit des barrières arbitraires à fes 
fifett ? . ' , ri 

« Ilmerefteroit encore <pielqHe6.qtieûioi^ 
>} à vous faire fiir la nature 4u tragique do- 
p .tueâique Sc bourge<^is ,; comme vous l^p- 
» peliez; mais j'e ntfe Vois vos répoitfes» Si 
» je vous demandois pourquoi, daofr l'exem- 
>h pie que vous'm'en irVf z^donné ,^il ^y a 
^ p<^im ite fc^i^çs alternativement ntoeites 
yr^ât parléiîs: vous tt^ répondriez fa^sdOQt^ 
«TjquçitfHis lès fujets pe çom|Martent pas;C« 
«'gewefde beautés»? ; / . . ! ' 

Ce là eft vrai. .'t i .f' - •< 

.; 44 Mriiqufels feroetles fujets^dc^re cômi- 

p une branche nouvelle du genre ditmstit 



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DRAMATIQUE. i6y 

p que? Il n'y a, dans la nature humaine ^ 
9} qu'une douzaine , tout au pliis , de carac- 
» teres vraiment comiques , & marqués de 
S) grands traits »* 

Je le penfe. 

a Les petites différences quifc remarqu^f 
» dans les caraâeres des hommes , ne peu- 
n vent être tnaniées auflî heureufement qu% 
77 les caraûeres tranchés î>. 

Je le penfe. Mais fàvez-vous ce qui s*en- 
fiiit de là ? ... . Que ce ne font plus , à pro^ 
prement parler , les caraâseres qu'il faut met- 
tre fur la fcene , mais les conditions, Jufiju'à 
gréfent , dans la comédie , le ca^aûere a été 
l'objet principal, & la condition a'a été quc^ 
PacceiToire^ il faut que la condition devienne 
aujourd'hui l'objet pjrindpal,& que lecarac* 
ter« ne foit que l'acceffoirer Çeft du car»- 
ttre qu'on tiroit toute l'intrigue. On cbec-^ 
€hoîten général les drconilanceis: qui le faj^ 
foient fordr^, &..J'onenchaîao4t^ circon^ 
tances: c'éft la condition ^ i^s devoirs, fe^ 
î^vantages, fks emhzi^^s qiM -doivent ù^y^ 
de bafe ^ l'ouvrage. U me femble que cette 
fource eft plus féconde , plus étendue 6^ 
pksu^e qiie;. celle desiC^aâere^. Pour peu 



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*64 DE LA POÉSIE 

que le caraûere fût chargé , un fpeâateur 
pourroit fe dire à lui-même , ce n'eft pas 
moi ; mais il ne peut fe cacher que Tétat 
qu'on joue devant lui ne foit le fien ; il ne 
peut méconnoitre fes devoirs : il faut abfo- 
lument qu'il s'applique ce qu'il entend. 

« n me femble qu'on a déjà traité plu- 
<» fieurs de ces fujets w. . 

Cela n'eft pas. Ne vous y trompez point. 
' « N'avons-nous pas des financiers , dans 
n nos pièces »? 

Sans doute , il y en a ; mais le Financier 
n'eft pas fait. 

« On auroit de la peine à en citer une (àtis 
» im père de famille 19. 

J'en conviens , mais le père de £amille n'eft 
pas fait. En un mot , je vous demanderai û 
tes devoirs des conditions , leurs avantages , 
leurs inconvéniens , leurs dangers ont été 
nds fur Ï3L fcene ? Si c'eft la bafe de l'intrigue 
& de la morale de nos pièces ? Enfuite , fi 
ces devoirs , ces avantages , ces inconvé- 
niens , ces dangers ne nous montrent pas 
tous les jours les hommes dans des fituations 
très-embarraflantes i 

' « Ainfi vous voudriez qu'on jouât lliom^ 

» me 



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DRAMATIQUE. aÇ< 
i^ fûc de lettres , le pMofophe, le commer» 
i> çant, le juge , Tavocat , le politique , le 
» citoyen , le magiftrat , le financier , le 
n grand feigneur , l'intendant. 

Ajoutez à cela toutes les relations , le père 
iit famille , l'époux , la fœur >, les frères. Le 
père de famille ! Quel fujet dans un ficelé 
tel que le nôtre , où il ne paroît pas qu^on 
ait la moindre idée de ce que c*efl qu^uik 
père de famille ! ' 

Songez qu'il fe forme tous les jours dei 
conditions nouvelles. Songez que rien , peut- 
être , ne nous eft moins connti que les condi- 
tions , & ne doit nous întéreffer davantage^ 
Nous avons thaCùn notre état dans la fo- 
tiété , mais Aous avons aflTaife à des hommes 
de tous les états. 

Les conditions ! Combien de détails im- 
portans , d'aâions publiques & domeftiques, 
de vérités inconnues , de fituations nou* 
velles à tirer de ce fond î Et les conditions 
n'ont-elles pas entr'elles les mêmes contrat 
tes que les caraûeres ? & le Poëte ne pour-^ 
ra-t-il pas les oppofer ? 

Mais ces fujets n'appartiennent pas feule- 
ment au eenrè férieux ; ils deviendront co^ 

M 



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a66. DE LA POÉSIE 

mlques ou tragiques ^ félon le génie ,dç. 

rhomme qui s'en faifira. 

Telle eft encore la viciflltude des ridicules 
& des vices , que je crois <ju*on pourroit 
foire un Mifanthrope nouveau tous les cin- 
quante ans. Et n'en eu- il pas ainfi de beau- 
coup d'autres caraftere s ? 

w Ces idées ne me déplaifent pîis. Mq 
» voilà tout^difpofé^à entendre laprennepe 
» comédie dans le genre féfieux, ou Ja pre- 
^ miere tragédie bourgeoife qu'on repréfen- 
f» tera. J'aime qu'on étende lafphere de nos 
» plaifirs. J'accepte les reflources que vous 
» nous offrez j majs laiffez; - nous encore 
» celles quç no us, ayons. J[e vous ayoue 
V qjç le genre merveilleux me tient à cœur: 
» je fouffre à le voir confondu aveqle genre 
» burlefque , & cbaffé^u fyfleme de la na- 
j>, ture & du genre dramatique. - Qujnault 
w mis à cqtéde Scarron &deDafroi|çi l,Ah ^ 
»,Doryal; Quinat^lt»! - ^.. 
» Perfonne ne lit Quinault avec plus de 
pl^^fir que moi, Ceft.un Poète plein de grâ- 
ces , qui eft toujours tendre &, facile , & 
fouvent élevé. J'efpere vous montrer un 
jour jufqu'gîi je- porte la connoilTancç & Tef- 



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^ DRAMATIQUE. jg? 

tlme des talens de cet homme unique , ôc 
quel parti on auroit pu tirer de fes tragédies, 
telles qu'elles font. Mais il s'agit de fon gen- 
re, que je trouve mauvais. Vous m'aban- 
donnez , je crois , le monde burlefque. Et 
le monde enchanté , vous eft-il mieux con- 
nu ? A quoi en comparez- vous les peintures, 
fi elles n'ont aucun modèle fubfiflant dans la 



nature : 



> 



Le genre burlefque & le genre merveil- 
leux n'ont point de poétique & n'en peuvent 
avoir. Si l'on hafarde fur la fcene lyrique un 
trait nouveau , c'eft une abfurdité qui ne fe 
foutient que par des liaifons plus ou moins 
éloignées avec une abfurdité ancienne. Le 
bom & les talens de l'auteur y font auffi 
quelque chofe. Molière allume des chan- 
delles tout autour de la tête du Bourgeois 
Gentilhomme ; c'eft une extravagance qui 
n'a pas de bon fens ; on en convient , & 
l'on en rit. Un autre imagine des honunes 
qui deviennent petits à mefure qu'ils font 
des fottifes : il y a dans cette fi£Hon une 
allégorie fenfée ; &il eft fifflé. Angélique fe 
rend invifible à fon amant par le pouvoir 

jj'un anneau qui ne la cache à aucun des 

M ij 



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i68 DE LA POÉSIE 

fpeftateurs , & cette machine ridicule ne 
choque perfonne. Qu*on mette un poignard 
dans la main d'un méchant qui en frappe Tes 
ennemis, & qui ne bluffe que lui-tnême : 
c*eft aflez le fort de la méchanceté ; & rien 
n'eft plus incertain que le fuccès de cq poi- 
jgnard merveilleux. 

Je ne vois dans toutes ces inventions dra- 
matiques que de$ contes femblables à ceux 
dont on berce les enfans. Croit-on qu'àîorcç 
de les embellir, ils prendront afTçz de vr^ 
femblance pour intéreffer des hommes fen- 
fés ? L'héroïne de la barbe bleue eft au haut 
d'une tour. Elle entend au pied de cette tour, 
la voix terrible de fon tyran. Elle v^ périr , 
fi fon libérateur ne paroît. Sa fœur eft à fe$ 
cotés : fes regards cherchent au loin ce libé- 
rateur. Croit-on que cette fituation ne foit 
pas auffi belle qu'aucune du théâtre lyrique ; 
& que la queftion , Majaur, ne voyei^vou^ 
rien venir ? foit fans pathétique ? Pourquoi 
donc n'attendrit-elle pas un homme fenfé , 
comme elle feit plçurçr les petits enfans î 
Ç'eft qu'il y a une barbç bleue qui détruit 
fon effet. 

w Et vous penfez qu'il n'y a aucun ouvrage 



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DRAMATIQUE. aôj 
l> dans le genre , foit burlefque , foit mer- 
t> veilleux , où Ton ne rencontre quelques 
99 poils de cette barbe » ? 

Je le crois. Mais Je n*aime pas votre ex- 
prefSon ; elle eft burlefque , & le burlefque 
tne déplaît par- tout. 

<c Je vais tâcher de réparer cette faute par 
n quelque obfervation plus grave. Les Dieux 
n du théâtre lyrique ne font-ils pas les mé- 
» mes que ceux de l'épopée ? Et pourquoi , 
» je vous prie , Vénus n'auroit-elle pas auflî 
n bonne grâce à fe défoler fur la fcene de la 
t) mort d* Adonis ^ qu'à pouffer des cris dans 
N l'Iliade de l'égratignure qu'elle a reçue de 
s» la lance de Diomede ; ou qu'à foupirer en 
s» voyant l'endroit de fa belle main'blanche 9 
n oh la peau meurtrie commençoit à noircir i 
n N'eft-ce pas dans le poëme d'Hoifiere un 
99 tableau charmant , que celui de cette Déef> 
f> fe eii pleurs , renverfée fur le fein de fk 
» mère Dioné ? Pourquoi ce tableau plairoit- 
s» il moins dans une composition lyrique n 2 

Un plu» habile que moi vous répondra 
que les embelliflemens de Tépopée conve- 
nables aux Grecs 9 aux Romains , aux Ita- 
liens du quinzjiçm^ & du feizieme fiede » 

M iij 



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%jo DE LA POÉSIE 

font profcrits parmi les François , & que les 
Dieux de la Fable , les oracles , les héros 
in\'ulnérabl3s , les aventures romanefques , 
ne fcnt plus de faifon. 

Et j'ajouterai qu il y a bien de la différence 
entre peindre à mon imagination , & mettre 
en aaion fous mes yeux. On fait adopter à 
mon imagination tout ce qu'on veut; il ne 
s'agit que de s'en emparer. Il n'en eft pas 
ainfi de mes fens. Rappellex-vous les prinr 
cipes que j'établiffois tout-à-l'heure fur les 
chofes , même vr^emblables,. qu'il conve- 
noit tentot de montrer , tantôt de dérobée 
au fpeâateun Les mêmes diftindHons que Je 
feifois ,s!appHquent plus févérement encore 
ku genre merveilleux. En un mot , fi ce fyf- 
tême ne peut avoir la vérité qui convient à 
l'épopée , comment pourroit-il nous inté- 
reffer fur la fcene ? 

* Pour rendre pathétiques les conditions 
élevées , il faut donner de la force aux fitua- 
tlons; Il n*y a que ce moyen d'arracher de 
cfes amés froides 6c contraintes l'accent de' 
Ik nature , fans lequel les grands effets ne 
ife produifent point. Cet accent s*affoibKt à* 



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DRAMATIQUE. iiyt 

îneiUre que les conditions s'élcvent. EcoU*^ 

tez Agamemfton. ' 

Encor fi je pouvois » libre dans liion malbeiir » 

Par des larmes au moiins foulager'mâ douleur ! 

Trifte deftln des RoU » ETcIaves que nûus fonn 
mes » 

Et des rigueurs du (brt , & des difcours des 

hommes ! ' 

Nous nous voJyoîiïfafii cerfe aifiëgés de témoin^ , 

Et les plus milheureur oftfnt' pleurer le m'oitis* ' 

Les Dieux doivent-ils {*e refpefter moins 
que les Rois ? Si Agamemnon , dont on Va 
ittimoltr la fîUe , craint de manquer à la di- 
gnité de fon râhg , ijuelle fera laTituàtion qui 
fti-a ^efcendre Jûpîtei^ diî fle'nf ^ 

€^Maié la tfa'èï^dlè'aiidéhne eft pleine & 
y^'ÏMéùbc'; èc c^eir Hercule qui défloue' Cette 
>> fkiheufe tragédie de Philoôete , à laquelle 
n Vous prétendez qu'il n'y a pas un mot à 
'>5 ajotltfcr , m à retrancher ». 

CknX qui' fe' livrèrent les preînters à urib 
étude fuivie de là nature humaine ^ s'atta- 
<fherént d'abord à' distinguer fes pafBons , à 
les reconhoître , 6c à les caraÔéTifer. Un 
homme en coriçut le^ idées abftraitès , & <fe 
fut un Philofophe. Un autre donna du corps 
'& du motivenieflt'à f ^dée ; Ôc cefot vk 

M iv 



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vjn ^^ LA POÉSIE 
Pacte. Un troifiem^e tailla le marbre à cettr 
leffemblance, & ce fiit un Statuaire. Un qua- 
trième fit prç^ftemer k Statuaire au pied de 
fon ouvrage^ & ce fut im Prêtre. Les Dieux 
4u pagsmiâne: eut été faits à la:refremblance 
de rhommei Qu*eft-ce que les Dieux d'Ho- 
'mère , dTfchyfe,* d'Euripide , & de Sopho- 
cle ?. Les, vices des homiçes ,. leurs vettus » 
£l le&g^ra^s ^phénomènes dçia namre per- 
ibnifiés* Voilà la véritable théogonie. Voilà 
le coupd*oeil (bus lequel il fautroir Saturne^ 
Jupiter,. MarSj, Apollon , Vénus , les Par^ 
tques^ TAmour & Ips Furies. 

Lorfqu'un Paten étoit agité de remords ^ 
^ p^eBjfoitTéeUementip'une Furie travailloît 
audejdans de hii-mêiçe, , & quel trouble ne 
devoit'-il' donc pas éprouver à faTpeâ de ce 
fantôme parcourant la firene , une torche à 
la main ^ la tête hérifTée de ferpens, &prér 
tentant aux yeuidj du coupable des mains 
teintes de fangl M^s qous qpl confioifTons 
ja vanité d^ toutçs ces fuperfbtions 1 Nous l 

« Eh bien ! il rCy . a. qu'à fubftituer nos 
,9 Diables aux Euménides 99. 

Il y a. trop peu de foi fîir la terre.... Et 
juis ;^no^ Diables iontd'upe figure fi gothî:* 



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DRAMATIQUE. tjj 
ifUe.*.. de fl mauvais goût..., Eft-il étonnant 
que ce foit Hercule qui dénoue le Philoâete 
de Sophocle ? Toute Tintrigue de la pièce 
eft fondée fur fes flèches ; & cet Hercute 
avoit dans les temples une flatue , au pied 
de laquelle le peuple fe proflernoit tous les 
joyrs. 

Mais favex - vous quelle fut la fuite de 
Punion de la fuperititàon nationale & de la 
poéfie ? C'eft que le Poëte ne put donner à 
ies héros des caraôeres tranchés. H eût dou- 
blé les êtres% 11 auroit montré la mémapaf*> 
iion icms la forme d'un Dieu & fous celle 
d!iin homme» 

Voilà la raifbn pour laquelle ïes hérô^ 
fTHoiiïere font prefque'des perfonnages hif* 
toriques. 

Maïs lorfque la Religion Chrétienne eut 
chaflé des efprits la croyance des Dieux da 
pagànifme , & contraint Tartifte à chercher 
d'autres foùrces d'illufion , le fyflçme poéti-- 
que changea ; lès hommes prirent là place 
des Dieux , 6c on leur donna un caraôerc? 
plus un- * . 

ilft;Mm Vunixè d«^ c^raâtere iwpeu rigoiç 



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a74 DE LA POÉSIE 

1, reufetnent prife , n'efl-eUe pas une chîfe 
» mère » ? 

Sans doute. 

ce On abandonna donc la vérité» ? 

Point du tout. Rappellez-vous qu'il ne 
^*agit fur la fcene que d'une feule aâion, 
que d'une circonftance de la vie , que d'un 
intervalle très-court, pendant lequel il cft 
Traifemblable: qu'un honmie a confervé fon 
çaraâere. 

u Et dans l'épopée , qui embraffe une 
ty grande partie de la vie , une multitude pro- 
» dIgKufe d'^vénemens diÔîérens, des fitua- 
» tions de toute efpece , comment £a.udra-t-il 
7) peindre les honunes w ? 

Il me femble qu'il y a bien de l'avantagea 
rendre les hommes tels qu'ils font. Ce qu'ils 
devroient être , eft une chofe trop fyftématir 
Tque & trop vague pour fervir de bafe à un 
art d'imitation. Il n'y a rien de fi rare qu'un 
bomme tout-à-fait méchant , û ce n'eft peut- ' 
ctre un homme tout-à^- fait bon. Lorfque 
Thétis trempa fon fils dans le Styx , il en 
fortit femblable àThedfite par le talon : Tbé- 
tis efi l'image de la Nature, 
' : Ici Dory^ s'arrêta. Puis il reprît. D n'y a 



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DRAMATIQUE/ 17$ 
de beautés dui'ables . que celles qui font fon- 
iées fur des ràppotts avec les êtres de là 
nature. Si Ton imaginoit les êtres dans une 
viciilîtude rapide , toute peinture ne repré- 
fentant qu'un inftant qui fuit , toute imitation 
feroit fiiperflue. Lès beautés ont dans les arts 
fir mente fondement que lés vérités dans la 
PhilôfbpHie. Qu*eft-ce que la vérité ? La 
Conformité de nos jugemens avec les êtres. 
Qu'eft-ce que la beauté d'imitation ? La con- 
formité de l'image avec la chofe. 
' Je crains bieii que ni les Poëtes , nî les 
Aliifid'enS , 'ni fe Dé'Cdf'ât'eurs , fai les Dan- 
feurs , n'ayentpas encore une idée Véritable 
de leiir théâtre; 5î lé geiirè lyrique eft mau- 
vais , c'eft le pliis mauvais de tous les gen- 
res ; s'il èft bon, c'eiî le meilleur. Maispeut- 
â être bon 5 fi Ton ne 's'y propofé pour Timi- 
^atibndé'la nature , & Ae îa tiàture la plus 
ftîfîé? %*<lmi Ébn-me'Ary en po'éfie , ce qui 
riè Valbit' j)ys là pèiké tfêtrè fconçtl ? Eti chant, 
iîe qui he ValoitJ>as1à'p'éinëy*êtrô'Vécité ? 
Plus on dépenfé fur un fohds iplus il importe 
IJuUl foit bon.* N'eft-^ii'iljàs |ii-oftituer la phi- 
Fofophfe , la ipoêRè ,la muflqtte', îa peinture, 

r^tianfe, qftcde Ws t^pëFSÏihè Wun&tè'i 

M vj 



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t76 ©E LA POÉSIE 

Chacun de. ce? «^rt$ ^n.particulier a pour But 
l'imitation 4e la. nature.; & pour employer 
leur magîe. réunie, on fait choix d'une &ble t 
Et rillufionn'eil-elle pas déjà ailez éloignée î' 
Et qu'a de commun avec la-métamorphofe » 
au leibrtïlege , l'orcfreuniverfel des chofes^ 
qui doit toujours fervir.de bafe k la raifo» 
poétique?, Des.hqmmes, de génie- ont ra^ 
mené denos jours la philçfopbie du mende^ 
întelligible dans^ le monde réel. Ne s'en trour^ 
v-era-t-il point un qui rende Je même fervice 
à l?i poéfie lyrique ^ §C qui lifaflè.delcenjire^ 
des - régions encjian^es > fur- la. tçrre qiMi 
nous habitons ?, 

. Alors on ne dira plus ^'x^n poëme ly riq^iCj^ 
çue c'eft tm ouvrage, cho^ismt; dans leiu— 
pt , qui eft hors'de la^atur? ; dans les prin:- 
dpaux.pf jrfpnnages,, ^ c^i font ima^naires ^ 
dans }b. .conduite ^.qûwi'oblerve fouvejitni 
imité^de,;temps,,ni jajjité^de lien^ ni.aim|4* 
d'aiHoï^'jj &; o>i tojjTS 4e^|ur|:^ d'imiûtion fem^ 
tlem,tf4jvcpir é^ i:é|içjs^^ que ^xif afioiUir 
^exprefliot^ des uns ^lar^J^futres-. 

Ifw, iage éto^^ ;|^t^ois' un; p^ofôpJw i^ 
»ppûëte.,.unrq[Ui^çjfeçj: p^ .ontdér 



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DRAMATIQUE; 17^ 
fbphle s*eft reflerrée ; ks idées ont' manqué 
à la poéfie ; la force & Ténergie au chant ; 
& la fageffe, privée de ces organes , ne s'eft ' 
plus fait entendre aux peuples ayecle même 
charme« Un grand Muficien 6l un grand 
Poète lyrique répareroient tout le mal. 

Voilà donc encore une carrière à remplir; 
Qu'il fe montre cet hommç de génie , qui 
doit placer la véritable tragédie , la véritabje 
comédie fur le théâtre lyrique. Qu'il s'écrie, 
conune le Prophète du peuple Hébreu dans 
£>a enthouûaûne l Adductte mihi pjklum / 
qu'on m'amène un muficien,: &, U. le fer^ 
n^tre^ . . 

, Le genre lyrique d'un peuple voifio: ^ de> 
défauts fans doute ; mais beaucoup moiaa 
qu'on ne penfe. Si le chanteur s'affujeitiffoi^ 
à n'imiter ^ à la cadence ^ que l'atccentf in^tir- 
culé de. la paillon da^le^.airs de;feimfne^t>, 
0U.que«les principaux ph^çnpflçienesd^ la na? 
tm«)dajules fipj gui. fiant ;tablea^,Jk:,que. te 
jPaëte^t que fbnfirjette doit être 1§ peçorjai* 
^n de ia fcene ,. la j^^formei feroit bien 
avancées 

ii,£tque4eyiendrçi(9^t nos baUçts n l^ 
ï t^ tdan^fi ? I^ danie attend encoter uit 



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Tf% £)E lA I^ÔÉSÏE 

èomnie de gcnie ; elle eft iniauvaifê par-tout; 
parce qii'on foupçonne à peine que c'eft un 
genre d'imitation. La dàrife eft à ta panto- 
mime , comme la poéfie eft à la profe , ou 
plutôt comme la déclamation naturelle' eft 
au chant ; c'^fl une pantomime mefurée. 

Je voudrois bien qu'on me dh ce que 
fignifient toutes ces danfes , telles que le 
menuet , le pafle-pied , le rigaudon , Talle- 
maiide , la farabande , oii Ton fuit un che- 
min tracé ? Cet homme fe déploie avec une 
gr^cé ittâtrie.' Il ne fait aucun mouvement oll 
Je n'apperÇoivé de làfeicflité', de la éoûceur 
& de la noblefle ; mais qu'eft-ce qu*il imite ? 
Gh h'feft pas là favbir chanter , x'eft favoir 

■ Une danfe eft un poëme : ce poème de^ 
Vroît donc avoir fa Tepréfentation'ieparée; 
G'eft Une imiiiation p^les mouvemens ,'qul 
ftp^ofelé concours du Poëte', dh Peintre; 
dU'Muficieh'& dtt1>antoihime. EUU-à'fon 
{n'jéti ' €e fujet peut-être diftriboé pi- aâes 
& par fcenes. La fcene afôh récitatif, libtic 
ou obligé , & fon ariette. 

a H vous kvoàé'que 'jène vous enté/ids 
«^qu'à moitié'^ & que jené'ToiU'éflttndrois 



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DRAMATIQUE. 17^ 
n point du tout , fans une feuille volante qui 
» parut il y a quelques années. L'auteur , 
w mécontent du ballet qui termine lé Devin 
j} du Village , en propofoit un autre ; & je 
V me trompe fort , ou fes idées ne font pas 
w éloignées des vôtres );, 

Cela peut être. 

Un exemple achevéroit de ni*éclair<tîr ». 

Un exemple ? Oui. On peut en imaginer 
un , & je vais y rêver. 

Nous fimes quelques tours d'allée fans 
mot dire. Dorval revoit à fon exemple de 4a 
danfe , >& moi je repaflôis dans mon efprit 
quelques-unes de fes idées. Voici , à-peu- 
près , Téxemple qu'il ^e donna. Il eft corn-* 
mûri , nié- dîi-il i niais j'y àppliquertû me^ 
idées aufli facilement que s'il étoit plus voî- 
fin de la nature & plus piquant. 

'. 1 sujf: r. _ . 

Un petit pay&h '& ihie jeune - payfannè 
Teviénnent de^ champs fiir le foir.lls fè^ten^ 
contrent dans un bofquet voifm de leur ha* 
iheau ; ôt ils fe propofent de répéter une 
danfe qu'ils -doivent exécuter enffemble It 
Dimanche prochain fous^fe grand onne. '^ 



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i!to DE LA POÉSIE 
Acte Premier. 

Scène L Leur premier mouvement eÛ 
d*ufK furprife agréable. Us fe témoignent 
cette furprife par une pantomime. 

Us s'approchent. Us fe ialuent. Le petit 
payfan propofe à la jeune payfanne de répé- 
ter l^ur le^n. £^e lui répond qu'il eft tard, 
<{u'eUf craint d'être grondée. U la preffe. Elle 
accepte. Us pofent à terre les inftrumens de 
leurs trayaux. Voilà un récitatif. Les pas 
marchés & la pantomime non in^fîirée font 
le rédtfit^de la danfe. Us répètent leur danfe« 
Jlsk recordem le geâe & les pas v ils fe re« 
prennent; ils recommencent; ils £o;it mieux; 
ils s'approuvent; ils iè trompent ; ils fe dé- 
pitant; c'eft un récitatif qui peut être coupé 
d'une ariette de dépit ; c'eft à l'orcheAre à 
parler ; c'eft à lui à rendre les difcours , à 
imiter les aâions. ié' Poëte a diâé à l'or» 
çhç^^. ce. qju'it doiit dire ; le Muficien-Ta. 
4q^^t ; le Peimre; a iiji^giné \^^ tableaux ; c'eit 
au pantomime à donner les pas &. les geiles^ 
D'où vous concevez facilement qne y fi I2 
danfe n'efl pas écrite comme uapoëme y fi 
k P^ëte g nul fait k âifcours \ s'il n a gas ix^ 



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DRAMATIQUE. lïi 

ft-ouver des tableaux agréables j fl le danfeur 
ne fait pas jouer ; fi rorcheftre ne fait pas 
parler , tout eft perdu; 

Scène IL Tandis qu'ils font occupés à 
$*înftruire , on entend des fons effrayans j 
nos enfans en font troublés ; ils s'arrêtent; 
ils écoutent. Le bruit ceffe ; ils fe raffurent; 
lis continuent ; ils font interrompus & trou- 
blés derechef par les mêmes fons. Ceft un 
récitatif mêlé d*un peu de chant. Il eft fuivi 
d'une pantomime de la jeune payfanne qui 
reut fe fauver , & du jeune payfan qui ta 
retient. D dit fes raifons y elle ne veut pa» 
Tentehdre ; & il fe fait entr'eux un du^^ 
tort vif. . 

Ce duo a été précédé d'un bout de récîta-i 
tof compoft de petits geftes du vifage ^ du 
corps & des mains de ces enfans , qui fe 
montroient l'endroit d'ovi le bruit eft venu, 
. La jeune payf;3inne s'eft lâifTé perfuader ; & 
ils étoîent en fort bon train de répéter leur 
danfe , lorfque deux payfâns plus âgés , dé- 
guifés d'une manière efirayante&comiquei; 
s'avancent à pas lents. 

Scène Jll. Ces payfans déguifés exécutent; 
an li^t d'une fymphonie fourde > toute l'ac» 



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iSi DE LA POÉSIE 

tion qui peut épouvanter des enfans. Leur 
approche eft un récitatif; leur difcours , un 
duo. Les enfans s'effrayent ; ils tremblent dé 
tous leurs membres : leur effroi augmente à 
mefure que les fpeftres approchent. Alors 
ils font tous leurs efforts pour s'échapper j 
ils font retenus , pourfulvis ; & les payfatis 
déguifés , & les enfans effrayés forment un 
quatuor fort vif, qui finit par révailon des 
enfans. 

Sceru IV. Alors les fpeftres pterit leurs 
maTques ; ils fe mettent à rire. Ds font toute 
ta pantomime qui convient à des fcélérat^ 
énchàiités du tour qu'ils ont joué ; ils s'ej^ 
félicitent par un duo , & ils fe, retirent. - . 

Acte S^qoî/d* 

Scène L Le petit payfan & là jeune pay-i 
fanne avoient lâîffé fur la fcenè leur pane- 
tière & leur, houlette ; ils vièjiiiént ks re- 
prendre. Le pàylkrt lé premier. Il' montre 
d*abord le bout dû nez ; il fait un pas en 
atant ; il recule ; il écoute ; il examine ; U 
avance un peu plus; il recule encore. Il s'en- 
b&rdit peu-à-peu; il va à droite & à gauche ; 
îi ne craint plus: ce monologue eft un wi- 
tatif obligée 



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DRAMATIQUE. 183 

Scène IL La jeune payfanne arrive ; mais 
elle fe tient éloignée. Le payfan a beau l'in- 
viter , elle ne veut point approcher. Il fe 
jette à fès genoux ; il veut lui baifer la main. 
Et les efpr'us/ lui dit-elle. « Ile n'y font plus ; 
» ils n'y font plus w. C'eft encore du réci- 
tatif. Mais il eft fuivi d'un duo y dans lequel 
le petit payfan lui marque fon défir de la 
manière la plus paffionnée ; & la Jeune pay- 
fanne fe lailTe engager peu^à-peu à rentrer 
fur la fcene , & à reprendre. Ce duo eft in- 
terrompu par des mouvemens de frayeur. 
Il ne fé fait point de bruit ; mais ils croient 
en entendre. Ils s'arrêtent; ils écoutent ; ili 
fe raiTurent ,' & continuent le duû. 

Mais pour cette fois-ci , ce n'èfl point 
une erreur. Les fons efirayans ont recom- 
mencé ; la jeune payfanne a couru à fa pane- 
tière & à fa houlette ; le petit payfan en d 
fait autant. * 

Us veulent s'enfuir. 

Scène IIL Mais ils font invefKs par line 
foule de fantômes qui leur coupent chemin 
de tous côtés. Ils fe meuvent entre ces fan-^ 
tomes ; ils cherchent une échappée; ils n'eil 



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^«4 DE LA POÉSIE 

trouvent point Et vous concevez bien que 
c'eft un chctur que cel-u 

Au moment où leur confternation efl ia 
plus grande , les fantômes ôtent leurs ma£^ 
ques , & laiflent voir au petit payfan ôc à la 
jeune payiànne des vifages amis. La naïveté 
de leur étonnement forme un tableau très- 
agréable. Us prennent chacun un mafque ; ils 
Je conûderent ; ils le comparent au vifage* 
■La jeune payfànne a un mafque hideux 
d*homme ; le petit payfan , un mafque hi- 
deux de femme. Us mettent ces mafques ; ils 
fè regardent ; ils fe font des mines ; ôc ce 
récitatif eft fuivi du chœur généraL Le peut 
payfan & la petite payfanne iè font , au tra- 
vers de ce chœur , mille niches enfantines , 
& la pièce finit avec le chœur. 

« J'ai entendu parler d'un fpeâacle dans 
è> ce genre , comme de la chofe la plus par« 
p £aite qu'on pût imaginer n. 

Vous voulez dire la troupe de Nicolim î 
« Précifément w. 

Je ne l'ai jamais vue. Eh bien ! croycz- 
Tous encore que le fiecle paffé n'a plus riea 
bifle à faire à celui-ci î 



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DRAMATIQUE. i»5 

La tragédie domellique & bourgeoife à 
créer. 

Le genre férieux à perfeftîonner. 
Les conditions de Thonime à fubfUtuer 
aux caraôercs , peut-être dans tous les 
genres. 

La pantomime à lier étroitement avec 
Taâion dramatique. 

La fcene à changer , & les tableaux à fub-; 
ftituer aux coups de théâtre. Source nou- 
velle d'invention pour le Poëte , & d'étude 
pour le Comédien. Car , que fert au Poëte 
d'imaginer des tableaux , (i le Comédien 
demeure attaché à fa difpofitiôn fymétri-* 
que , & à fon aâion compaflféç ? 

La tragédie réelle à introduire fur le théâ-* 
tre lyrique. 

Enfin , la danfe à réduire fous la forme 
(d'un véritable poème , à écrire , & à féparer 
de tout autre art d'imitation. 

u Quelle tragédie voudriez- vous établir 
n fur la fcene lyrique n i 
L'ancienne. 

«t Pourquoi pas la tragédie domefUque w ? 

C'efl que la tragédie , & en général toute 

tompofitbn defHnée pour la fcene lyrique^ 



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î86 DE LA P.OÉSIE 

doit être mefurée ; Sl que la tragédie do- 
meftique me femble exclure la verfification^ 

a Mais croyei-vous que ce genre fournit 
w au Muficien toute la reffource convenable 
» à fon art ? Chaque art a fes avantages. D 
f> femble qu*il en foit d'eux comme des fens. 
n Les fens ne font tous qu'un toucher ; tous 
» les arts , qu'une imitation. Mais chaquQ 
97 fens touche , & chaque art imite d'une ma- 
99 niere qui lui eft propre ». 

Il y a en mufique deux ftyles ; l'un fim* 
pie , & l'autre figuré. Qu'auriez- vous à dire, 
fi je vous montre , fans fortir de mes poètes 
dramatiques , des morceaux fur lefquels le 
Muficien peut déployer , à fon choix , toute 
l'énergie de l'un , ou toute la richefle de 
l'autre ? Quand je dis le muficien , j'entends 
l'homme qui a le génie de fon art ; c'eft un 
autre que jçelui qui ne fait qu'enfiler des mo- 
dulations & des notes. 
.^ « Dorval, un de ces morceaux, s'il vous 
» plaît )> ? 

Très-volontiers. On dit que LuUi même 
avoit remarqué celui que je vais vous citer. 
Ce qui prouveroit peut-être qu'il n'a man- 
qué à cet artifte que des poëmes d'un autre 



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-DRAMATIQUE, aS/ 
genre , & qu'il fe fentoit un génie capable 
ces plus grandes chofes. 

Clytémneftre , à qui Ton vient d*arraçher 
fa fille pour Timmoler, voit le couteau du 
fàcrificateur levé fur fon fein , fon fang qui 
coule , un prêtre qui confulte les Dieux dans 
ion cœur palpitant ; troublée de ces images , 
elle s'écrie : 

.... .0 mère infortunée ! 
De feftons odieux ma ïlïe couronnée , * * 
Tetid la gorge aux coutieau^ par foo père ap« 

prêt^. 
Chakas ya^ dans Ton fapg.... Barbares » arrêtez ; 
C'eft le pur f^ng du Dieu qui lance Iç ^onnpf re» . 
J'entends gronder la foudre & fens treml)ler l^, 

terre. 
Va Dieu vengeur'; Un Dieu fait reftèfitir feè 
coups* . . • ' 

Je ne connois ni dans Quinault , n} dans 
aucun poëte , de yei:§ pjus lyriques ,. ntde 
fituation plus propre à F imitation nuificâle* 
L'état de Clytemneftre di^it arracher de. (es 
entrailles le cri de la nature ; Çc le'niuficien 
le portera à mes oreilles , d'ans toutes fes 
nuances. 

S^il compofe ce morceau dans le ftyle fim- 
feîe y irfe j-emplira de la douleur, du défef* 



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a88 DE LA POÉSIE 

poir de Clytemneftre ; il ne commencera à 
travailler que quand il fe fentira preffé par 
les images terribles qui obfédoient Clytem* 
neftre. Le beau fujet pour un récitatif obligé , 
que les premiers vers ! Comme on en peut 
couper les différentes phrafes par une ritour- 
nelle plaintive ! . . . . O CïtlL, . . O mcre in^ 
fortunée! ..,, premier jour pour la ritour- 
nelle . . . • Defefions odUupc ma fiUe courons 
née 4,.. iècond jour« . • x Tend la gorgt aux 
€Outeaux far [on père apprêtés . . • . troifieme 
jour .... Par fon père l quatrième jour .... 
Chàltasva dans fon fàng,,, cinquième Jour.., 
Quels caraâeres ne peut-on pas donner à 
çe,tte fymphonie ? c . . . Il me femble que je 
Fentends .... Elle me peint la plainte . . . • 
la douleur. . . . l'effroi* . . . l'horreur . . • • • 
la fureur . . . . / 

L'air commence à Barhares , arrête:^. Quf 
le Mufîcien me déclame ce Barbares ^ cet 
arrête^ , en tant de manières qu'il voudra; 
il fera d'une ftérîlitè bien furprenantt , fi ces 
mots ne font pas pour lui une fource iné-. 
puifable de mélodies .... 

Vivement. Barbares; barbares , arréte^^ 
arrête^ .... cefl le purfang du Dieu qui lanct 



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DRAMATIQUE. aS^ 

h tonnerre.,., c'eft le fang^^,, ceft le pur fang 
du Dieu qui lance le tonnerre.. .• Ce Dieu vous 
voit.... vous entend.... vous menace , barbares.., 
arrête:^.. .. r entends gronder la foudre. . . je fens 
trembler la terre.... arrête;^.... Un Dieu^ um 
Dieu vengeur fait reUntir fes coups.... arrête^ , 
barbares.... Mais rien ne les arrête.... Ah , ma^ 
fille !.... ah mère injbfîunéel.... Je la vois,... je 
vois couler fon fang.... elle meurt.... ah , barba- 
ru l 6 ciel!.... Quelle variété de fentimens 
& d'images i 

Qu'on abandonne ces vers à Mademoî- 
fellë Duménil; voilà , ou )e me trompe fort , 
le-défordre qu elle y répandra j voilà les îên- 
timens qui fe fuccéderont dans fon ame. Voilà 
ce que fon génie lui fuggérera ^ & c'eft fa 
déclamation que le Muficien doit imaginer & 
écrire. Qu'on en fafle l'expérience , & l'on 
verra la nature camener l'Actrice & le Mu- 
ficien fur les mftnes idées. 

Mais le Muficien prend-il le ftyle figuré î 
autre déclamation ;' autres idées ; autre mé- 
lodie. Il fera exécuter par la voix , ce que 
l'autre a réfervé pour Tinftrument. Il fera 
gronder la foudre ; il la lancera ; il la fera 

tomber en éclats j il me montrera Clytem- 

N 



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190 DE LA POÉSIE 

neftre effrayant les meurtriers de fa fille , par 
Timage du Dieu dont ils vont répandre le 
fang. 11 portera cette image à mon imagi- 
nation déjà ébranlée par le pathétique de là 
poéfie & de la fituation , avec le plus de 
force qu'il lui fera polîible. Le premier s'é- 
toit entièrement occupé des accens de Cly- 
temneftre , celui-ci s'occupe un peu de foti 
cxprelîlon. Ce n'eftplus la mère d'Iphigéuie 
que j'entends ^ c*eft la foudre qui gronde ; 
c'eft la terre qui tremble ; c'eft l'air qui re- 
tentit de bruits effrayatis. 

Un troifieme tentera la réunion des avan* 
tages des deux ftyles ; il faifira le cri de la 
nature , lorfqu'il fe produit violemment & 
inarticulé , & il en fera la bafe de fa mélo- 
die. C'eft fur les cordes de cette mélodie , 
qu*il fera gronder la foudre , & qu'il lan- 
cera le tonnerre. Il entreprendra peut-être 
de montrer le Dieu vengem- ; mais il fera 
fortir , à travers les différens traits de cette 
peinture , les cris d'une mère éplorée. 

Mais quelque prodigieux génie que puifTe 
avoir cet artifte , il n'atteindra point un de 
ces buts 5 fans s'écarter de l'autre ; tout ce 
qu'il accordera à ces tableaux fera perdu 



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DRAMATIQUE. 291 

pour le pathétique : le tout produira plus 
d'effet fur les oreilles , moins fur Tame. Ce 
compofiteur fera plus admiré des artiftes , 
moins des gens de goût. 

Et ne croyez pas que ce foit ces mots 
parafites du ftyle lyrique , lancer,,., gjvnder... 
trembler.... qui faflent le pathétique de ce 
morceau ? c'eft la palîion dont il eft animé. 
Et fi le Muficien , négligeant le cr; de la paf- 
fion, s'amufoit à combiner des fons, à la 
faveur de ces mots , le Poëte lui auroit tendu 
un cruel piège. Eft-ce fur les idées , larxe ^ 
gronde , tremble , ou fur celles-ci , barbares.^,., 
arrête:;^... cefllefang.... c'ejl lepur fang d^un 
Dieu.... d^un Dieu vengeur.,., que la véritable 
déclamation appuiera ?.... 

Mais voici un autre morceau dans lequel 
ce Muficien ne montrera pas moins de gé^- 
v3t , s*il en a ; & où il n'y a ni lance , ni 
vîSioire , ni tonnerre , ni vol , ni gloire , ni au- 
cune de ces expreffions qui feront le tour- 
ment d'un Poëte , tant qu'elles feront l'uni- 
que & pauvre reflburce du Muficien. 

RÉCITATIF OBLIGE. 

Un Prêtre environné d'une foule cruelle. », ; . 
Portera fur ma fille,,.. ( fur ma fiUe t ) une main 
criminelle!... N ij 



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ip% DE LA POÉSIE 

pëçhirer? fori fe'm !..•.& d'un œil curieuir***? 
Pans Ton cœut palpitant . • • • confultem les 

Dieux !.... 
Et moi qui ramenai , triomphante... adorée !..« 
Je m'en retournerai..*, feule.... & déTefpérée !.•• 
Je verrai les chemins encor tout parfumés 
Pes (ieufs (iont (bi;s fés pas on les avoit Csmés» 

A I R. 

Non , ]e ne Taurai point amenée au Aipplice.*.* 
Ou vous verrez aux Grecs un double facrifice» 
^i craintç , ni refpeâ ne m'en peut détacher» 
pe mçs bras tout fanglans il faudra Tarrachef* 
Auflî bari^are époux , qu*impitoy able père « 
Vene^ , û vo«$ l'ofe? , I9 ravir à ù. mère. 

Non , je ne l'aurai pQint amenée au fup'^ 
plice,,,. Non,,,, ni crainte y ni refpeâ ne m* en 
peut détacher,,,^ Non,,,, barbare époux,,,, imr 
pitoyable père,.,, vene^ la ravir à fa merc.i 
vene^ , fivou^ Voje:^,.,, Voilà les idées prin- 
cipales ^ui oçcupoient Tame de Clytei»- 
neftre , & qui occuperont le génie du Mu- 
fiçien. 

Voilà mes idées : je vous les communia 
que d'autant plus volontiers , que , fl elles ne 
font jamais d*une utilité bien réelle , il efl 
Jmpoflible qu^elles nuifent; s'il eft vrai, 
comtj^ç le prétend un des premiers hommes 



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DRAMATIQUE. 19) 

de la nation , que prefque tous les geftres 
de Littérature foient épuifés , & qu'il lïe 
refle plus rien de grand à exécuter , même 
pour un homme de génie. 

C'eft aux autres à décider fi cette efpece 
de poétique j que vous m'avez arrachée , 
contient quelques vues folides , ou n'eft 
qu'un tiflu de chimères. J'en croirois volon- 
tiers M. de Voltaire ; mais ce feroit à la 
condition qu*il appuieroit fes jugemens de 
quelques raifons qui nous éclairaflent. S'il 
y avoit fur la terre une autorité infaillible ^ 
que je reconnufle , ce feroit la fienne. 

il On peutj fi vous voulez, lui commu*5 
» niquer vos idées n* 

J'y confens. L'éloge d'un homme habile 
& fincere peut me plaire ; fa critique , quel- 
que amere qu'elle foit , ne peut m'affliger. 
J'ai commencé , il y a long- temps à cher- 
cher mon bonheur dans un objet qui fût plus 
folide , & qui dépendît plus de moi que la 
gloire littéraire. Dqrval mourra content, 
s'il peut mériter qu'on dife de lui , quand 3 
ne fera plus : u Son père , qui étoît Ji honnête^ 
» homme , ne fut pourtant pas plus honnête'^ 

2 homme que Uù 7;^ 

N ii) 



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294 DE LA POÉSIE 

tt Mais fi vous regardiez le bon ou le maii- 
j> vais fuccès d'un ouvrage , prefque d'un 
5) œil indifférent , quelle répugnance pour- 
» riez-vous avoir à publier le vôtre» l 

Aucune. Il y en a déjà tant de copies I 
Confiance n'en a refufé à perfonne. Cepen- 
dant je ne voudrois pas qu'on préfentàt ma 
.pièce aux Comédiens. 

« Pourquoi » ? 

Il eft incertain qu'elle fût acceptée. Il Teft 
jbeaucoup plus encore qu'elle réufsît. Une 
pièce qui ton\be ne fe lit guère. En voulant 
étendre l'utilité de celle-ci, on rifqueroit de 
J'en priver tout- à-fait. 

a Voyez cependant .... Il eft "tïn gran^ 
py Prince qui connoît toute l'importance du 
,w genre dramatique , ôc qui s^intérefle avgc 
w progrès An ^oût national (*). On poui^ 
}} roit le foUiciter.... obtenir..,. , 

Je le crois : mais réfervons fa proteCUoa 
pour le Père de Famille : il ne nous la refii- 
fera pas fans doute , lui qui a montré avec 
tant de courage combien il Tétoit. . . . Cç 

fujet me tourmente, & je fexis qu'il faudra 
.■■ ^ 1 ^ I , I ■ ■ ———————— —im 

(*) Monfeigneur le Duc d'QzIéaas. 



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DRAMATIQUE. 295 

que tôt ou tard je me délivre de cette fan- 
taifie ; car c'en eft une comme il en vient 
à tout le monde qui vit dans la folitude.... 
Le beau fujet , que le Père de famille.... 
C'eft la vocation générale de tous les hom- 
mes.... Nos enfans font lafource de nos plus 
grands plaiflrs & de nos plus grandes pei- 
nes.... Ce fujet tiendra mes yeux fans ceffe 
attachés fur mon père. . • . Mon père ! . . . 
J'achèverai de peindre le bon Lyfimond.... 
Je m'inftruirai moi-même.... Si j'ai des en- 
fans 5 je ne ferai pas fâché d'avoir pris avec 
eux des engagemens. 

•<c Et dans quel genre, le Père defemille ». 

J'y ai penfé j & il me femble que la pente 
de ce fujet n'eft pas la même que celle du 
Fils naturel. Le Fils naturel a des nuances 
de la tragédie ; le Père de famille prendra 
une teinte comique^ 

« Seriez - vous affez avancé pour favoir 
celai) ? 

Oui.... Retournez à Paris.... Publiez le 

feptieme volume de l'Encyclopédie... Venez 

vous repofer ici.... & comptez que le Père 

de famille ne fe fera point , ou qu'il fera fait 

avant la fin de vos vacances .... Mais , à 

N iv 



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296 DE LA POÉSIE 

propos , on dit que vous partez bientôt? 

« Après-demain». 

Comment , après-demain l 

»Oui». 

Cela eft un peu bîufque. . . • Cependant 
arrangez-Tous comme il vous plaira .... il 
faut abfblument que vous faffiez connoiffan- 
ce avec Confiance , Clairville & RofaHe...* 
feriez-vous homme à venir ce foir demander 
à fouper à Clairville ^ 

Dorval vit que je confentois, & nous re- 
prîmes auffi-tôt le chemin de la maiTon- 
Quel accueil ne fit-on pas à un homme pré- 
fent^ar Dorvaîf En un mot , je fiis de la 
famille. On parla devant & après le fouper ,^ 
Gouvernement , Religion , Politique , Bel- 
les-Lettres ^ Philofophie ; mais quelle que 
fût la diverfité des fujets , }e reconnus tou* 
jours le caraâere que Dorval avoit donné à 
chacun de fes perfonnages. Il avoit le ton 
de la mélancolie ; Confiance , le ton de la 
raifon ; Rofalie , celui de l'ingénuité ; Clair* 
ville, cehii de la paflion i moi,' celui de la 
bonne-hommie«. 



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OBS ERVATIONS 
SUR LE PERE DE FAMILLE 

T 1 R É E S 
DE UOBSEVATEUR LITTÉRAIRE. 

L'auteur a tien choifi le moment oh & 
Pièce devoit commencer. H eût été difficile 
d'en imaginer un plus intéreflant. C'eft un 
père qui vient d^apprendre que fon fils fort 
toutes les nuits ; qu'if a corrompu les dôme A 
tiques j qu'il s'eft emparé des portes de fa 
maifon ; & que la régularité de conduite , 
qu'il croit voir en lui depuis quelque temps ,, 
n'eu peut-être que la diflîmulation. Il prendi 
le parti dé pafler la nuit , & de Tattendre.. 
Mais il n'eft pas naturel qu'un Père de Fa-^ 
mille, diéri des fiehs , foit abandonné feul ^ 
& toute une nuit, à fa douleur. Le Comman' 
dcur fon beau-frere , Cécile fa fille , & Ger-^ 
meuU {on ami & fort commenfai , lui font- 
compagnie. Il ne manque fur lafcene de per-- 
fbnnages importans , qpe celui qui y arrêteî 
«DUi^ks autres ^ 6L qu'on y attend. Mais^ 



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^9» DE LA POÉSIE 

tandis que le Pcrt de Famille eft tout à fort 
inquiétude , &fe promené la tête baiffée , les 
bras croifés & l'air penfif, comment les au- 
tres rempliront-ils une longue nuit ? Germeuil 
cft aflis dans un feuteuil , & lit. Le Comman- 
deur & fa nièce font une partie de triftrac ; 
c'eft le tableau par lequel s'ouvre la fcene. 

Le filence , qui règne dans ce tableau , 
doit déterminer le fpeftateur à répandre fes 
regards furies mouvemens des personnages. 
En voyant Germeuil placé derrière le Com^^ 
mandeur , les yeux attachés fur Cécile, qui 
devient l'objet de fon attention la plus ten- 
dre, dans les momens où elle eft: toute à fon 
jeu , & ou il n'en peut être apperçu ; il n'eft 
pas difficile de foupçonner qu'elle en eft ai- 
m^e. En regardant le Commandeur s'agiter 
fur fa chaife , s'inquiéter de ce qui fe pafle 
derrière lui , & toujours prêt à gronder , il 
n'eft pas difficile de préfumer qu'il connoît 
la paffion de Germeuil pour Cécile ^ ÔC qu'il 
la défapprouve. Il eft certain qu*on apper- 
cdvroit toute cette pantomime dans la fb- 
ciété , & que c'eft ainfi qu'on l'interprète- 
roit. Si le peuple eft moins attentif au Théâ- 
tre , moins clairvoyant, c'eft à un Poëtç, 



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DRAMATIQUE. 499 

tuni de la nature de de la vérité , à le cor- 
^ger de ce défaut. Cette prenûere fcene cft 
foorte ; il ne s'y dit , il ne s'y fait rien qui 
ne Toit relatif à une partie de triârac. Ce- 
pendant le ton , les propos & les moave- 
mens jettent déjà des indices de la ùtazûon 
d'ame , des intérêts 6c des caraâeres des 
perfonnages. 

La partie finie , le Commandeur, GernuuU 
& Cécile s'approchent du Pcre de Famille , & 
lui confeillent d'aller prendre un peu de re« 
pos. Dm ref^s ! il n'en eft plus pour lui. Il 
le» remercie , & les renvoie ; d'abord le 
Commandeur, qui ne s'en va pas (ans fe .pein- 
dre par les reproches les plus durs & les plus 
déplacés fur la mauvaife éducation qu'il pré- 
tend que le Père de Famille a donnée à fes 
enfans : enfuite Cécile , qui ne fort pas fans 
avoir montré la tendre (le qu'elle a pour fon 
père ,foif en arrêtant les reproches du Com^ 
mandewr , fôit en le tranquillifant fur fon fils 
qui «'eft plus un enûnt. Jufqu'ici , GermeuU 
ti'a pas dit un mfot. Il alloit fortîr avec Cé^ 
cile ; mais il eft l'ami de Saint^Albin; le Père 
de Famille le croit, & doit le croire inftrùit 

' -de la conduite de foa fils* U l'arrête ; 6c avant 

N vj 



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joo OBSERVATION-S 

^e d'entrex en converfation avec lui , lîbit 

une chofe qui me paroît bien dans la. vérité:,, 

& qui marque une grande bonté. Il regarde 

aller fa fille ; il remarque qu'elle: eft chai>- 

gée ; que fejs charges s'effacent ; qu'elle n-a 

plus fà vivacité, fa gaieté; qu'eUe fouffre. 

Il y a là auffi beaucoup d'art; car c'eft ainfii 

que kPoëte annonce la paffion fecrette de 

Cécile pour Germeuil', & l'ignorance oîi eifc 

k F ère de FarmlU fur cette: paffion^ Celtii-ci 

fe plaint enfuite du defpotifme que le Corn-- 

mandeuf exerce dans fa maifoit ;- du â-ouble 

que Hranreurdfi cet homme. a. jeté dan* fit. 

. femille.. iriuifait payer bien cher l'immenfè 

fortune que fes enfans en attendent. Après 

cette efpece de monologue , il interroge 

Germeuil fur fbn fils ; il le conjure, de l'é^ 

dairer; il luiexpofe la caufe de fes alarmés. 

, Un fils qui joue la. régularité le jour; qui 

. s'abfenter toutes les nuits i Cette fcene eft 

fimple., mturejle» Ce font deux amis <|ui 

^ s'entretiennent: on-y^connoît l'état de Ctr-, 

»£»//,• on y preflfent foncaraûere droit, 

Éwtnç&un.peu renfermé. Son difcours i^ 

fcconique^ Celui du Père de. FamiHe, eu d'vaL 

%QsmQ. t&adr^>. d^un gerQ.aUnoé< QçtmatiL 



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SURLEPEREDEFAMIULE, ^aï 

fie fait rien de la conduite de Saint-Albin^ 
M. d'Orbeffbn entend du bruit ; il imagine 
que ce peut êtrefon fils ; il renvoie GermeuH^ 
& il refte feul. Cette fcene n'eft qu'un mono* 
îogue de quelques lignes ; mais on y yoit ce 
que c'eft quç le cœur d'un père , lorsqu'il eft 
alarmé fur les moeurs , fur le caraâere & fur 
la conduite de fon fils. U cherche du repos ^ 
: & n'en trouve point II fe promené ; il s'af- 
fied ; il ne fait que devenir. Il a les idées les- 
plus flniflres ; & il femble fuir devant ces» 
idées, qui le pourfiiivent* 

Tandis qu'il erre , accablé de triftefle ;. 
arrive un inconnu , vêtu conîme un homme 
du peuple, le chapeau renfoncé fur les yeux y. 
& qui paroît plongé dans la douleur. Le Père 
de Famille le faifk par le bfSis , lui demande 
qui il eft j relevé le chapeau de cet inconnu , 
&reconnoît que c'efl fon fils. Toute cette 
aôion efl bien théâtrale , & je ne doute pas ^. 
Monfieur , qu'elle ne ^ît le plus grand efFetL 
îa-rcpréfentation. Imaginez-vous l'effroi d'un 
père déjà, allarmé , lorfqu^il retrouve fôn- 
enfant fous un travefUfTement aufli extraor- 
dinaire , après une- longue fuite d'abfences.^ 
Ibotâumes» Quelleiituation l qu'dle^eû £(^teli 



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5oa OBSERVATIONS 

qu elle eft pathétique ! A i'a^dl de fon fils 

, ainû déguifé , le Père dt Famille s'écrie : 

Ceft lui.*., cefl lui.... Taï trop vécu. Le 

. fils , tout à fa douleur , s'écrie auffi de fon 

. c^té : Elit pleure ; elle foupire ; elle fonge à 

s'éloigner ; je fuis perdu. Après un moment de 

trouble , à'OrbeJfon ofe preffer fon fils. Saint- 

Albin , frappé des preffentimens de fon père , 

^touché de fon état , n'ayant fur fa propre 

peine d'efpérance que dans la bonté de fon 

père , fe jette à fcs pieds , & liti avoue tout 

le myftere de fa conduite. Ce récit , Mon- 

fieur , n'eft pas un morceau dont on puiffe 

donner l'extra ; il faut le lire , & le lire en 

entier. Ceft la peinture des tranfports de 

Tamour les plus violens. Ceft un enchaîne- 

. ment de tableaux & de fentimens de toute 

^ cfpece. Ceft ià qu'on voit ce que le libertin 

le plus déterminé peut devenir à l'aipeâ 

d'une jeune perfonne , belle , innocente & 

malheureufe ; ce que la paflion , quand tHe 

eft extrême , fait entreprendre ; quelle puif- 

fance 6c qi^elle dignité la vertu conferve 

. dans l'indigence. On ne fuit pas cette fcene, 

: fans ie fentir étonné , attendri , agité. Ceft 

l'effet 4u pathétique des idées , de h, force 



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SUR LE FERE DE FAMILLE, j^f 

de rexpreffion , & de la délicatefle des ima- 
ges. Mais ce qu'il y a de iingulier , c'eft 
qu'en même temps qu'on eft occupé de la 
paflion de Saint- Albin , on éprouve le defir 
le plus vif de cônnoître cette paflion. Vous 
avez vu tout le détail de la petite manœuvre 
de l'amant d^ Sophie , pour avoir accès au- 
près d'elle. C'eft une peinture tou^à-fait 
délicate & vraie. L'Auteur a ûi , fans fe re- 
froidir , fondre dans cette fcene & les évé- 
nemens qui ont précédé , & ceux qui doi- 
vent fuivre. Saint-Albin jouiflbit du plaiilr 
de voir fouvent fâ chère Sophie , lorfque 
tout-à-coup fes efpérances font renverféçs 
par la réfolution que Sophie paroît avoir 
prife de s'en retourner d^s fà Province. Il 
en eft défefpéré j & c'eft dans cet état qu'il 
rencontre fon père , qui a paffé la nuit à l'ali- 
tendre. Ce dernier fait à fon fils les remon- 
trances convenables fur fà paffion , fes def- 
feins , fa conduite , fon déguifeme^t. Il l'in- 
terroge fur cette fille : l'hiftoir^ de Sophie 
commence à fe développer : il promet à fon 
fils de la voir , §c l'envoie fe rcpofer. 

« De l'honnêteté , de la vertu , de Tindî- 
» gence , des charjnç^ , tçut ce qui eachîufte 



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^04 OBSERVATIONS 
I» les âmes bien nées . . . . O père maUieu-^ 
9f reux l ô fils pks malheureux encore! qui 
j> eft-ce qut te dégagera de là » ? Tandis que 
te Père de Familte eft à ces réflexions , le 
Commandeur qui , en fortant de la fcene, 
avoit ordonné à fon domeftiqué de Finftruire 
du retour de fon neveu , entte en robe^de - 
chambre & en bonnet de nurt; & feupçon- 
nant ce qui eft , & gardant toujours fo» 
^caraôere méclmnt, H dit à fon beau-frere i 
H Voilà votre fils enàarqué dans une avenr 
3» turc qui va vous caufer Hen du chagrin ,. 
9 m'eftf-ce pas ? Mais je viens vous avertir 
» que votre fille & ce Gtrmeud , que vous 
9 gardez ici malgré moi , ne vous en laif- 
» feront pas manquer w. TyOrtejffbn , pea 
attentif à ce que lui dit le Commandeur ^ l'enr 
traîne hors de la fcene , & le premier Aâe 
finit. 

Ceux qui ahnent la vérité , & qui défi- 
vent que Taôion dramatique fe rapproche 
de phis en» plus de la vie domeftiqué-, feront 
charmés des premières fcenes de cet Aâe.- 
Ceux quv ont du^goût, & qui ^ment qu'iui> 
ouvrage coimnence piu^ des chofes légères p 
^QÎ^lePoëte s'avance à de plus importantes^ 



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SUR LE PERE DE FAMILLE, jo^ 

appliqueront à ce début ce vers à^ Horace : 

• Non fumum ex fulgore 9 fed ex fumo dare lucem 
Cogitât. 

Les uns & les autres remarqueront coin* 
ment y dans les circonflances les plus minu- 
tieufes de la conduite , les caraâeres fe dé- 
cèlent. Plus on fera familier avec Tértncty 
plus on aura de plaifir à lire la fcene du Pttt^ 
de Famille & de Germeuil; elle me paroît 
être tout-à-fait dans fon genre. Quant à ceHe 
oîi le père reconnoît fon fils dans l'inconnu y 
je la crois fort fupérieure au récit à'uéndré 
dans le Fils Naturel : cependant il n'y a eu 
fur ce récit qu'une voix , c*eft celle de Tad- 
miration ; Ôc je dirai fur cet Aâe en gêné-» 
rai , qu'il marche avec tant de chaleur , & 
qu'il débute par une fituation û forte , qif on 
craint que le Poète ne puiffe pas fe foute» 
nir ; mais cette crainte fera fon éloge , s*it 
fe foutient : c'eft , Monfieur , ce que noms^ 
allons examiner. 

Le fécond Ade préfente , en commençant; 

un nouveau tableau qui n'eft ni moins vraî^ 

ta moins varié y ni moins agréable que celui 

qui ouvre la pièce : c'eft l'audience du matin 

« ia Perc de Famille^ L'A^teur ^ raflemblé % 



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5o6 OBSERVATIONS 
la fcene dix à douze perfonnes de différens 
états. C'eft là que le Perc de Famille fe mon- 
tre homme jufte, Somme bienfaifant , homme 
attentif & chef d'une ipaifon. Il y a beaucoup 
d'art dans cette fcene. L'Auteur , qui s'étoit 

. propofé d*y fondre Tétat de Sophie , noie 
cette circonfiance dans un grand nombre 
d'autres qui ne tiennent point au fond , 6c 
dérobe fon dénouement, qu'on auroit deviné 

. ikas cette adrelTe. On y voit encore avec 
quelle célérité un homme de tête expédie 
plufieurs affaires en peu de temps. Toute 
cette aflemblée eft diffipéeenun inftant, 
& le Père de Famille refte feul avec fa fille , 
qu'il tache de preffentir fur fes /entimens. 
CécUtf qui^ne s'imagine pas que fon père l'ait 
dcfônée à Germeuil , homme &ns fortune y 

..ni que {^.Commandeur confentît jamais à ce 

, mariage ^ cache le fond de fon cœur à fon 
père. Celui-ci , qui n'a point-remarque dans 
fa fille de goût de préférence pour Germeuil^ 
( car elle eft trop bien née pour s'être avan- 
cie auprès d'un homme qu'elle ne peut efpé- 
rerpour époux , n'ofe le lui propofer ) : en 
forte que le Père de Famille & Cécile tournent 

i'iun autour de l'autre. C^c/7f propofe d.abord 



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SUR LE PERE DE FAMILLE. 507 

à fon père d'entrer dans un Couvent, ce qui 
ne convient point au Père de Famille , qui lui 
montre avec force les inconvéniens de cet 
état : u Je refpede la vocation religieufe , 
» mais ce n'eft pas la votre. La nature , en 
77 vous accordant les qualités fociales , ne 
» vous deftina point à l'inutilité .... Cécile , 

n vous foupirez Ah ! fi ce deflein te 

» venoit de quelque caufe fecrette , tu ae 
>y fais pas le fort que tu te ptéparerois ! Tu 
ï> n'as pas entendu les gémiflemens des ki- 
» fortunées dont tu,irois augmenter le nom-* 
7) bre. Ils percent la nuit &. le filencc de 
» leurs prifons ; c'eft alors , mon enâuit , que 
n \qs larmes coulent amèrement & ians té- 
j> moin , que les couches folitaircs en-fo«it 
. » arrofé^s . . . MademoiiêHe., ne me parkz 
. n jamais de Couvent Je n'^irai point donné 
ji la vie à un eqfent , ^Je ne laurai point 
. ly élevé , je n'aurai point travaillé fcns relâ- 
n che à aflurer fon bonheur , pour le laifftr 
» defcendre dans un tombeau , & avec lui , 
n .mes efpéi-ances jÇc celles de la fociété 
» trompées. Et qui la repeuplera de ci- 
ï7 toyens vertueux , & les femmes les plu* 
h dignes d'être des mères de fj^miUe s'7 
» refufent? 



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3o8 OBSERVATIONS 

CVci/^ demande enfuîte à garder le célibat; 
état contraire à la nature , fur lequel fonpere 
réclaire , Tefeaie. « Cécile , la nature a fes 
V vues ; & fi vous regardez bien , vous ver- 
n rez ùl vengeance fur tous ceux qui les ont 
» trompées ; les hommes punis du célibrat 
» par le vice , les femmes par le mépris & 
» par Tennui... Vous connoiffez les différens 
n états ; dites-moi 5 en eft-il un plus trifle &L 
» moins confidéré que celui d'une fille âgée ? 
n Mon en£ïnt, paflé trente ans, on fuppofe 
n quelques défauts de corps ou d'efprit à 
» celle qui n'a trouvé perfonne qui fût tenté 
n de fupporter avec elle les peines de la vie. 
n Que cela foit ou non , l'âge avance , les 
» charmes paffent, les hommes s'éloignent, 
n la mauvaife humeur prend ; on perd fes 
» parens , fes connoîfTances , fes amis. Une 
19 fille furannée n'a plus autour d'elle que 
n des indifférens qui la négligent , ou des 
f} âmes intérefTées qui comptent fes jours. 
n Elle le fent ; elle s'en afflige ; elle vit fans 
» qu'on la confole , & meurt fans qu'on la 
» pleure. 

Ces deux tableaux conduifent le Père de 
Famille à examiner la condition du mariage;^ 



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SUR LE PERE DE FAMILLE. 30^ 
dont il parle avec enthouflafme ; &i cela eft 
dans fon caraâere. « C'eft un état que la 
n nature impofe ; c'eft la vocation de tout 
9> ce qui reipire... Si le mariage expofe à des 
n peines cruelles , c'eft auffi la fource des 
» plaifirs les plus doux. Où font les exem- 
» pies de Tintér^t pur & fincere , de la ten- 
>» drefTe réelle , de la confiance intime , des 
n iècours continus , des fktisfaâions réci«- ^ 
n proques , des chagrins partagés , des fou- 
n pirs entendus , des larmes confondues , fi 
» ce n'eft dans le mariage ? Qu*eft-ce que 
» rhomme de bien préfère à fa femme ? 
» Qu'y a-t-il au monde qu'un père aime 
ji plus que fon enfant ? O lien facré des 
» époux , fi je penfe à vous , mon ame s'é- 
» chauffe & s'élève ! O noms tendres de fils 
y» & de filles , je ne vous prononçai jamais 
ff fans treflaillir , fans être touché ! rien n'eft 
» plus doux à mon oreille , rien n'eft plus 
» intéreflant > à mon cœur , &c. n Cette 
fçene eft une des plus belles de la Pièce » 
par la variété des peintures , la vérité de la 
morale , la force &la fiinplicité du dialogue, 
& la pofition embarraffante de deux perfon- 
nés qui ont au fond du cœur la même idée f 



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•jio OBSERVATIONS 

à qui elle vient à tout moment fur le bord 
des lèvres , & qui n*ofent fe Tavouer. CéciU 
s*y montre tendre , timide , fenfée & cir- 
çonfpe^^e ; le Père de Famille inftruit des de- 
voirs de la vie , ferme ,• pacifique; & finit 
paf être défolé. 11 a deux enfans, un fils qui 
s'eft embarqué dans une paffion infenfée , & 
une fille qui fe refufe à tout état. 

* On annonce deux femmes : Cécile fort. 
Une de ces deux femmes eft Sophie , ôcTau- 
tre Madame Hébert, fa bonne. Le Père de 
Fumill^, qui les avoit appellées chez lui dans 
Tentr'adle , dit , en voyant Sophie : il ne m'a 
point trompé. Quelle modeftie , quels char- 
mes , quelle douceur ! Sophie eft bien éloi- 
gnée de foupçonner qu'elle eft dans la mai-? 
fon & en préfencedu père de fon amant, 
qu'elle croit un ouvrier. Quel fujet de 
fcene ! Quelîfe fcené auffi que celle-ci, Mon- 
fieur l Jugei quel tabîeau elle formeroit au 
théâtre ! On verroit , dans une falle décorée 
comme les nôtres , fur le devant une jeune 
inconnue , alîife à côté d'un homme refpec- 
table , les yeux baiffés , les mains croifées, 
la contenance mod^fte & timide ,' interrogée 

, èi répondant de fon père , de fa mère , de 



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SUR LE PERE DE FAMILLE. 3 1 î 

{on état & de fon pays j tandis que , fur le 
fond , une bonne vieille ourle roit une toile 
grofBei'e qu'elle auroit attachée avec une 
épingle fur fon genou : voilà la fcene dont il 
s'agit. Il eft impoffible d'en lire une ligne 
fans pleurer. C'efl de la part du Père de Fa» 
mille l'exprellion la plus pure de la bonté ; 
de la parttle la jeune Sophie , l'expreiSon la ^ 
plus touchante de l'innocence , de la can- 
deur , de la fimplicité & de l'infortune. M» 
ù'OrbeJfon ne peut s'empêcher de s'inté- ^ 
refTer à cette enfant ; & il faudroit avoir le 
cœur bien dur pour fe refufer à la pitié. De 
que fiions en que fiions , il en vient à celles-ci : 
ic. Qu'efl-c^ qu'un jeune homme dont oa 
w m'a parlé , qui s'appelle Sergi , & qui de- 
j> . meure à côté de vous » ? Madame Hébert 
s'écrie *du fond de la falle : « Ah ? Monfieur , 
n c'efl le garçon le plus honnête ! Sophie: 
j> C'efl un malheureux qui gagne fon pain 1 
»- comme nous , & qui a uni fa mifere à la. 
3> nôtre. Le Père de Famille. Efl-ce là 
i> tout ce que vous en favez ? Sophie. Oui, 
>i Monfieur. Le Père de Famill. Eh bien l 
» Mademoifelle , ce malheureux-là !... So- 
37, PHiE, Vous le connoifTex? Le Père di^ . 



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Sii OBSERVATIONS 

9> Famillb. Si je le connois ! Ceft 

n mon fils », 

Imaginez-vous ce que devient cette pau- 
vre fille à ce mot: Ce(l mon fils. Ce jeune 
honune qui vit à côté d'elle, qu'elle a regardé 
comme un homme du peuple , qu'elle aime , 
dont elle eft aimée , eft le fils d'un homme 
opulent & puif&nt. Toutes ces idées fe pré- 
fentent à elle ; elle s'abandonne à la douleur 
la plus tendre & la plus touchante. Le P<re 
de Famille la rafTure , la confole , lui offre du 
fecours ; mais il en elcige le facrifice de fa 
pai&on; il faut qu'elle annonce elle-même 
ce facrifice à fon amant. Dans le défordre où 
clk eft , elle ne peut fe refufer à rien. Le 
Père de Famille fent combien il feroit doux 
de préférer pour fon fils une femme fi char- 
mante 'y mais \ts lois du monde i la naifTance ! 
le préjugé ! Il cherche à fecouer de fon ame 
l'impreffion que cette enfant y a feîte ; & il 
fe difpofe à parler à fon fils comme il con- 
vient à un père fenfé. 

Saint' Albin fait que fon père a vu Sophie; 

îl s'approche de lui en tremblant, &la fcene 

s'engage par ces mots : Mon père ^ vousVave^ 

vue% Ceft le combat le plus violent de la 

paflîoii 



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SUR LE PERE DE FAMILLE. 51 j 
paâîon & de la raifon. Le Pert de Famille 
fc montre à fon fils fous toutes fortes d« for- 
mes. Saint-Albin i qui eft peut-être Tamant 
le plus emporté & le plus ingénieux qu'il y 
ait au Théâtre , répond à tout , devient mê^ ' 
me quelquefois très-embarraflant. L'humeify 
«'élevé de part& d'autre, Saint-Jllhin^ s'a^ 
Jbandonne à deç propos inconfidérés ; fou 
père lui impôfe iilence , mais inutilement ^ 
il continue d'inveâiver contre l'autorité pa- 
ternelle , qu'il appelle une tyrannie. Le père 
irrité , lui (Ut dans fe colère : aEloignez- 
» vous de moi , enfant ingrat , dénaturé ; je 
f> vous donne ma malédiâion : allez loin de 
» moi ». Son fils s'en va ; mais à peine a-t-*il 
fait quelques pas , que fon père court après 
Jui , & l'arrête en lui difant : Oh vas-tu , mal' 
heureux? Il s'abandonne enfuite àlaÇlainte 
Ja plus amere 5 ôc voyant fon fils à fès pieds, 
il lui dit ces mots ^ui déploient toute i'ame 
.d!un père : « Retirez-vous de moi, cachez.- 
-^1 moi vos larmes. Vous déchirez mon cœur, 
n. & je ne puis, vous en chaffer ». La belle 
fcene ! Peut-être faut-il être père pour en 
fentit tout le pathétique. Il y a fiir-toutun 
jx^rite <p4 n« feia^a^perju^que de çe^ qjjî 



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514 OBSERVATIONS 

ont le taft très-fin. C*eft que le père y ( 
quelquefois le ton un peu dur & brufque ; ce 
qui doit être ; car il craint d'être foible & 
mou. De-là lamalédiâion amenée. Que ceux 
qui font tentés de regarder le PeredeFamUU 
comme un bon-homme , confultent cet en- 
idroit, & voient ce qu'ils auroient dit de 
mieux à fa place. Le moment de la malé- 
di6Hon arracheroit fiirement des larmes an 
Théâtre ; & l'on ne peut difconvenir' que 
cette idée , & celle de la prière du père fur 
fon fils , qui commence la même fcene ^ ne 
-foient deux idées de génie. 

Tandis que le Père de Famille fe livre à fa 
douleur , arrive le Commandeur. Saint-Albin 
vient d'être aux prifes avec fon père , qui lui 
rappelle tous les motifs honnêtes de renon- 
cer à* fa pafSon ; en voici un autre qui va 
4'attaquer par l'intérêt & par- tous les • pr€- 
*jugés du monde. Il part tje l'état de défeC- 
"poir où Saint' ABin a réduit fon perc. Ce 
début eft très-éloquent ; car îès méchans le 
Tont aufli à leur manière. Ce qu'il y a' de 
fingulier dans cette icene , c'eft qu'elle a le 
même objet que la prjécédeme ^ & qu'il n'y 
• irien de û divers : cUverlké far le caraâete 



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SUR LE PERE DE FAMILLE. 31c 

de l'oncle , par les chofes objedées & ré- 
pondues , par le ton de Tonde & du nevei^ 
On y vpit ce que les vues intérdTées don- 
nent de bafTefle dans les fentimens & dans 
l'expreflion j ce que la paffion donne d'en- 
thoufiafme , de réfignation , de noblefle. 
4c Tu fe^-as pauvre.... J'ai quinze cents livres 
19 de retite.... Tu feras méprifé.... J'ai quinze 
» cents livres de rentc^é/Ti^ n'auras rien..,J 
» J'aurai Sophun. Cet oncle eft auffi très- 
pathétique; 5c il -y a des momens où Ton 
feroit tenté de rirp & de pleurer en même 
temps de ce qu'il dit. Tel eft par exemple , 
cet endroit ; a Ne fuis-je pas bien à plaindre ? 
n Je me fuis privé de tout pendan^ quarfinte 
p ans ! J'aurois pu me marier , & je me fuis 
V privé de cette confolation. J'ai peridu d^ 
» vue les nvensp9ur m'açts^cher à ceux-ci; 
n,m[en yoilà bien récompenfé I... Que4ir^* 
i> t-^n de iQoi dans ^& . monde ? ypilà qui 
» fefa iait^ jç n'^ofe^rai pl;ijs. me mpÇLtrier,; 
.»pvkfi je parois quelle part, ôc que l'o^ 
j> demande qui eft cette vieille Croix qui a 
ji l'air fi chagrin : ,on répondra tout bas : 
i^ C'eftle Commandeur d'^ttviZ/.... tfoncle 
^de çf^ jeuaç^ fou I ^i ^ époufé.... Ovà^ 

,0 ij 



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3i6 OBSERVATIONS 

» eniuite on fe parlera tout bas ; on me re- 
'9f gardera. La honte & le dépit me Êdfiront; 
w je me lèverai, je prendrai ma canne & 
» m*en irai» .... Ce malheur lui paroît fi 
grand, qu'il s'écrie tout de fuite : «Non, 
» je voudrois, pour tout ce que je poflède, 
» lorfque tu grariffois le long des murs du 
^ Fort Saint-Phifippe , que quelque Anglois, 
*j) d'un bon cou'p de bayonnette , t'eût en- 
» voyé dans le foffé , & que tu fuflès de- 
V meure enfeveli avec les autres u.... L'ori- 
ginal caraftere que ce Commandeur ! Mo^ 
lîere ne dédaigneroit pas de l'avoir trouvé. 
Le Poète a encore préparé fon dénouement 
dans cette fcene , & y a jeté de côté- & 
d'autte , divers trarts qui difpofent au chan<- 
gement d'état de Sophie, Mais ces traits font 
placés dans des endroits fi violens , & ib 
fthtartienès fi n^tdiiJlîélnèrtt , -qu'il «ft arf- 
^poffible d'en foupçoitoé^r Tobjèt éloigné. En 
généi^al ,* cfeîte' pièce' n^eft' pas utic machine 
dont on piiifl¥ ^démêler toiit'i^t dans une 
première leÔure. 

L'oncle & le ne/éufe fépafent très-mé- 
^ontens l'un de l'autre; ^Sdnt" Albin très- 
iréfalu^'époùfer Sopiàe^ léCammandetfrttèéz 



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SUR LE PÈRE DÉ FAMILLE, jt^ 

(déterminé à empêcher ce maris^e. Mais. 
Saint- Albin n*eil pas à la fin de fes douleurs. 
Voici Sophie qui entre , foutenue de Ma- 
dame Hcbert ^ & qui vient lui annoncer 
qu'elle ne peut être à lui, ni lui à elle. J^ 
ne crois pas , Monfieur, qu'on entendît de 
iàng-froid au théâtre , ce que la paillon , 
l'honneur & le défefpoir infpirent à Saint" 
Albin , ni ce que l'ingénuité , la raifon , la 
candeur fuggerent ^ Sopfiit. Elle ne peut 
s'arracher de fon amant , ni lui d'elle ; c'eft 
Madame Hébert qui les fépare ; & Saint" 
Albin refte , maudit de fon père , déshérité 
par fon oncle , 6c abandonné de fa maîtreiTe. 
Quel état! 

- Cécili fa fœur , & Oermeuil fort ami , vîen- , 
neilt à fon fecours.. Appuya ^ur le dqs d'un 
£niteuil , la tête penchée fur fes mains , il ne 
les voit point; il les entend feulement. Il 
imagine que ce font de nouveaux perfécu- 
tçpr^ qui lui arrivent ; il les chafle ; il les 
rappelle ; il demande Germeuil; il éloigne fa 
fœur; il fe levé ; il marche; il médite quel- 
que projet violent ; puis s'adreffant tout-à-; 
coup à fon ami , il lui dit : a Vous aimer 
w Cécile ;]*dio\Q Sophie; la même perfécution 
^ iij 



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fi^ OBSERVATION^ 

9> qu'on me fait vous attend. Allons tous qna^ 
7f tre chercher k bonheur loin des inhumains 
îf qui nous environnent »• Que devient Ger» 
nteuil à ce difcours ; lui , à qui le Commanf 
dctiryitntàe propofer £i fortune & fa nièce,' 
à condition de le féconder dans le projet d'en- 
fermer Sophie ? Il n'épargne rien pour dé- 
tourner fbn ami de ce rapt : maïs Saint'Alh'm 
ne voit qu'un malheur au monde , c*eft celui 
de perdre celle qu*il aime. II court s'affiirer 
de Sophie, Que fera Gcrmeuil? Il ne peut 
ni parler , ni fe taire , ni agir , ni céder.. Si 
le Commandeur enferme Sophie , il eft perdu j 
{iSaint-AlbinV^tiltyQ, il eft perdu. Il font 
qu'il fe brouille avec le Père de FamHle , on» 
avec fon ami ; & c'eft ce que le Commandeur 
a bien vu , quand il hii a communiqué Ibtt 
projet. 

Je ne- crois pas qu'on puîfle fbuhaîter un 
Afte plus rempli. Il y a douze fcenes; 8c 
toutes font plus fortes les unes que les au- 
très. Les perfortnages y paroiflent tous, & 
toujours avec ladiverfité de leurs caraâeres» 
On y voit le Père de Famille dans fon dome(^ 
tique , avec fà fille , occupé de fon établifTe* 
ment , vis-à-vis d'une jeune infortunée , & 



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SUR LE PERE DE FAMILLE. 31^ 

tvecfon fils. Eft-il forti: TAfte n'en devient 
que plus agité , 6c l'intérêt plus preflant. Les 
fcenes fe préparent &L s'appellent mutuelle* 
ment; les incidens fe midtiplient , lans que 
la clarté en fouffre -, les perfonnages fe font 
défirer ; & la feule inquiétude qui rcfte après 
deux aâes de cette force , c'eft ce que de« 
viendra le troifieme oîi nous allons entrer. 

Gemuuily qui n'a eu qu'un moment pout 
Ibuflraire SophUzMX projets violens de Saint* 
Albin Se du Commandeur , fuit Cécile en la 
fiippliant ; 6c Cécile rejette Ùl prière. Conv» 
ment recevoir Sophie dans fon appartement? 
Une inconnue 9 la maitreffe de fon frère , à 
Vistfu de (on père ! Non , elle ne le doit 
pas. Germeuil l'a bien prévu ; mais il connoît 
le caraâere humain 6c fenfible de Cécile; il 
eft sûr qu'elle n'aura jamais la dureté de ren* 
voyer cette en£mt, s'il réuifit à laluipréfen-» 
ter. D a profité du moment oîi le Commandeur. 
sflà fen projet. Saint- Albin au fien, le Père 
de Famille à isL douleur , 6c les domeftiques 
écartés ou à leurs fondions. Il l'a introduite^ 
& la voilà en préfènce de Cécile. 

Sophie fait tous les dangers qui la mena-* 

cent; elle vient chercher un afde au milieii 

O iv * 



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fiô OBSERVATIONS 
de fes ennemis ; elle en a refprit troublé f 
^De ne voit ni n'emend. On l'appelle ; elle 
ne fait oil elle va ; elle ne connoîtperfbnne ; 
tlle erre fur la fcene jufqu'à ce que GermeuU 
Taille prendre , & Fait amenée à CécïU, 
Quelle entrée de fcene 1 qu'elle eu vraie ! & 
quel effet elle ferait au théâtre ! Sophie s 
approchant de Cécile , tombe évanouie , 6c 
lians l'efpecede délire qui la faiût, elle s'écrie 
douloureufement : Les cruels L„ les çrueUL.m 
^ue leur al-jefnit ? Revenue à elle-même , 
elle parle à Cécile ; ôc ce qu'elle lui dit efl 
de la plus grande funpHcité , & du plus grand 
pathétique. L'Auteur dit dans fa poétique , 
c[ue fon fecret edde bien lire les Anciens» 
En effet , fi vous comparez les difcours de 
Priant aux pieds ^Achille avec les difcours 
de Sophie aux pieds Cécile, vous verrez que 
je'eft le même génie qui les a diâés. Si cel« 
cft, lifonsdonc les Anciens. 

Cécile ne peuttéfifter ; elle relevé Sophie, 
& la confie à fa femme-de-chambre ; mai^ 
un endroit de cette fcene que je ne puis ou- 
blier, c'eftque G^/7n^«i/^ touché delà bonté 
de Cécile , fe jette à fes pieds , lui prend une. 
inain ^ & eft fur le point de lui déclarer Huk 



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SUR LE PERE DE FAMILLE, ^t^ 
a^^our. Il n'y a point d'homme à fa place qui' 
ja'eût été tenté de faire la même chofe ; mais 
U^feut bien confioîtr? le cœur humain, pour 
y faifir ces mouvemehs fugitifs. Ce font ces 
bagatelles , qui ne font que des bagatelles 
^ux yeux des leâeurs communs , cjui mar- 
quent ^^ géniç aux yeux des fpeclateurs éclai-^ 
fiés y c'eft Madfma Pernelk^ du Tartuffe ,''qui,. 
après avok grondé tout le monde , fere^tbur- 
ne , & fe met encore à gronder fa fervante^ 
Cédle n'eft pas long-temps à s'apperce- 
yoir de Taélion imprudente qu'elle vient de 
feire. H faut voir a,u{îi comment elle traiteÇ 
CcmKuill Ceft-là. qu'il n'eft pas difficile de 
«econnoître l'epipice qu'elle a fiir cet honv* 
me ; c'eil-là qn'ion voit que ces deux, per- 
fonnes s'aiment , quoiqu'ils ne s'en parlent^ 
pas i c'eft^à encore que le Poëte ,.tout à foiv 
aûion y prépare lesfcenes fuivantes ; car rien 
xxê vient dans cette Piec« fans être amenée 
CcVi/^, peu accQUtumée à une pofition telle 
^e Ja ûcnnç^,, fait voir \ Germcuil quel dan- 
ger il y auroit à l'abandonner à elle-même : 
çlle fera ceiit mal-adrefles qui dècouvriront- 
ÇOut, s'il ne la fecourt ;, aùfTi r^y mAti(\uQT^- 
^%^^it^}Aw l^ Commandeur ^xÛYt ^ ôc G^p»^ 



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Vi* OBSERVATIONS 

m€uil qui le joue , doit Téviter ^ & fort ayaUf- 
qu'il paroifle. ^ 

Le Commandeur y croyant Varoirembar-^ 
que dans fon projet d'enfermer Sophie , par' 
Tefpérance de fa fortune & de' fa nièce, 
vient d'un ton doux , faux & patelin , per— 
fuader , s*îl peut , à Cécile , que les promef^ 
lès qu'il a faites à Germeuil font réelles» Il y- 
prend d'autant plus d'intérêt , qu'il ne doute 
point que * ces amans d'intelligence ne fe 
foîent déjà enti-etenus la - defTus ', ce qut 
pourtant n*efl pas rrai. II fe déchaîne d'à— 
borâ contre fon neveu : fk tendreffe , dit-il , 
s'efl toute raflèmbléé fur fa nièce ; elle fera 
fon unique héritière. If aime Germeuil^ S 
faut qu'elle' Tépoufe. Cécile^ qui n'a nulle 
confiance en fes difcours , le traite leflement^ 
6c rejette loin d'elle l'offre d'une fortune qui 
appartient , à beaucoup plus jùfle dtre , aux 
pauvres parens qu^il a en province^ qu'à fôiî 
frère & à elle.. On voit dans cette fcene le 
Commandeur conféquent dans fes ni&i ; oit 
y apprend jiîfqu'où les parens peuvent dif^ 
ipofer de leur fortune ; on y reconnoît l'ame 
fiere & généreufè de Cécile; on continue 
d'y montrer le defpôdfme du Cùmrtàj/iHeut 



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SUR LE PERE DE FAMILLE, 345 

dans la maifon du Père de Famille , la raifon 
de ce defpotifine ; & Ton prépare le dé-* 
nouement , qui tient au changement d'état 
de Sophie. 

La fcene furvante entre d'OrheJJhn & fo» 
fils , le Commandeur & fa nièce, eft le mo-» 
ment oh. Sainte Albin conjure fon père de lui ^ 
rendre ce qu'il aime. Perfuadé que Germeuil 
a fait mettre à exécution la lettre de cachet , 
le Commandeur confomme fa fcélérateffe. Il 
feint de fe repentir ; il n'ofe avouer. Il prie 
Cécile de parler pour lui ; car tu fais tout , lui 
dit-il : Sainte Albin attend en {lifpens l'aveu 
du Commandeur; le Père de Famille le preffe ; 
alors il avoue l'emprifonnement de Sophie, 
la part qu'il croit que Germeuil ^. à fon projet, 
la promeffe qu'il lui a faite de fa fortune & 
de fa nièce ; c'eft-à-dire , qu'il n'épargne rien 
pour l'avilir. Alors que devient Saint- Albin? 
Que doit-il penfer de Germeuil? Que de- 
vient Cécile F pe quel œil le Père de Famille 
Toit^il un homme à qui il deftînoit fecrette- 
ment fa iîlle, fur-tout lorfque Saint-Albin , 
dans fes fureurs , révèle à fon pcre la confi* 
dence qu'il avoit faite à fon ami . de {on 

4e(Iein d'enlever Sophie ! Imaginez l'effet et 

O y'} 



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5Ï4 Jf>BSERVATIONS^ 

cette^ene , ôcla difficulté qu*il y avoît £ 
la faire ; la variété des carafteres , des inté— 
fiêts , des ÎR^reilions. Lifez-la., Monileur ,, 
& vous verrez ,. malgré fa rapidité , le Père. 
de Familh indigné.,. 6c noble dans Ton indi' 
gnation ; le. Commandeur enchanté aa fond' 
de fon ame , & coiitrit au dehors ; Cécile dé- 
folée ,. ef&ayée ; Saint- Albin furieux :.c'efL 
dans ce moment qu'entre Geryneiùl.^ 

Cécile^ qui l'apperçoit^. court au-devant 
de lui. Saint-Albin la; fuit en criant à Ger-^ 
meuil: Traître , où eft-elU ? QujenAs-tufait? 
Le Père de Famille fuit Sainte Albin en criant:. 
Mon fils J.^.JLe froid & tranquille Comos^xK 
deur s'applaudit fecrétement ; Getmcuil conr- 
çpit tout d!un c<yip ce. qui,s'eil pafTé ; il fe: 
défend ; leScélérsit.Commandeur liû dit trifte- 
ment; Germeuil^il /i.ejl plus temps de, dijj^^ 
muler ^fai tout dit, Germeuil^povt toute. ré- 
ponfe , tire de fa poche la lettre de cachet^ 
^la lui pr.éfente; Le Commandeur^ qpiùât 
que , s'il en eût fait ufage,, elle feroit ea 
d'autres, mains,, la. prend , la regarde , la rc* 
çonnoît , & refte confondu. LeJ^ere de Fa- 
tfiille tombe dans l'incertitude ; Saint-Alhin. 
gui apprend que. fa maîuefle, eft libre ^ eft 



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Sim LE PERE DE FAMILLE. Itf 
Ittichanté , & court chez Madame Héhen re* 
voir Sophie ^ ou arracher de fa Bonne le fe- 
cret de fâ retraite. CéciU le âiit ; Germeuil 
s'étoit déjà retiré ; le Ptrc de Famille fie le 
Commandeur refient.. 

C'eft ici que cet homme terrible achevé 
de fe peindre par la violence de fes confeib , 
& le Père de famille par le grand fens de fes 
i:éponfes. Le premier voudroit que fon beau* 
frère rendît la vie dure à fon fils , qu'il chaf- 
Ût Germeuil, enfermât fa fille dans un Cou- 
vent, & ^0Mï(uiy\t Sophie & madame Hébem 
Le Père. deFam'dle lui fait voirtju'il n'y aque 
£olie Se injiiftice dans tout cela. Le Comman* 
deur^ furieux d'avoir été joué par Germeuil,. 
propofe à fon beau-frere Taltemative^ ou de 
chaiTer GermeuU de la maifon ^ ou de l'en 
lîiiiler fortir lui-même. Le Père de Famille 9^ 
£itigué de.cet homme, le laiffe maître de for^ 
tir s'il le juge à propos ; mab il reftera.pour' 
examiner toutes les fottifes qu'on fait dan» 
cette maifon , & pour les remettre fous le 
nti à fon beau-frere. II veut voir ce que: 
«ette affaire deviendra* 

Ceux qui fe connoiilfent en.aâîon drania4 
lique , ne balanceront pas à prononcer quiL 



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Ji8 OBSERVATIONS 

cet Aâe ne foit le plus diéâtral des troH' 
que nous venons iTeitsniner. Il eft n^ide ^ 
il eft plein d'événemens; les fcenes en font 
courtes & chaudes ; ôc il n'y a perfonne , 
pour peu qu'il s'entende en ouvrage de cette 
sature , qui ne dife au-dedans de lui-même r 
Quel homme , que ce Commandeur! Quelle 
madnne , que cette Pièce ! 

Saint'Alkiny ayant appris que c'eft à Ger* 
wicuU que Madame Hébert a confié la jeune 
Sophie , entre forieux , réfolu de lui enfon- 
cer fon épée dans le fein , & d'aller partout 
où le conduira Tefpoir de retrouver fa rnsd- 
trèfle. Il appelle un domeftique , & envoie 
un défi à GermeuU. Cécile connoît fon inno- 
cence ; elle le défend ; elle achevé d'irriter 
fon frère. U hii jette des mots qui portent la 
terreur dans fon ame ; & à travers fe^ tranP 
ports , il hii découvre le double enlèvement 
qu'il avoit projeté. Quel étonnemem pour 
CéciU ! Elle infifte fur l'innocence de Ger* 
0Ktti/ 9- malgré les apparences; elle conjure 
Sain$-A&in de ne pas perdre un homme 
qu'elle aime , en l'accufant auprès de foa 
père: mais il n^eft plus temps j Saint- AUfin 
1^ tout dit» 



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SURLEPEREDEFAMItEE. fif 

* te Pert de Famille 5 <pri contipk la fituatioit 
crnelie- de fon fils , & qui craint tout cte la 
riôlence de fon caraâere , entre 6c lui dit: 
a Tu me fuis , & je ne peujkfabandonner ; 
n Je n*ai plus de fils , & il te refte toujours 
» un père »• Il le prie , il le conjure , tt 
cherche à le détacher de fa folle paillon , & 
à calmer (on reflentiment contre GemuuiU 
G'eft la premiete fois*, depui&long-temps i 
que ce père malheureux fe trouve feul avec 
fes enfans ; fon cœur s'épanche entr'eux. D 
s'adrefle à fon fils de la tnaniere la phis 4ln«^ 
dre ; mais Saint- AUnn, tout occupé de fon 
projet de vengeance , ne répond rien ; il eft 
conmie ftupide 6ê féroce. Le Père s^irrite de 
fà dureté , & le pourfuit en lui criant : Rends* 
moi mon fils. Ce fils cruel continue d'être 
iburd à la votx de fon père , que le dégoût 
de & famille & celui de la vie faififlént éga^*^ 
lement U veut s*éloigner ; il Veut aller moti* 
rir loin de fês enfans. Cécile s'approche àt 
luî, lui prend les mâns, cherche aie coft^ 
foler ; & îon père , en fe plaignant de fo» 
fort , lui révèle le projet qu'il avoit formé 
de lui donner Oermeuil pour époux. Mais^ 
aj[0U€e*t*il , toi^m'accatU ^lafoU; Uhy 



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^f OBSERVATIONS 

fimt plus penfiu QueU mots pour Cécikf 
C'eft ion imtmidettce , e'ieil 1^ çônièil de 
Germeuit qui ont tout renv^rfé^ X>3as ce* 
circonflancés , Gtrmeutl k préieitte , & cette 
£:ene e(ï toute pantomime. Cbacurf y Jette 
tm cri. A i'afp^ dé Germeuil , la fureur 
s*cmpare de Sai/U^AMn ; la frayeur faifît 
CiciU. Le Ptrcde-FamiUc conflerné , arrête 
Ion fik, rentraioe hor$ de b fcene , & ren- 
tre. Le Commandeur «Doit parot^e ; « Mon 
» frère 9 lui dit le Perc de Famille , dans un 
•t li^ment je fuis à vous. Le Commandair lui 
ji répond : Ceft-à*-dire , que vous ne vou^ 
3» lez pas de moi d«M» c-e^u^i: Serviteur )>r 
Voilà toute k, fçene > nuû» ily a certaine- 
ment du génie à Tafvoir ioiagiilée. i°. Parce 
que le Commandeur n'eft pas un homme qu'il 
ÊtiUe laifler oublier; c*eft'le imchiniAe de 
Ik Pièce. %^. Parce que; c?urieux,. ti-acaâier 
&. méchant comme ilefi, il n'eA pas natu^ 
rcl qa'il reftëfeul ; il doit chercher les Au- 
tres, qui font ttois &r k fcene. )^- Parce 
qu'il falloit ménager ^ entre lui & le Pert de 
FamilU ^ qvkelqaç rstiÛMitde querelle: qyiles 
pccupât , tandis, que. Sopàk ^Samt-^tlnn 
i^tx:auye»>me^emUkî:<;« q^i arfivj&ra dw. 



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Sur LE PERE DE FAMILLE. 3.1^ 
Knftant. 4**. Parce qu'on donne lieu à la 
bonté du Père de Famille de fc montrer , en 
écartant ce méchant Commandeur dans un 
inftant où il ie paflbit des chofes qu'il igno- 
roit, & dont k connoifTance pouvoit lur 
donner tant d*avantage fur Saint- Albin , fur 
Cécile ; & fur-toiit for GermeuiL %^. Parce 
qu'on a befoin du Commandeur ailleurs. Ce 
font les motifs d'une fcene qui montrent l'in- 
telligence duPoëte^ & k difficulté d'en faire 
une bonne analyfe. Avant que de rejoindre 
le Commandeur , le Père de Famille dit à G^r- 
meuil : «Vous ayez fu le projet de mon fils , 
» & vous me l'avez tu. Vous avez fu le pro- 
n jet àa. Commandeur , & vous-me Pavez tu j, 
» à itioil Vous , GernreuU! vous avez fouf> 
n trait à mon fils , votre ami , celle qu'il ai- 
»me \ vous en êtes convaincu, & vous 
j> vous taifezw ! Germeuil s'cxcuk ; M. d'Or- 
Sejfon lui ordonne de retrouver Sophie » & it 
fort, • 

Figurez-vous , Monfleur , la fiftuatîon de 
Cécile & de Germeuil. Celui-ci a reçu un défi 
lie Saint' Albin, & Cécile vient de fàvoir par 
ion père , que c'eft à Germeuil qu'elle étoit 
jdçftinée : elle l'apprend à Germeuil. Quel 



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^6 OBSERVATIONS 
moment pour cet homme l Celui oii on lui 
dit qu'il eflaimé , eft celui où il eft brouillé 
ârvec tout le monde. Mais ce n'eft pas tout; 
Madame Hubert , alarmée par la vifite de 
Saint' Albin ^ ne fâchant plus ce que G<r- 
mtuil, à qui elle a confié Sophie , peut avoir 
fait de ce cher en^sint , s'eft préfentée à la por- 
te ; elle veut entrer J elle demande à parler^ 
La frayeur s*empare de Cécile; elle veut aller 
tout révéler à fon père ; GermtuU Tarrête} 
Saint- Albin entre. 

' Cécile y qui connoît la violence de fou 
firere , & qui craint que , malgré le flegme 
de Germeuil , la maifon de {on père ne foît 
enfanglantée , preffée par les menaces fom- 
bres & terribles ^e Saint-Albim ^dteffe à 
fon amant , fe réfout à apprendre à fon frère 
que Sophie eft dans fon appartement ; que 
c'eft Germeuil qui la lui a amenée , & qui Ta 
fauvée du Commandeur Se de luL a Homme 
» cruel ! Honune violentî Allez maintenant 
» lui plonger votre épée dans le fein» ! Quel 
eft à ce difcours , Tétat de Saint- Albin ? D 
demande pardon à fà fœur , à fon ami ; il fe 
peint la fituation cruelle de Sophie, a Elle 
») fait mon projet... Elle pleure.... Elle fè 



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StJRLEPEREDEFAAlttLE. ^t 

h dérefpere»... Elle me méprifer... Elle me 
» hait.... Il faut que je la voie ». On pe ré- 
fifte point à un amant du caraâere de Saint'^ 
Albin; G^/vw^wi/ intercède pour lui; CécUe 
fe laiffe vaincre. Le Pen de Famille & le 
Commandeur font occupés. On met en fenti- 
ixelle lafeimne-de-chambre , & Sophie ^zxoiu 

Effrayée à la vue de Saint- Albin , elle va 
lé Jeter entre les bras de Cécile , qui h raffu-^ 
lie ; déjà fon amant eft à ibs pieds ; Sophie 
Taccablc de reproches , & hii demande à s'en 
aller. Saint- Albin aimeroit mieux mourir 
que d'y cônfèntir. Cette fcene eu très-dou- 
ce , très-pathétique. Saint- Albin y conferve* 
fon caraâere tendre & violent ; Sophie n'eft. 
nulle part plus innocente , plus belle , plus 
ifttéreflante. Il lui prend un accès de colère 
enfentme, qui eft de la dernière vérité» 
u Vous êtes fans pitié ; oui , vous êtes fans ' 
n pitié. Vil ravifleur , que t'ai- je fait ? Quel 
n droit as-tu fur moi ? Je veux m'en aller,^ 
» Qui eft-ce qui ofera m'arrêter .^».^ Vous 
» m'aimez ? Vous m'avez aimée ? Vous...»? 

La femme de chambre crie : On vient , on 
vient, Ds fe difperfent tous , chacun de fo» 
côté. Le Commandeur j attiré par le bruit quc^ 



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^^% OBSERVATIONS 
fieùfok Madame Hébert pour entrer , & hé 
valets pour l'en empêcher ^ a tout appris de 
cette femme , & du valet de Gcrmeuil. Huit 
que Sophie eft dans la maifoU , dans Tappar- 
tement de fa nièce , par Tentremife de Ger^ 
meuii. Quelle découverte pour lui! »D'-^i^ 
» i^ 3 fe dit-il à lui-même , voici le mo- 
n ment de montrer cfe que tu fais faire »• 
Pour cette fois, la let^e de cachet qu'on lui 
a remife lui fervira ; il fe vengera du pefe « 
du fils , de la fille 6l de fon amant. O Comr 
mandeur > quelle journée pour toi ! 

Combien tfaôion & de mouvement en- 
ieore dans cet Aâe ? Saint- jélhin apprend que 
Sophie a été confite à Germeuil; il veut fe 
couper la gorge, avec lui ; le Père de Famille 
redemande Sophie* Sai^ -.Albin découvre 
qu'elle efl dans la mai^n. II Êim la hii mon- 
trer. Madame Hébert pénètre. Le Comman^ 
deur eft inflruit : il va faire exécuter la lettre 
de cachet ; 6c au travers de tout cela , le 
■Pere de Famille dit àfâ fille , qu'il la deftinoit 
'k' Germeuil; Saint- Albin apprend à fà fœur 
qu'il a coi^eillé à fon amant de l'enlever ; 
Cécile fait connoître à Germeuil qu'il eft aimé 
d'elle» Mais il y a deux incidens relad6 à Is 



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SÛR LE PERE DE FAMILLE. 93$ 
conduite de la pièce , qu'il importe fur-tout 
d*obferver : i"*. C'eft la lettre de cachet rc- 
mife au Commandeur au troifieme aâe. Ger-* 
meuil n'avoit que ce moyen de fe juftifier ; 
&i ayant fouftrait Sophie à la pourfuite du 
Commandeur , il croit pouvoir rendre cette 
lettre fans conféquence ; il eft sûr que per«* 
-fonne n'apufoupçonnerque cette lettre fcr- 
'viroit au dénouement. 2^.11 n'y a pas eu moins 
d'art à embarraflèr tellement Cécile & Ger^ 
mtuil ààxis l'mtrigue de Sophie 6c de Sain> 
Albin y que , même après une déclaration » 
ils ne peuvent fe parler de leur paffion , ôc 
qu'il n'y a jamais qu'un ièul intérêt dans la 
■ pièce. Et qui eft-ce qui a amené cette décla- 
ration? Le Père de Famille lui-même. Je 
ne ceffe de le répéter.' Il eft incroyable com- 
bien i) y a d'art dans ce Drame , & combien 
cependant il y paroît peu. * • ' 

On avoit attaché la temme-de-chaonbrei 
la fuite du Commandeur* Cécile l'îRtferroge (ur 
ce qu'elle a remarqué ^ & n'en apprend que 
des chofes vagues , comme le bruit qui s*é- 
toit pafle , la joie du Commandeur , fa fortie 
fecrette. 6t à pied ^ 6cc. Elle communique k . 
'ion ftQife le fiijtt'de &%alannes , &le eog^ 



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554 OBSERVATIONS 
jure par lui-même » par fon père , par elle ; 
par Gemuuil , par Sophie , de retirer cette 
fille d'anprès d'elle. Mais Gemuuil vïtnt îiû 
apprendre que le Commandeur ùit tout; & 
avec fon fang - froid ordinaire , il entraîne 
Saint-'Alhin au iecours de Sophie , tand^ 
•que Cécile entretiendra ôcarrêterale Comman- 
<ltur, qui arrive. Ces fcenes courtes ôc rapi« 
•des : le Commandeur efl rentré, le Commandew 
fait tout > voici le Commandeur , jettent un 
^rand trouble au conunencement de ce cinr 
quieme Aâe. 

L*oncle de Cécile , avec fon ton faux & 
, patelin > lui jette des propos d'une ironie 
cruelle fur fon père , fur fon frère , fur Ger^ 
meud, & fur elle-même. Il voit fon trouble ; 
il en jouit. Elle n'y tient pas ; elle veut fortir, 
il l'arrête , & cependant elle lui échappe. 11 
s'applaudit; il attend le jeu des refforts qu'il 
.a tendus^ il va rendre compte au ptre de 
.FanùUe de tout le défordre de fa^inaifon ; 
car c'eû encore un coin de fon caraâere , 
-^ n'être jamais plus content, que quand il 
i^pporte une fâcheufe nouvelle. Arrivei^bon 
;k^gtme , arrive^ donc^ dit-il en voyant fon 
•liéwrfrerfi« u Le ^jue lu Famille. Qu'^* 



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SUR LE PERE DE FAMILLE. 33^ 
Il vez-vous de fi preffé à m'apprendre ? Lb 
» Commandeur. Vous Tallez favoir ; mais 
ff attendez un moment n. Alors il s'avance 
doucement vers le fond de la falle , & dit à 
la femme-de^hambre de fa nièce , qu'il fur* 
prend au guet : a Approchez , MademoifeU 
9» le ; ne vous gênez pas ; vous entendrez 
M mieux. Li Père de Famille. Qu'eft-ce 
jf qu'il y a ? A qui parlez- vous ? Le Com- 
99 MANDEUR. Je parle à la femme-de-cham- 
» bre de votre fille , qui nous écoute. Le 
»> Pere de Famille. Voilà TefFet de la mé- 
9) fiance que vous avez iemée entre vous & 
9) mes enÉins.Vous les avez éloignés de moî, 
« & vous les avez mis en fociété avec leurs 
f) gens. Le Commandeur. Non, mon frère, 
f} ce n'eft pas moi qui les ai éloignés de vous; 
99 c'eft la crainte que leurs démarches ne fiuf* 
fy fent éclairées. S'ils font, pour parler 
^ comme vous , en fociété avec leurs gens , 
j> c'eft par le befoin qu'ils ont eu de quel** 
n qu'un qui les fervît dans leur mauvaifê 
n conduite , &c. n U part de-làpourj>eindre 
zviPere de Famille fes enfans & leurs entours, 
fous les couleurs les phis noires, a U n'jr 
p eut jamais ici de fubordiiution \ il n'y a 



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^5^ OBSERVATIONS 
•> plus de mœurs. Le Père de Famille^ 
n De mœurs i Le Commandeur. Non, de 
V mœurs )i. Il annonce à (on beau-frere que 
la maîtrefle de Ton fils eft chez lui , à côté 
de fa fille ; & il n'oublie rien pour aggraver 
jcette circonftance. Il déchire Saint- Albin , 
Cécile & Gemuuil. Le Pert de Famille fe dé- 
iefpere ; le Commandeur jouit de fa douleur , 
&. cette fcene eft le triomphe de ùl méchan- 
ceté. Mais ce triomphe dure peu. 

M« le Bon y Intendant de la maifon , à qui 
le Père de Famille avoit enjoint de chercher 
cet enfant , qu'on lui avoit dit que fes pau- 
vres parens avoient envoyé de \t\3f Province 
à Paris , avoit vu Madame Hébert. Ils n'a- 
voieht pas eu de peine à deviner , par les 
confidences qu'ils s'étoient faites mutuelle- 
ment , que cette Sophie , qui eft maintenant 
renfermée chez M. à'Orbeffon, eft la nièce 
éd Commandeur; que c'eft à elle &. à fou 
^rere qu'il a fi durement fait refiifer fa porte* 
Ils arrivent donc tranfportés de joie. 

Us alloient tout éclûrcir 6c tout dénouer, 
lorfqu'on entendit un grand bruit au-dedans 
de la maifon. Ceft Cécile^ c'cA Saint- Albin 
tpî crient ^ on appelle le Pert de Famille ; le 

Commandeur, 



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SUR LE PERE DE FAMILLE. , 337 

Commandeur le retient ; mais la femme-de— 
chambre , toute efFrayée , dit ces mots : 
« Monfieur , des épées , un exempt , des 
j> gardes ; accourez , fi vous ne voulez pas 
» qu'il arrive malheur ». Cécile ^ Sophie , 
Saint' Albin, GermeuU^ la fenune-de-cham- 
bre , l'exempt , tout le monde entre en défor- 
dre.Le Commandeur ài\t2iVtxera^t\ Monfieur, 
exécutez votre ordre. Saint- Albin ^ Madame 
Hébert, Cécile, Sophie ^ réclament la bonté 
du Père de Famille , qui interpôfe fon auto- 
rité. Sophie eft à fes pieds. On preffe le Com- 
mandeur de la regarder ;; il là reconnoit , 6c 
refte pétrifié. 

Il eft impoflible d'entrer dans les détails 
de l'aâion , des mouvemens & des tableaux 
de cette fcene ; il faut la Hre. Le Père de 
Famille accorde fon fils à Sophie, Le Commau' 
deur y confent ; mais c'eft à condition qu'on 
lui fera juftice de Cécile & de GermeuiL 
jyOrbeJfon s'adreffe févéremènt à tous les 
deux ; Saint- Albin , qui leur doit tout , fe 
jette à la traverfe , les excufe . foUicite leur 
grâce & déclare au Père de Famille la pafiion 
qu'ils ont l'un pour l'autre. Le père , qui. les 
avoit deftinés pour époux , leur pardonne , 



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338 OBSERVATIONS 

les unît & achevé le défefpoir du Comman^ 
deur , qui fe voit trompé dans toutes (es 
vues. AufS fort-il de la fcene en vouant à 
Cécile une haine implacable. 

Le Pcre de Famille , feul au milieu de fes 
enfans, fe livre à la joie & à la tendrefTe. Il 
les enibrafle , iljes unit , il les bénit , & ter- 
mine cette fcçne , qu'on ne lit pas fans éprou* 
ver ratt^ndriffement le plus doux , par ct% 
jnots qui contiennent toute là morale de 
l'Ouvrage : Qj^il eft cruel î Qu'il ejl doiuf 
d*étre père ! 

Vous voyez , Monfieur , que le cinquième 
Aûe ne dément aucun des premiers , ni 
pour la conduite , ni pour les incidens , ni 
pour l'intérêt; & qu'il étoit impoffible de 
préparer & de ménager avec plus d'art le 
changement d'état de Sophie. Une chofe que 
je vous prie fur-tout de remarquer , c*eft la 
manière dont le Poëte a fu appçUer fur la 
fcene M. le Pon & Madame Hébert. 

Vous trouverez peut-être à la leéhire que 

les deux derniers Aftes font plus foibles que 

les trois premiers ; mais je crois que vous 

en jugeriez autrement à la repréfentadoiu 

S*il5 font plus foibles , c'çft tout au plus dct 



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SUR LE PERE DE FAILLE. 339 
difcours , & non d'adion. Cell une obfer- 
vation bien fenfée que celle de 1* Auteur^ 
qu'à mefure qu'un drame s*avance vers fa 
fin , Taftion & le mouvement doivent croî- 
tre , & le difcours diminuer. C'eft alors qu'il 
faut plus agir que difçourir ; & c'eft ce que 
vous avez dû remarquer dans cette Pièce. Il 
y a des fcenes au cinquième Afte qui n'ont 
que trois mots. Voilà comment doivent mar- 
cher les derniers Ades. Aînfi, cette préten- 
due inégalité ne tombant que fur les dif- 
cours, il s'en faut bien que ce foit un vrai 
reproche. Mais réfumons , & confidérons 
maintenant cette Pièce par l'intrigue, par' 
les caraâeres & par les détails. 

L'intrigue , quoique compliquée , me paf- 
roît une des. machines la mieux entendue 
qu'il Y ait au Théâtre. L'intérêt cft violent 
au premier Aûe , plus violent au fécond ; ce 
qui ne l'empêche pas de croître au troifieme, 
& de fe fouteilir dans les deux derniers. Les 
încidens amènent les fcenes , & les fcenes fe 
fuccedent fi naturellement & fi néceffaire- 
tnent, qu'il. fèroit difficile d'en retrancher 
ou d'en ajouter une. Tout eft préparé , ame-- 
né , conduit. Les fççnes commencent avec 

Pu 



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340 OBSERVATIONS 

chaleur , & le dialogue en efl fans maximes; 
fiuîs tirades , fans afFç£ïation , fimple & vraû 

Une chofe à remarquer , ç'eft la manière 
dont chacun efl entraîné à avouer fes projets, 
D vient un moment où Saint- Albin dit : Je 
voulois enlever Sophie , & j'avois confeiJié 
à Germeuil d'enlever ma fœur ; & le Pcre de 
Famille : j'avois deffein dç dpnner ma 611ç à 
Çermeuil, 

H n'y a qu'un intérêt ; & quoiqu'il y ait 
deux intrigues, celle de Germeuil Scde Cécile 
eft Ti fourde , que c'eft toujours la même 
aâion qui marche. On voit par-tout que 
•Germeuil n'eft point indifférent à Cécile , ni 
Cécile à Germeuil; mais on ne le voit ni trop, 
ni trpp peu ; & ceux qui voudroient que 
cette paffion fût plus iparquée 9 ne s'enten- 
dent point affez en a6lion dramatique : c'eft 
comme s'ils exigeoient d'un Peintre d'éclai- 
rer & de terminer des figures éloignées fur 
le fond , comn>e çellçs qu'il a placées fur le 
devant de fpn tableau. 

Les caraéleres fpnt: variés & foutenus. 
Celui qui domine , eft le Père de Famille i 
après lui , c'eft fon fils ; après fon fils , ç'eft 
k Commandeur^ enûiitQ Sophie , Germeuil ôc 



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SUR LE PERE DE FAMILLE. 34Ï 

Cécile* La fubordination des caraâeres eft la 
même que celle de Tintérêt. 

Le Père de Famille a le caraâere qui con- 
vient à fon état. Il eft alternativement ten- 
dre , ferme , violent , foible , paffionné , 
fenfé , foûl de fes enfans , dégoûté d'eux ; 
& fon cara6èere contrafte bien avec les eir- 
coniHmces oh il eft placée II a un fils emporté 
& entêté d'unç. fille de rien ; une fille qui fe 
refufe à tout établiffement , & un beau-frere 
qui met le trouble dans fa famille. 

Son fils eft l'amant le plus violent qu'il y 
ait peut-être au théâtre ; & l'Auteur le rend 
amoureux d'une fille que ni fon père , ni fon 
oncle ne peuvent lui accorder , &qui ne lui 
convient ni par la naiftance , ni par la for- 
tune. 

Le caraÔere fimple , naïf, pathétique & 
fenfible de Sophie eft charmant; & combien 
les traverfes auxquelles elle doit être expo- 
fée ne doivent-elles pas rendre malheureufe 
& touchante une fille de fon caraâere ! 

Le Commandeur eft un homme unique , 

ambitieux , méchant , rufé , curieux , tra- 

caffier , patelin , faux , violent , defpote. 

Peut-être feroit-il fâché de faire une aôion 

P îij 



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341 OBSERVATIONS 
qu*on pût blâmer dans le monde ; mais ileft 
peu fcrupuleux fur les moyens. Son auto- 
rité dans la maifon du Pert de FamilU eft 
fondée fur la grande fortune que fes enfans 
en attendent. Quelques pferfonnes auroient 
défiré que le Peu de Farnilh ^ indigné de fes 
procédés , Teût honteufement chafTé de fa 
maifon ^ mais cela eût été contre la vérité : 
on ne chaiTe point de chez foi û facilement 
im homme dont on efpere une fucceflion de 
foixante mille livres de rente ; & qui , après 
tout, n'a fait àes méchancetés que ppur rom* 
pre deux de ces nuriages qu'on appelle mau- 
vais dans le monde. D'autres ont prétenda 
que le taraûere du Pert de FamilU contrat 
toit avec celui du Commandeur; Se ils ont 
accufé l'Auteur d'avoir blâmé le contrafte 
dans fa Poétique , & de l'avoir employé 
dans fa Pièce. Il me femble que ceux qui ont 
fait cette obfervation , n'ont pas une idée 
affez nette du contrafte des carafteres. D y a 
contrafte entre deux cara6leres , lorfqu'en- 
tre les qualités qui conftituent l'un , on en 
choifit une particulière , comme la douceur^ 
qu'on montre & qu'on oppofe fans cefle à 
la qualité contraire , telle que l'humeur & ia 



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SUR LE PÊRË DE FAMILLE. 34)^ 
iduret« qu'on fuppofe être de Taiitre carac- 
tère. Or , on ne peut pas dire qu'il en foit 
ainfi du Père de Famille &L du Commandeur. On 
a montré ces deux hommes par toutes leurs 
qualités , bonnes & mauvaifes ; 6c quoique , 
parmi elles, il s'en trouve d'oppofées , il ne 
s'enfuit pas que les caraôeres foient contrat 
tés ; comme on ne peut pas dire qu'ils foient 
les mêmes , parce qu'il y a de ces qualités 
qui font communes aux deux caraâeres : au- 
trement il faudroit dire que tous les carac- 
tères , qui ne font pas abfolument les mê- 
mes , font néceffairement contraftés. Cette 
obfervation , que je foumets à votre' juge- 
ment, me paroît préfenter une raifon de 
plus à M. Diderot pour rejeter le contrafle : 
c'eft que le contrafte ne montrant jamais ^ 
qu'une ou deux qualités oppofées, il reftreint 
la peinture des hommes , dont les caraûeres 
font un aflemblage de qualités, tantôt fem- 
blables , tantôt oppofées , ou diverfes , & 
qu'il feut chercher à montrer toutes , fi l'on 
peut; ce que le Poète fera forcé de tenter , 
s'il abandonne le contrafte des caraâeres, 
pour s'attacher à leurs différences. 

Germeuil eft un homme de bien , ferme , 
F iv 



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344 OBSERVATIONS. 

vrai , un peu renfermé , & qui aime beau^ 
coup miei^x que fa conduite foit bonne, qu'il 
ne fe foucie du Jugement qu'on en pourra 
porter. Comparez, Monfieur, ce caraâere 
avec les pofitions où il fe trouve , & les in- 
térêts qu'il peut avoir, & jugez des dangers 
qu'il court , & des facrifices qu'il eft oblige 
de faire. 

Cécile eft un compofé de vivacité , de fea- 
fibilité , de raifon & de hauteur. On a dit: 
mais pourquoi cette fille , qui connoit la 
bonté de fon père , ne lui dédare-t-elle pas 
tout , lorfqu'elle voit que Gemuuil qu'elle 
aime , eft foupçonné , & que Tévailon de 
Sophie caufe tant de troubles ? C'eft qu'elle 
fait que fon père défapprouve la paftion de 
Saint' Albin , & que le Commandeur cherche 
Sophie pour la foire enfermer ; c'eft qu'elle 
connoh la paflîon d'un â-ere qu'elle -aime , 
& qu'elle ne voudroit pas chagriner ; c'eft 
qu'elle a reçu Sophie chez elle , & qu'elle 
ignore ce que peut devenir cette fille , fi 
elle la livre à qui que ce foit ; c'eft qu'elle 
eft arrêtée elle-même par la faute qu'elle a 
commife en la recevant, & plus peut-être 
par celle que GermeuU a faite en rintrodui- 



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SUR LE PERE DE FAMILLE. 54c 

fant; & que plus il a été humain de rece- 
voir Sophie chez elle , moins elle doit être 
difpofée à la déceler fans fon confentement. 
J'ajouterai que , dans la durée d*un incident 
dramatique, il n*y a prçfque jamais de milieu, 
& qu'il y eft prefque toujours trop tôt ou 
trop tard pour agir. Ce n'eft pas aflez de dire : 
Cécile y ou un autre auroit dû faire cela : il faut 
encore chercher quand & en quel moment. 
Et puis , n'y a-t-il pas des conventions de 
Théâtre ? Il eft vrai que M.Diderot les défap- 
prouve , & que cette réponfe , qui feroit 
bonne pour un autre , eft mauvaife pour lui. 
Venons aux détails, ou plutôt je vous 
renvoie à l'Ouvrage même ; il étincelle de 
tous côtés de traits de caraôeres , de ta- 
bleaux & de fentimens : on ne peut écrire 
avec plus de pureté , de force & de déli- 
catefte. Il n'y a pas un mot dans les fcenes , 
qui ne tienne au fond. Les mœurs en font 
nobles , honnêtes & touchantes. C'eft peut- 
être la nîEilleure réponfe qu'il y avoit à faire 
au Difcours de M. Roujfeau contre les Spec- 
tacles. Si ce Drame touche , plaît , intéreffe , 
arrache des larmes à la le£hire , je ne doute 
point qu'il ne fît encore un autre effet au 



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346 OBSERVATIONS 

Ttié'tre. La marche 9 qui peut en être eta^ 
barraffée pour des leé^eurs inattentifs , y fê- 
roit claire par-tout , & les affeâeroit bien 
davantage. Et comment ne réufliroit-elle 
pas î C'eft l'image la plus approchée de no- 
tre conduite & de nos difcours domeftiques; 
&poiu' répéter le jugement d'un de nos Con- 
noifleurs les plus difficiles , c^eft un Ouvrage 
vertueux , tendre , vrai 6» d^un goût nouveau ^ 
& il eft certain qu'il y a une infinité de per^ 
fonnes qui en fouhaitent la repréfentation. 

Il fuit de tout ceci , que la Comédie du Père 
de Famille eft une des plus délicieufes leâu- 
res que les pères puiflent faire , & une des 
plus utiles qu'ils puiflent confeiUer à leurs en* 
feins» Je penfè que ce feroit auffi une des plus 
pathétiques repréfentations que nous puif- 
fions avoir au Théâtre ; fur-tout fi la fcene , 
décorée comme lePoëtele défire, confirvoit, 
à l'aftion & aux difcours toute leur illufion. 

Il refte à l'Auteur une Tragédie domefti— 
que à faire ; & )e l'y exhorte. Alors il aura 
rempli l'intervalle qu'il adifcerné entre notre 
Comédie & no treTragédie; il aura augmenté 
la carrière dramatique de trois fortes de Drsfc- 
mes , & complété le fyflSme théâtral. 



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SUR LE FILS NATUREL. 347 

OBSERVATIONS 
SUR LE FILS NATUREL; 

TIRÉES 
DE L'OBSEVATEUR LITTÉRAIRE, 

JVl. Diderot eft, de tous les Auteurs 
François , celui qui a le plus contribué à 
nous faire connokre les Comédies de M. 
Goldoni. Celles entr'autres qui ont fixé l'at- 
tention des Gens de Lettres , font le Père 
de. Famille & le Véritable Ami ; la première 
parce que M. Diderot en faifoit une fous le 
même titre > la féconde , parce qu'on a pré- 
tendu qu'elle lui avoit fourni l'idée de fon 
Fils Naturel. Pour que nosrLefteurs fâchent 
à quoi s'en tenir fur cette dernière accufa- 
tion , nous croyons devoir e^pofer ici le 
fujet du Véritable Ami de M. Goldoni ; ill^ 
pourront comparer le fond de la Pièce Ita-* 
lienne avec celle de l'Auteur François. 
Un vieux &. riche avare , appelle OQave, 

aune fille unique nommée ^o/^^r^, deûin^JB^'- 

P vj ^ 



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348 OBSERVATIONS 

à être la femme de Lélio , homme fans bien ^ 
& qui ne veut Tépoufer , que parce qu'il en 
cfpere une dot confidérable. Florinde , ami 
de Lélio , eft venu de Venife à Bologne pa£- 
fer quelque temps avec fon ami. U loge dans 
la maifon ; & comme il eft jeune , riche & 
aimable , il ne tarde pas à fe faire aimer de 
Béatrix , fœur de Lélio ; mais il n'a pour elle 
que de Tindifférence. Il a eu fouvent occa- 
fion de voir Rofaure qui brûle pour lui des 
mêmes feux que Béatrix ; & le cœur de /7o- 
rinde n'y eft pas infenfîble. Mais il aime Z/- 
lio , & il ne veut pas enlever à fori ami une 
nuûtrefle qui , par le bien qu'elle lui appor- 
tera en mariage , peut réparer le dérange- 
ment de fes affaires. Il fent que l'unique 
parti qu'il a à prendre , eft de s'en retourner 
promptement à Venife , dans la crainte que 
l'amour ne le rende infidèle à lamitié. H 
ordonne donc à fon Valet de lui amener une 
chaife de pofte , tandis qu'il prendra congé 
de Lélio , de Rofaure & de Béatrix, Cette 
dernière veut le retenir, jufqu'à ce qu'il ait 
rendu ce qu'il lui a volé. « Quoi! dit /7b-- 
» rindt , je vous ai dérobé quelque chofe î 
£ Vous m'avez volé mon cceur , répond- 



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SUR LE FILS NATUREL. 349 

» Béatrix, Si je Tai volé , reprend le galant 
» Florinde, c'a été fans deffein. Béatrix. Si 
» vous n'avez pas défiré moncœur , moi j'ai 
» défiré le vôtre. Florinde. Croyez-moi , 
» Mademoifelle , faifons un arrangement 
» utile à tous deux : reprenez votre cœur , 
n & laiffez-moi le mien. Béatrix. Vous 
n êtes obligé de répondre à mon amour. 
» Florinde. Ccft ce qui me femble un 
» peu difficile , &c. w. Dans cette fcene fin- 
guliere , oh tout le refte eft dans le goût de 
ce que vous venez de lire , reconnoiflez- 
vous , Monfieur , celle de Dorval & de Conf- 
iance , qu'on a accufé fi faufièment & fi mal- 
adroitement M. Diderot d'avoir copiée mot 
pour mot, d'après cette efpece de farce ? 
Mais ce n'eft pas la feule infidélité que vous 
pourrez remarquer. 

Lélio engage fon ami à différer fon départ 
jufqu'au lendemain , & le prie de voir /?a— 
faure de fa part , pour favoir enfin s'il peut 
toujours compter fur elle & fur fa dot ; de 
lui dire que fi cet hymen lui déplaît , elle eft 
encore libre d'y renoncer ; mais que , fi elle 
confent à l'époufer , il défiré que le mariage 
fc Me au plutôt. Florinde promet de s'ac- 



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3Ç0 OBSERVA'jTIONS 

quitter fidèlement de la commif&on. Remar^ 
quez , Monfieur , que tout ceci fe dit dans- 
la maifon de Lélio , & que la fcene fuivantê 
fe paffe dans celle à^Odave, Ce vieil avare , 
foible copie de notre harpagon , ramaiTe 
toutes les petites chofes qu'il trouve par 
terre , comme chiffons de papier , bouts de 
ficelles, &c. Il querelle fon valet Trappola^ 
de ce qu'il allume le feu de trop bonne heure, . 
de ce qu'il acheté quatre oeu£s de plus qu'il 
n'en faut pour le dîner , de ce que ces œufs 
font trop chers & trop petits » &c. Sec. 
Oâave fe trouvant feul , gémit de fe voir 
obligé de tirer de fa caâette fix mille écu» 
pour la dot de Rofaurt. » Pauvre caflette , 
n dit-il , je te châtrerai l Je te châtrerai ! 
» Hélas ! fi l'on m'avoit rendu ce fervice. 
n autrefois , je ne pleurerois pas aujourd'hui 
» pour la dot d'une fille» ! U a grand foin 
de laifFer ignorer , même à Rofaure , qu'il a 
de Targent dans un cof&e-fort. Il veut lui 
perfuader que ce ne font que de vieille* 
nippes ; & il n'eft occupé > devant le monde^ 
qu'à déplorer fa mifere. 

Cependant Florinde fait connoître à Ro^ 
faute les intentions de Lélio ,& l'exhorte 4 



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SUR LE nLS NATUREL ^^i 

ne plus différer fon bonheur. Rofaure , acca- 
blée & du départ prochain de Florinde , & de 
la fermeté avec laquelle il prend les intérêts 
de fon ami , lui hit connoîtr<e dans une lettre 
tout fon chagrin & tout fon amour. Rien 
n'efl plus comique , plus bouffon même , que 
la façon dont Florinde reçoit & lit cette let- 
tre. C'eft un vrai pantomime qui s'attendrit 
de la manière la plus grotefque. La réponfe 
efl un peu plus férieufe ; mais que de lazzis 
ne fait-il pas encore avant que de récrire ? D 
n*a tracé que quelques lignes, lorfqu'on vient 
l'avertir que fon ami Lélio eft aflailli par deux 
ennemis contre lefquels il fe défend Tépée à 
la main. Florindi vole à fon fecours , & laifFe 
fur la table fa lettre à moitié écrite. Béatrix, 
- arrive, en ce ihoment , lit le papier, & prend 
pour elle ce que Florinde adreflè à Rofaure. 
Figurez-vous , Monfieur, ces vieilles amou« 
renfes , à qui une pafSon extravagante a £ait 
tourner la tête pour un Petit-M^trc qui les 
méprife , & vous aurez une idée de toutes 
les folies que TAuteur fait faire à Béatrix ^ 
quoiqu'elle ne foit ni d'un âge , ni d'i;:ie %r^ 
gure à mériter les mépris d'un jeune amant» 
Toutes ces fcenes font coupées pai" les firé- 



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SSi OBSERVATIONS 

quentes apparitions de l'avare Oâave^ à qui 
il échappe à chaque inftant de nouveaux 
traits qui peignent fon caraâere. Il dit à ik 
fille que c'eft lui ôter la vie , que de l'obliger 
h, fe défiiire de fon bien ; qu'il ne peut con- 
fentir à fon mariage , à moins que celui qui 
répoufera , ne (è détermine à la prendre &ns 
dot. Florinde eft riche , ajoute le vieillard : 
c'eft précifément Thomme qu'il faudroit; 
car pour Lélio , il ne voudra jamais d'une 
fille fans bien. Cette idée y qui ne déplsut 
point à Rofaurt , flatte l'avare ; & il n'aura 
plus de repos qu'elle ne foit exécutée. En 
attendant , il entre dans fa chambre pour 
confidérer fa chère caflette. Son Valet le fur- 
prend en extafe à la vue de fon or , & mé- 
dite le deflein de le voler. Cette fcene eft 
nne farce où Trappola contrefait le Diable 
pour faire peur à fon maître. 

L'infenfée Béatrix devient toujours plus 
folle de fon amant. En vain Florinde lui dé- 
clare qu'il ne l'amie point , & fe donne des 
défauts qu'il n'a pas , pour la guérir de fon 
amour. « Je fuis , lui dit-il , d'un naturel ja- 
y> loux; tout me fait ombrage & m'inquiète. 
i> Je veux qu'on ne forte point de lamaifon; 



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SUR LE HLS NATUREL 353 
i> que perfonne ne vienne chez moi ; pour 
n moi , j*aime à me divertir & à me prome- 
V ner. Souvent je ne reviens point ; j'aime 
» à courir la nuit ; j'aime le jeu ; je vais au 
» cabaret; j'aime à me divertir avec les fem- 
» mes ; je fuis très-colere , emporté même , 
» Sf. s'il m'échappoit quelque foufflet.... Eh. 
w bien ! répond Béatrix , battez-moi , tuez- 
» moi ; je veux être votre femme ». Florinde 
ne peut réfifler à tant d'amour , ôc confent 
enfin à époufer cette pauvre fille. Mais un 
autre foin l'occupe plus férieufement. Il s'a- 
git d'engager Rofaure à époufer Lélio ; & ce 
n'eft pas fans peine qu'il la détermine ; mais 
enfin il en vient à bout. H n'y a plus d'em- 
barras pour la dot; car on apprend qu'O^f^vtf 
vient d'être fuffoqué , parce que fon Valet 
lui a volé fon tréfor ; le vol eft retrouvé , & 
la Pièce finit par un double mariage. Telle 
eft , Monfieur , l'extrait fidèle de cette fa- 
meuiè Comédie de M. Goldoni 9 dont les 
ennemis de M. Diderot ne vous avoient pas 
donné une affez jufte idée ; & je crois que 
vous en fentez la raifon. 

Cette Pièce , comme vous voyez , eft com- 
pol'ée de deux intrigues liées , qui fe paffent 



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554 OBSËUVATIONS 

en différens lieux ; Tune dans la maifon de 
Lélio , Tautte dans celle de V Avare ; car les 
Italiens ne fe foucient gueres de s'affujettir k 
f unité du lieu. Ces deux intrigues occupent 
à-peu-près la même étendue dans la Pièce. 
Le rôle de V Avare s'y remarque même plus 
encore que celui de VAM vrai -y car VAmk 
vrai n'auroit aucun facrifice à faire , fi Oâavt 
pouvoit fe déterminer à donner une dot à fa 
fille ; en forte qu'on pourroit aufll bien ap- 
peller cette Comédie )l Avare que le Viri*^ 
table Ami, 

L'intrigue de l'Ami vrai eft de M. Goldom; 
mais il a pris à. Molière celle de V Avare 'f 
& cela , fans que perfonne s*en foit fbr- 
malifé. 

C'eft en partie de là que M. Diderot a tiré 
le fujet de fa Comédie intitulée : Le Fils 
Naturel. Il a laiffé de côté l'intrigue de VA-» 
rare , & il s'eft emparé de celle de VAmi 
vrai ; mais comme dans le Poëte Italien » 
c'eft une de ces intrigues qui dénouent l'au- 
tre , il a fallu que M. Diderot fongeât à 
trouver un dénouement à ce qu'il emprun- 
toit de M. Goldoni , pour compofer une 
Comédie en cinq Aâes. 



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SUR LE FILS NATUREL^ 3çf 

Je ne peux rien dire de plus fimple & de 
plus raifonnable pour la juftification de M. 
Diderot , que ce gu'il en a écrit lui-même 
dans la Poétique qu'il a mife à la fuite du 
Père de Famille , que cet Auteur vient de 
publier. Quelles font tes principales partie* 
d'un Drame ? L*intrigue , les car^âeres & 
les détails. 

La naiflance illégitime de Dorval^ qui eft 
dans le Fils Naturel ^cq que Florinde eft d^». 
le Véritable Ami , eft la bafe du Fils Na-^ 
tureL Sans cette circonftance, la fuite de fon 
père aux Iles refte fans fondement. Dorval 
ne peut ignorer qu'il a une fœur , & qu*il vit 
à côté de cette fœur. Il ne deviendra plus 
amoureux; il ne fera plus le rival de fon ami. 
Il faut que Dorval foit riche , afin de réparer 
le renverfement de la fortune de Rofalie. Mais 
d'où lui viendra cette richefle , fi la nécefi&té 
de faire un fort , n'a déterminé fon père à 
l'enrichir de fon vivant ? Mais s'il n'aime 
plus Rofalie , quelle raifon peut-il avoir , ou 
de fortir de la maifon de fbn ami , ou de 
dérober fa pafllion ou fon indifférence à 
Confiance ? La fcene ^ André, cette fcene fî 
'pathétique , n'a plus lieu ; il n'y a plus de . 



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'356 OBSERVATIONS 
père , plu^ dé rivaux , plus d'intrigue , jdps 
de Pièce. Voilà les principaux incidêns du 
Fils Naturel, Or il n'y en a aucun de ceux-là 
dans le Véritable Ami de M. Goldoni ; quoi- 
qu'il y ait des incidêns communs entre ces 
deux Pièces. On ne peut donc pas dire 
que la conduite de l'une foit la conduite de 
Fautre. 

Avant que de paffer aux caraâeres , je 
remarque 5 Monfieur, l'art avec lequel M. 
Diderot fait rappeller dans fes Ouvrages les 
traits qui ,, dans les circonftances préfèntes , 
font le plus de honte à nos ennemis , ôc ceux 
qui honorent le plus notre Nation. On voit 
dans fon Fils Naturel la perfidie des Angloij 
dans le commencement de cette guerre , 
peinte des couleurs les plus fortes & les 
plus naturelles. Le père de Dorval^ pris dans 
la traverfée & jeté dans les prifons d'An- 
gleterre , & fe couru par un Anglois même 
qui détefte fes compatriotes; ce qui eftbien 
plus adroit qu'un reproche mis dans la bou- 
che d'un François : il y a d'ailleurs dans cela 
de la juftice à reconnoître de la probité , 
même dans quelques particuliers d'une Na- ^ 
tion enaemie. 



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SUR LE FILS NATUREL, jçr 

C'eft avec le même art , qu'il a fait entrer 
dans fon Pcr( <U Famille Tévénement de 
cette guerre le plus ipiportant,, la prife de 
Mahon. Cela eft d'un homme qui n'eft pas 
moins attentif à fè montrer honnête-homme 
& bon citoyçn , que gr^nd x^utçur & grand 
Poëte, / 

Quant aux carafteres du Fils Naturel , M, 
jpiderot demande à fes Critiques , s'il y a 
dans la Pièce de M, Goldoni un Amant vio-* 
lent tel que Clairville ? Çc l'on ne peut fe 
difpenfer de lui répondre que non. Une fille 
ingénieufe telle que Rofalie ? & il faut lui 
répondre çncore que non. Une femme qui 
9it Tame & l'élévation de fentimens de Conf-^ 
tance; un honunç du caraâere fombre Sç 
ferouche de Do/val? & il faut encore lui 
f^ire la même réponfe. Il eft donc en droit 
de conclure que tous ce> c^a&erçs lui ap- 
partiennent. 

Pour ce qui eft des détails , il a trop b^aa 
jeu avec fes Adverfaires. Lorfqu'il prétçn4 
qu'il n'y en a pas un fçul oui lui fpit commun 
avec fon Italien , on n'aura pas de peinç ^ 
le croire. Son dialogue çft difté par le fen-^ 
timent & par la délicatefle. M. Diderot eft 



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35» OBSERVATIONS 

nn Auteur tendre , intéreffant & pafEonné , 
qui a fn arracher des larmes à tous les hon- 
nêtes gens , avec quelques circonûances qui 
ne font ni rire , ni pleurer dans M. Goldom. 
U a donc eu raifbn de donner quatre démen- 
tis formels à fes Adverfaires , & de dire : 

« Que celui qui dit que le genre dans le- 
n quel il a écrit le Fils Naturel, eft le mè- 
» n^e que le genre dans lequel M. Goldord a 
» émtV Ami vrai , dit un menfonge. 

n Que celui qui dit que fes cara<^eres & 
f> ceux de M. Goldoni ont la moindre reffem- 
7} hlance , dit un menfenge. 

n Que celui qui dit qu'il y ait un mot îm- 
» portant qu'on ait tranfporté de VAmi vrai 
n dans le Fds Naturel, dit un menfonge. 

91 Que celui , enfin , qui dit que la con- 
» duité du Fils Naturel ne diffère point de 
f> celle de VAmi vrai ^ dit un menfonge ». 

Si ces Adverfiiires ont mérité ces^ quatre 
reproches fi défjigréables à faire , & fi durs 
à entendre , & s'il n'eft plus poffible de dou- 
ter qu'ils ne les méritent, à préfent que le 
VéritMe Ami efl traduit en notre langue & 
imprimé ^ qu'on en peut £ure la comparaison 
»vcc le Fils Naturel, & qu'il n'y a plus 



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SUR LE FILS NATUREL. 359 
moyen d'abufer le public , toujours porté à 
croire le mal , de quelle confufion ces hom- 
mes ne feront-ils pas couverts , fi Ton fe 
donne la peine de comparer les deux Pièces ? 
Mais quand M. Diderot auroit à M. Gol* 
doni quelque ^obligation réelle, que s'enfui- 
Vroit-il de-là ? Y a-t-il pour lui d'autres lois 
que pour tous les Auteurs qui ont écrit avant 
lui ? Plante n'avoit-il pas imité les Poètes 
Grecs & Latins qui Tavoient précédé ? Que 
faifoit Térence ? De deux Comédies prefque 
fondues enfemble 9 il compofoit une Comé- 
die latine , qu'il appelloit , par cet endroit 
m^me , une Comédie nouvelle ; & de quej 
mépris ne font pas demeurés accablés ceux 
qui oferent de fon temps , crier au voleur ! 
y a-t-il dans Molière une feule piçce 9 fans 
en excepter le Tartuffe , ni le Mifanthrope , 
dont on ne trouvât l'idée dans quelqu' Au- 
teur Italien ? Qui eft-ce qui ignore les obli- 
gations continues qu'a Corneille au Théâtre 
Efpagnol 9 & à tous les Auteurs anciens & 
modernes çn général? Racinç , nous a-t-il 
donné une feule Pièce dont le fujet, la con- 
duite & les plus beaux détails ne foient tirés 
pu de Sophocle , ou à' Euripide ou à' Homère?. 



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36o OBSEjRVÀTIONS 

A qui appartient la Scène incomparable da 
délire de Phèdre ? N'eft-elle pas dans Euri- 
pide Sl ààns' Séneque? Ce dernier Poëte ne 
BOUS ofTre-t-il pas , prefque mot à mot , la 
déclaration fi délicate & fi difficile de Phèdre 
à HippoUte ? Et M. de Voltaire n'a-t-il pas 
mis à contribution tous les Auteurs connus , 
Grecs , Latins , Italiens , François , Efpa- 
gnols & Anglois ? Qui eft-ce qui l'a trouyé 
mauvais ? Pçrfonne $'eft-il avifé de fiaire un 
crime de plagiat à M. de la Touche de fon 
imitation continuelle de VIphigénie, d'Eurl* 
pide ?. &c. &c. ôcc. 

Un Poëte aura emprunté d*un Auteur Ita- 
lien quelques incidens que fes ennemis con- 
viennent eux-mêmes qu'on trouve difperfé» 
par-tout ; il nous en aura fait un Ouvrage 
éloquent, pathétique , touchant, & Ton fe 
(oulevera contre lui , tandis qu'on fe tait fur 
tant d'autres qui ne font vraiment que d'at 
fez médiocres Traduûçurs. Quelle injuftice l 
Mais d'où naît cette différence ? Ceft que 
M. Diderot eft à la tête de V Encyclopédie ; 
Quvrage qui a excité la haine de la plupart 
de ceux qui n'ont pas eu aflez de mérite 

pour y faire recevoir un article ; c'eft que 

M. Diderot 



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SUR LE FILS NATUREL. 361 

'M. Diderot s'eft fait connoître par des Ou- 
vrages de Philofophie ^ & qu'on ne peut 
fouflfrir qu'il fe montre encore comme Poète; 
c'eft que M. Diderot entre dans une carrière 
nouvelle , & que fon début excite la jaloufie 
de ceux qui s'y fontconfacrés , & qu'il laifle, 
du premier pas , fort loin en arrière ; c'efl: 
que le théâtre eu un petit canton , dont ceux 
qui s'en font emparés , jie permettent pas 
qu'on approche ; il femble qu'on mette la 
faucille dans leurs moiffons : c'eft qu'^n per- 
fécutant M. Diderot , on fert bafïement la 
haine de quelques gens qu'il n'a peut-être 
pas aflez ménagés. Que fais-je encore ? C'eft 
qu'on lui fuppoiè des defTeins , des vues 
qu'il n'a point , & qui n'entrèrent jamais 
dans reprit d'un homme fans prétention^ 
&L qui, comme lui , s'eft renfermé dans fon 
cabinet ; qui ne court ni après la gloire » 
m après ^ la richefle , & qui a trouvé fon 
bonheur dans un petit efpace tapifle de Li-» 
vres ; c'eft qu'en fiaifant des Ouvrages de 
mœurs , il fe fait à lui-même une exiftence 
honorable & inatuquable , & qu'il élevé 
autour de lui un rempart contre lequel les 
«fForts de fes 'ennemis fe brilèront; & 

Q 



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362 OBSERVATIONS 

ces cruels ennemis ne le fentent que trop. 
Croît-on que , fi l'Auteur du Fds Naturel 
eut publié un Ourrage Philofophique , quel- 
que fublime & profond qu'il eût été , il eut 
excité la même Jaloufie ? Non , fans doute ; 
mais une Pièce de Théâtre eft toute autre 
chofe. M. Diderot me femble donc avoit 
contre fes Adverfàires une reffource bien 
afliirée , & que je crois fondée fur fon goût; 
c'eft de multiplier les Volumes de VErî^ 
clopédîe , & de nous donner une Comédie 
entre chaque volume ; bientôt fes ennemis 
feront réduits auûlence. Je me rappelle à ce 
fujet , ce que me dit un jour le célèbre Abbé 
Dcsfontaincs , à qui M. Diderot , fort jeune 
encore , avoit préfenté un Dialogue envers.' 
€c Ce jeune homme , me dit-il , étudie les 
» Mathématiques , & je ne doute pas qu'il 
f} n'y faffe de grands progrès , car il a beau« 
ff coup d'efprit ; mais fiir la leôure d'une 
» Pièce en vers qu'il m'a apportée autre- 
w fois , je lui ai confeillé de laifier-là ces 
t) études férieufes , 6c de fe livrer au Théâ» 
jjtxe pour lequel je lui crois un vrai ta-. 
♦? lent w. Il eft fâcheux pour le Public , que 
M. Diderot ait différé fi long-temps à fuivrt 



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SUR LE FILS NATUREL. 365 
«m confeil qui nous eût procuré des chefr 
tf œuvres. Mais travailler pour le Théâtre > 
clans le fens que f entendoit TAbbé Dtsforv- 
iaïtKs , e'eft danner fes Pièces aux Comé-^ 
diens , & ne pas écrire uniquement pour le 
Cabinet. Pourquoi les priver du preftige de 
la Scène , le Public d'un de fes plus grands 
plaifirs , & foi*mâme des a^SplaudifTemens 
ies plus flatteurs & les plus glorieux ? M; 
Diderot avoit d'autant moins de raifon de 
fuivre une route écartée, que le Fils Natu^ 
rel a été joué pltifieurs fois à Saint-Germain 
avec fuccès , quoique TAârice qui faifoit le 
rôle de Confiance l'ait mal rendu. Qu'auroit- 
ce donc été , fi cette Pièce eût été repréfen- 
tée aux François , & le rôle de Confiance 
fait par MademoifelleC/<«V<?/2 ? La nouveauté 
de ce fpeftacle attira beaucoup de perfonnes 
à Saint-Germain ; ceux qui en jugèrent im- 
partialement , convinrent qu'elles avoient 
éprouvé une forte de pathétique qu'elles 
ne connoiflbient pas , & que cet Ouvrage 
avoit fur-tout le mérite d'oublier la Scène* 
C'eft ce que les ennemis de M. Diderot n'au- 
roient pas pu fe diffimuler , fi la Pièce avoit 
.paru fur un plus grand Théâtre ; & je n^ 



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364 OBSERVATIONS 

doute point qu'ils n*euflfent cette leurs per'^ 
fécutions : elles étoient de nature À rebuter 
tout autre qu'un homme de génie , & même 
à empêcher l'Auteur d'achever le Père de 
Famille, Quelle contradiâion , Monfieur , 
dans la conduite des hommes qui jugent les 
Auteurs ! On aime leurs )>rodudiotts ; c'eft 
un amufement dont on ne peut fe paflèr; 
on convient qu'il n'eft pas fans utilité , & 
l'on décourage par la perfécution ceux qui 
peuvent nous le procurer. 




y 



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SUR LE DISCOURS, S^c. ^6f 



O B S E RFA TIONS 

SUR LE DISCOURS 

D^ LA POÉSIE DRAMATIQUE^ 

TIRÉES 

DE L'OBSERVATEUR UTTÉRAIRE.' 

ijA plupart de ceux qui ont écrit de là 
Poéfie Dramatique . Monfieur , n'avoient 
point compofé de drames. Aufli leurs pré-^ 
ceptes ne font que des obfervations parti-* 
culieres fur les Poëmes qu'ils avoient four 
fes yeux. Ils ont vu que certaines fituations 
féuflifToient au Théâtre ; & de ces fituations, 
Hs en ont fait des lois générales. C'eft ainfi 
qu'au lieu d'étendre l'Art, ils Tontreftreint;' 
qu'au lieu d'affranchir le génie , ils l'ont cap- 
tivé. Les Ouvrages fefont, de fiecle eh fie- 
cle i calqués les unil contre les autres ; & 
ceux que la nature avoit deflinés à s'ouvrir 
des routes nouvelles , ont plus ou moins fer- 
vilement fuivi celles qu'on avoit ouvertes 

avant eux. 

Q iij 

m 



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^66 OBSERVATIONS 

La Poétique de M. Diderot , qui eft à la 
iîihe de fon Père Je Famille , eft l'ouvrage 
d'un homme qui a nus la main à l'œuvre ? 
& il femble s*être propofé de Êiire vonr qu*3 
n'y a prefque aucune règle , û Yon en ex- 
cepte celle des trois unités , qu'un homme 
de génie ne puiife enfreindre avec (uccès ;eù 
forte que s'il y eût eu un plus grand nombre 
de produôions diverfes ; fi ceux qui nous, 
ont prefcrit des règles , euflent été plus ver- 
fés dans la connoiflance des Théâtres , tant 
anciens que modernes ^ ils auroient vu les 
xncmes effets produits par des moyens fi 
^ppoies, qu'ils auroient été plus réfervé» 
4ans leur efpece de légiûation* Le titre qui 
conviendroit donc proprement au Di^oursi 
dont je vais rendre compte , & que FAuteiar 
% adreiTé à fon ami M. Grimm, , ferait celuî- 
ci: Le Poète fieptique. 

- Les principaux objets de cette Poétique 
Ibrmfent environ vingt-^ux artictes ,<?ti fou 
tmite des diffêrens Genres Dramati^ms > de: 
^ Comédie Jcrieufe , d'une ferùe de Drame 
morale £ une forte de Drartit philofophiqut , 
des Drames fonples ê» des Drames compofis, 
du Drame burlefque^ du PUn 6» du Dialogue^ 



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SUR LE DISCOURS, 6^c. 3^7 

'4t rEfquiJfe du Drame , des Incidens ^ du Plan 
de la Tragédie & du Plan de la Comédie , d$ 
Vintéret , de tExpofition , des Caraëeres , d$ 
la Divijîon de VABion & des Jêtes , des En* 
trAdes, des Scènes , du Ton propre à chaque 
taraëere, des Moeurs , de la Décoration , de^^ 
Vétemens ^ de la Pantomime , des Auteurs Ù 
des Critiques. 

Mais comme M. Diderot a très-bien fentî 
qu'avec quelque élégance & quelque préci- 
fion que des préceptes fuflent écrits , la lec- 
ture ininterrompue en deviendroit néceffai- 
rement faflidieufe , il a cru devoir imiter 
Horace & Boileau , en fe livrant avec fo- 
briété à des digreffions pafTageres , qui pal* 
HafTent la fécherefle de la matière* Son Dif- 
cours , intéreflant par lui - même pour les 
gens du métier , en eft devenu amufant 
pour les gens du monde , & inflruâif pour 
les uns & les autres. Je vais le fuivre dans 
cet Ouvrage , autant que la nature & le but 
d'un extrait peuvent le permettre. 

U commence par demander à (on ami , ce 

qu'un peuple , oui n'auroit jamais eu qu'un 

genre de fpeâacle plaifant & gai , & à qui 

çn en auroit propofé un autre férieux & tou« 

Q iv 



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i69 OBSERVATIONS 
chant, auroh penfé de cette nouveauté? 
Voilà fon début. Il introduit enfuite les gens 
fenfés de la nation , lui répondant d'après 
leurs préjugés : a A quoi bon ce genre ? La 
» vie ne nous apporte-t-elle pas affez de 
^ peines réelles , fans qu'on s'en faiTe en- 
f> core d'imaginaires ? Pourquoi donner en- 
» trée à la trifleife jufques dans nos amufe- 
» mens n ? D'où il conclut que l'habitude 
nous captive ; mais que rien ne prévaut con- 
tre le vrai. U encourage les Poètes à fe li- 
vrer à leur génie. Il leur promet dans leur 
travail même , Une fource intariffable d'inf- 
tans délicieux , & l'approbation générale , 
que l'indécifion de l'ignorance & le cri de 
l'envie éloignent quelquefois , mais que le 
temps de l'équité amènent toujours. 

De-là il pafle à la diftribution des Genres, 
ou à l'expofition du Syftême £>ramatique. 
Ce Sy^ême comprend , félon hii , la Co- 
médie gaie qui fe propofe de jouer le ridi- 
cule & le vice ; la Comédie férieuie qui a en , 
vue la vertu & les devoirs des hommes j 
une forte de Tragédie qui auroit pour objet 
nos msdheurs domeftiques, & la Tragédie 
ordinaire qui ne roule que ûu: les xataflrot 




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SUR LE DISCOURS, S'c. j^?^ 
pîte^ publiques & les* malheurs des Grands;.' 

Dans ce Syftême, on apperçoitdeux gen- 
res , dont l'un ne fait que d*éclore parmi 
nous ; c'eft la Comédie férieufe : & Tautre 
çft encore à naître ; c'eft la Tragédie qui 
aurôit nos malheurs domeftîques pour objet* 
L'Auteur traite du premier de ces genres i 
la Comédie férieufe. 

Avant que d'entrer avec lui dans ce nou-^ 
veau paragraphe , j'obfèrverai, Monfieur , 
que nous avons attaché l'idée de gaieté ^ 
à l'idée de Comédie ; & que ces detix idées 
ibnt liées depuis fi long* temps dans nos 
éfptits , qu'auffi-tôt qu'un Poëte a mis à la 
tête de fon Ouvrage , Comédie , c'eft pref- 
que comme s'il eût écrit : Ouvrage où je me 
fuis propofi de 'Vous faire rire,' Cependant j 
qu'eft-c€' qu'urte Comédie ï La peinture de 
liosf moeurs. Quel en eft le fiijet ? Un ma- 
riage qui foufFre des bbflades de la part des 
^eres , des* mères, des enfans-, des parens 
ou d'autres circônftancès. Or , qu'arrive-t-il 
ilors dans une famille ? Que le père éft cha- 
gtiri; queia mère eft affligée ; que les en^- 
^-hns font tféfofés, 8c que la maifon eîft pleine 
^ foupçon$ ,*dc jalonfies , de craintes-, àQ 



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|7ô OBSERVATIONS 
querellas , de plaintes : beaucoup de pleurs^ 
& ; pas un fourire. Pourquoi donc le con- 
traire fe p5^e-t-il fur la fcene ? Je laifle cette 
difficulté, à réfoudre aux antagoniftes de U 
Comédie férié ufe.. 

, Notre Poëte fceptîque , ( car c'cjft ainfi 
que je ferois tenté de Tçippeller , ) eiairâne 
les qualités d'un Auteur qui fe Kvre à c^ 
genre. Il fe fait des objeftions ; il y répond, 
11 montre les avantages de l'honnêteté & de 
la vertu mifes.en aâion. Il prétend que cç 
^pedbicie réuflira par-tout, mais plus fiire* 
ment encore chez un peuple corxompu , 6ç 
je crois qu'il a raifon. Il en cite des exetor- 
pies : il en propofe un flijet. « Parcourons^ 
99 dit-il, les parties d'un Drame , & voyons^ 
» Eft-ce par le fiijet qu'il en faut juger ^ 
» Dans le genre, honnête & férieux, le fujet 
^ n'eft pas moins iinportant qve dans la Cos- 
9f médie gaie i fie il: eft traité d'une macûere 
9} plus vraie» Eft-ce par tes caraâeres ? Us 
i» y peuvent êttje auffi diy<ers & aui^ origi- 
j> naux, & le Poëte eft contraint de les 
.» deffiiifi' encore plus fortepi^njt. £ft-ce 
9» pjar les pafSons ? Elles s'y. montreroî^ 
g dîiuwt plys, én^rgic^uçs^,, gnji rinté^gt 



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suit LE DISCOURS , f^c 371 

M {êra plus grand. Eft^ce par le fiyle ? U 

^ y fera plus nerveux , plus grave , plus 

n élevé, plus violent, plus fiifceptible de 

j> ce que nous appelions le fentiment, qua- 

n lité fans laquelle aucun fiyle ne parle aa 

^ cœur. Eft-ce par Tabfence du ridicule? 

» Comme fi la. folie des aétions & des diP 

« cours , lorftju'ils font fuggérés par un in* 

» térêt mal entendu , ou par le tranfport de 

« la paffion , n étoit pas le vrai ridicule des 

» hommes & de la vie ». Voilà ,Monfieur, 

un exemple de la manière dont cette Poéti«- 

<que eft écrite, u L'honnête , Thonnête , s'é- 

n crie l'Auteur I II nous touchera U'unc nia^ 

f> niere plus intime & i^us douce , que la 

» choie qui excite notre mépris & nos ris« 

9f Poëte, étes-vous né fenfible & délicat? 

». Pincez cette corde,. & vous Pehtendrex 

17 réfonoer & frémir dans toutes les âmes yr. 

. £>e-là il fe jette dans l'apologie de la na-^ 

ture humaine , de la nature entière. Il nous 

réconcilie avec Tours^an , la tempête , les 

trenibkmens de terre y les volcans ; & il 

«inonce aux Poètes des applaudiflemens bic n 

difFérens de ce frivole battement de maii» 

4otnt ils.'fe contentent^, ^'ils faventune foÎA 



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571 OBSERVATIONS 
iious peindre des objets plus dignes de noiÊi 
émouYok. Cet Ouvrage n'eft pas fimple- 
ment Tart de compofer des Pièces de Théâ- 
•tre , c'eft 'celui de devenir foi-même meil- 
leur , 6c de faire que les autres le deviennent; 
Le Poëte y eft montré comme le collègue 
& l'appui du Légiûateur. 

M. Diderot propofe enfuite une forte de 
Drame moral ; il en expofe les règles , & M 
en donne l'exemple dans la mort de Socrate: 
fujet qui traité à Ùl manière nous inftrui- 
roit) en nous touchant , des chofes les plus 
importantes , de l'innocence de la vie , de la 
£iintsté des lois , 6c de Tinmiortalité de 
l'ame. Là , fe livrant à l'amour des hommes 
& de l'art , il dit : /r mourrois content , Jt 
y'avois rempli cette tâche comme je la conçois^ 
la. iknplicîté de ce Draine le conduite exa- 
miner les avantages 6c les défavantages àa 
Drame fimple , Ôc du Drame compofé; 8c 
il conclut nettement en faveur des Drames 
fimpks. Voyei les raifons qu'il en apporte: 
on ne l'accufera pas. d'avoir £aàt fa Poétique 
d'après fes Ouvrages , ni &s Ouvn^es d'»- 
pf es fa Poétiiiue ; car k Fih Naturel 6c 1« 
Pac de Famille £bnt ^'un 6c l'autre du genrit 



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SUR LE DISCOURS , &c. J7} 
^es Drames cotnpofés. Il infifle fur-tout , 
fur ce qu'une belle Fcene contient plus d'io- 
dées , que tout un Drame ne peut oârîr 
d'incidens ; & c'eft fur les idées qu'on re^ 
vient. Il prouve «nfuite , par un grand nom* 
bre d'exemples , l'impofEbilité de mener 
deux intrigues à la fois , fans nuire à l'inté^ 
rêt. Ceci me donne lieu d'obferver que , 
dans tout Drame où il y a deux intrigues , la 
féconde commençant toujours au fécond 
afte , le premier pardît un hors-d'œuvre ; 
on croiroit entrer dans une Pièce nouvelle. 
Prefque toutes les Tragédies de Racine ont 
ce défaut : voyez fur-tout fe Phèdre & fon 
Iphi^nie, 

Plus un fujet eft grave , dit M. Diderot, 
moins il faut y mete-e d'adion ij-éfervez 
l'aftion , le mouvement & les incîlrféns pour 
le Drame burlefque. Cette réflexibnFengage 
& parler en paflant de ce genre de Poéfie*. 
La chofe la plus maufliide , à ion gré , feroh 
un Drame burlefque & froid. Mais une bo»- 
ne Farce n'eft pas TOuvrage d'un homme 
ordinaire : Il fuppofe une gaieté originale. 
Calot ^ auffi inimitable dans fes 0otefques, 
que dans fes autres compofitions. )< U Êmt 



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J74 OBSERVATIONS 
n abandonner au Farceur les enthoufiaft^ 
1) qui troublent la fociété. Si on expofe à la 
^ foire les £ÊUiatiques.,^n n'en remplira pa» 
)9 les prifons ». 

Quoique le mouvemeixt varie félon le» 
genres que Ton traite , laftion marche tou- 
jours : c'eft.une n^affe qui fe détache de« 
fommets d'un rocher , dont la vîteffe s'ao- 
croit à mefure qu'elle descend , & que les 
jDbAacles font bondir. Il fuit de-là qu'il âut, 
/ur-tput dans les derniers aÛes , plus agir 
que parler. Ici l'Auteur agite k quefUon de 
la difficulté du Dialogue &L du Pian; 3 
donne les caraâeres de Kef^it propre au 
Dialogue , & de l'efprit propre à la conduite 
du plan. L'un & l'autre fuppofent du génie ; 
mais il «y a plus de Pièces bien dialoguées , 
que do. Ptfçes hîen conduites : d'où il conclut 
^ue le génie qui forme le plan , e& plus rare 
que celui qui diôe les icenes; & qu'on croi- 
jro,it , au premier coup d'œil , qu'un bon Drar 
jne devroit être l'Ouvrage de deux hommes 
^Serens ; mais il eft ittvpo&hl& de disdoguer 
d'aprèf Iç plan d'un autre. £h arrangeant les 
incidens||un Poëte cherche, comme par 
^^i^flLpâ) les ûtuatioxis qui lui ci^iyieimenU 



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SUR tE'DISCOXmS, &c. ^7| 

Jl en faut, à Tua de plaifautes , à un; auti;e djC 
férjeufes : c'eft Tart du faliloxjue qui formera 
le Poëte au Dialogue. L'Auteur le confeille, 
)8c en donne un exemple, a Vous favei , dit- 
>; il à fon ami , que je ûiis exercé de ],onguer 
f) main^ Si je quitte la fociété , & que jt 
p rentre çhe:^ moi tr;fte & chagrin , je m^ 
n retire dans mon cabinet , & là je me quei^ 
» tionne & je me demande : Qu'avez- vous ? 
79 De rhumeur , &c.*^ Je me preffe, j'arrachç 
» de moi la vérité. Alors il me femble qu^ 
.p jVune Âme tranquille, honnête ôcièfeine'» 
^ qui €59 interrqge une autre qui eft hoor 
i9 teufe de quelque fottife qu'elle craint d'af 
p vouer. Cependant l'aveu vient. Si c'eft 
n une fottife que j'ai commife: , comme cela^ 
» m'arrive affez fouvent , je m'abCp^iis ^ (i 
». ic'en eft ufie qu'on m'a faite , je pardanaOi. 
p (Cet ^men fecret vous rendra, dit,-ii^ 
}f plushp nnête-homme 6c meflleur Au te,w.*y 
, . Ecouter bs hommes , & s'entretenir four 
ventavec foi , vqilà le moyen defe former 
au Pialogue* ^vçéi; ui^e belle im^agination , 
:«oi^ult(»r l'ordf^ 6c l'enchaînement cjes chop 
fes , ^ pas ;:^o^ter les &e^s difficiles ni 
U long trayajl ^ çntrer par le c^ti^e 4^ So^ 



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V7« OBSERVATIONS 

fiijet , bien difcerner le moment x>^ l'aâîofi 
doit commencer , favoirce qu*îl eftà propos 
de laiffer en arrière , connoître les fituadons 
qui afFeétent; voilà le talent d'après le^el 
T)n finira former un plan : mais comment le 
former, ce plan? Ici TAuteur expofê une 
idée d*Arifhtt , & il ^n fiwt ^application à 
un fujet tragique & à un fnjet comique ; le 
premier , eft Iphigénie en Tauride;\e fécond, 
eft fon Pcre de Famille. On ne peut trop 
Inviter les Auteurs qui fe livrent^ Théâtre, 
à méditer cet endroit : c'eft TarSIe former 
une efquiffe , de la féconder, Scd'en feirè 
fèrtif les incîdens; C'eft-là qu'ils appren-i- 
dront ce que c'eft que le vrai , le vraifembU' 
Me & \e merveilleux ; ce que c'eft que riUu^ 
fiôuy & comment on la produit ; que la cer- 
titude hiftorique eft la bafe de la vérité èrà- 
tnatique ; quelle différence il y a enti^ le Dr»- 
<he & le Roman ; ce qu'il eft permis de ftiHk 
dre; ce que c'eft que feindre; ce que c'eft 
qu^un Poëte ; quel rapport il a avec uuPhild- 
iophe ; que le Poëte qui ftirit, & le Hûfofij- 
phé qui raifoAne , font également , & ddhs ?e 
itiênle ftns , confëqttens & inconfôqueils ', 8c 
ijûe'-Êuis Timagination j 0» n'efl: rieiu ' • 



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SUR LE DISCOURS , 6^c. 177 
Mais le Poëte ne s'abandonnerapas à toute 
la fougue de fon imagination ; il a un modèle 
de conduite dans le» cas rares de Tordre gé- 
néral deschofes. Voilà fa règle. Tout cet 
endroit eftplein d'élévation, de force & de 
philofophie. L'Auteur y prouve en paiTant , 
& fans s'écarter de fon fujet , que les notions 
du jufte & de rinjufte font abfolues» « Sup- 
» pofez , dit-il , deux hommes dans la nature ; 
n que l'un de ces hommes foit la viftime de 
» la paffion de l'autre ; à l'inftant ils éprouve- 
» ront des fentimens contraires ; ils produi- 

V ront des mouvemens oppofés ; ils pouffe^. 

V ront des cris inarticulés & fauvages , qui , 
» rendus avec le temps dans la langue dé 
n l'homme policé , fignifient & fîgnifieront 
» éternellement, Jufiiccy Injufticen. 

Après cette excurfion, l'Auteur traite des 
incidens , de leur choix, de leurs caraâeres , 
de la né;^ effité de ne toucher aux fcenes qu'a- 
près avou- arrêté le plan , de l'influence des 
fcenes les unes fur les autres , &c. . . . De-là 
il vient à la comparaifon du Fils Naturel & 
du Véritable ami de M. Goldoni. J'ai rendu 
compte de ce morceau fi péremptoire pour 
M. Diderot, & fi mortifiant pour fes accu-* 



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57» OBSERVATIONS 
£iteurs (*). Il révèle fonfecret à ceux-ci ; 
c*eft la leâure des Anciens. Il invite à cette 
leâure par la traduâion de deux endroits 
^Honurt^ qui font en effet de la plus grande 
beauté. II en prend occafion de faire Téloge 
de la {implicite, & de la néceflité , pour les 
grands effets , de ne rien k*lffer ignorer an 
fpedateur , pas même le dénouement. Ce 
paradoxe , Monfieur, efl bien étrange ; mais 
il efl appuyé de tant d'exemples & de tant 
de raifons , que vous en conclurez du moins 
avec TAuteur , qu'il y a bien peu de règles 
générales en Poéfte dramatique. 

Après avoir parlé du Dialogue & du Plan ,' 
M. Diderot traite des caraâeres y ôc veut 
qù'/ls contraflent avec les intérêts & les fi- 
tuations , mais non entr'eux. D prétend que 
cette attention à ne prendre qu'une qualité 
^'on montre fans ceffe , telle que la honte ^ 
& à laquelle on oppofe continuellement une 
^utre qualité , telle que la méch.incctéj eft 
une forte d'antithefê de mauvais goût , qui 
décelé Tart, qui efl ufée> qui force à facri* 



(*) Voyez les Obfervationi précédentes fur le 



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SUR LE DISCOURS , Pc. 5^9 
fier un des caraâeres à Tautre , qui ajouté 
au vernis romanefque , qui rend le fujet du 
Drame incertain, & qui reftreint la peinture 
de Thonime. Les Poètes auront de la peine 
à lui accorder ce point, quelques-uns feront 
tentés de lui reprocher de n*av^ir pu fe paffer 
dans fa Pièce , du contrafte qu'il Uâme dans 
ù, Poétique. Voyez la réponfe quô J'ai faite 
àcetteobjeûionC'). 

Le feul contraAe de Ayle qui plaife à M. 
Diderot , efl celui de fentiment ou d'images; 
& il en donne des exemples fublimes , tirés 
a Homère , de Lucrèce^ à^ Horace , ^Anoi^. 
cripn , de CatyUe , de VHffioire f^t^turelle àà 
M. de Buffbn & du livre de VEfpriu m Ce 

V preftige , dit-ï , tient quelquefois à un mot 
i) qui détourne ma vue du fujet principal ^ 
9r 6c qui me montre de coté , conune dans 
» VArcadie du Pa«^ , Tefpace , le temps > 
» la vie, ]a mort ou quelqu 'autre idée grande. 

V & mélancoliqqie , jetée tout au travers de, 
» rinçage de la volupté v. 

L'Auteur parcourt enfuite rapidement 

quelques règles du Genre Dramatique dont 

' ' . \ — ' y 

(*) Voyez les Obfervatlonj précédentes fur Ic^ 



dby Google 



^8o OBSERVATIONS 

il fait fentir le caprice. Il explique ce que 
c*eft qu'une expofition ; il remarque qu'elle 
fera froide , toutes les fois qu'elle ne fera 
pas amenée par un incident important ; & 
cette remarque me paroit jufle. Après avoir 
traité 60 la divifion de l'aôion , de l'aéte , 
de Tentr'aôe, il parle éts fcenes ; il com- 
pare le Dialogue de Corneille à celui de Ro" 
€îne , & préfère ce dernier. Rien ne lui 
paroit plus difficile qu'un Dialogue où les 
chofès dites & répondues ne font liées que 
par des fenfations fi délicates , des ïàèes û 
fugitives , qu'elles en paroifTent découfues. 
Les exemples qu'il en donne , décident en' 
£l faveur ; car dans cette Poétique , les^ 
exemples viennent par-tout à l'appui des 
raifons« 

La fuite de fès réflexions le conduit à 
examiner l'utilité des fpeâacles. Il remarque 
que tout peuple a des préjugés à détruire , 
des vues à pourfuivre , des ridicules à dé- 
crier , & a befoin de fpeâacles , mais qui 
lui foient propres. Selon lui , attaquer les 
Comédiens par leurs mœurs , c'eft en vou- 
loir à tous les états; attaquer le fpeâaclé par 
fon abus , c'efl s^élever contre toutes fortes 



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SUR LE DISCOURS , &c. 381 

d'inibuôions publiques. Ce n'eftpas tout-à- 
feit là le fyftême de M. Rouffeau. Mais , Non 
noftrum inter vos tantas componere Vues, Au 
tefte , M. Diderot a l'expérience pour lui^ 
Ce fut un Farceur qui fit mourir Socrate dans 
Athènes. Le même Farceur eût été auffi dan^ 
gereux pour les ennemis de Socrate» M. Roufi 
feau prétend que tout Drame eil penûcieux 
pour les mœurs. Sa thefe eft générale ; il 
Tappuie d'obiervations faites iur le Mifan* 
thrope ; & il oublie que le Tartuffe efl à côté 
du Mifanthrope; & qu'il n'y a riçn à objeâer 
au Tartuffep 

Mais un peuple n*eft pas également propre 
à exceller dans tous les genres Dramatiques. 
La Tragédie paroît être plus du génie ré-* 
publicain ; ôcla Comédie , gaie fur-tout» plus 
du caraâere monarchique, a Pour que la 
n plaifanterie foit légère» il faut qu'elle frappe 
9 en haut; & c'eft ce qui arrivera dans un 
V état où les hommes fontdiftribués en diffé^ 
» 'tens ordres, qu'on peut comparer à .une 
» haute pyramide , oîi ceux qui font ^ la 
» b^e » chargés d'un poids qui les écrafe , 
9» font fprcés de garder du ménagement )u£% 
9 que$ dao$ I9 plainte n^ 



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382 OBSERVATIONS 

Chez un peuple efclave , tout fe dégrade. 
Les Poètes y font comme les fous à la Cour 
des Rois , où ils tiennent leur franc-parler 
du mépris qu'on fait d'eux ; ou reffemblent 
à certains coupables , qui traînés devant 
nos Tribunaux , ne s'en retournent abfous , 
que parce qu'ils ont fu contrefidre les in- 
fenfés. 

Nous avons des Comédies ; les Anglob 
ont des Satires ; les Italiens en font réduits 
au Drame burlefque : c'eft une fuite de la 
différence des mœurs. Cette réflexion con- 
duit l'Auteur à rechercher quelles doivent 
être les moeurs pour être poétiques. Il fait 
k tableau des mœurs anciennes & des nô- 
tres ; & ce tableau eil un morceau de haute 
éloquence. Il fe demande quelle efl la nature 
qui convient au Poëte. « Eft-ce une nature 
» brute ou cultivée , paifible t>u troublée ? 
n Préférera-t-il la beauté d'un jour pur & 
n ferein , à Fhorreur d'une nuit obfcure , oii 
f) le fifflement interrompu des veiits^fe mêle 
» p'kr intervalles au murmure fourd & con- 
» tinu d'uii tonnerre éloigné ? Préféreta-t-3 
V le fpeâacle d'une mer tranquille , à celm 
I) des flots agités -, le muet .& froid afpeâ 



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SUR LE DISCOURS , &c. 383 

f> d*un palais , à la promenade parmi des rui- 
yt nés ; un édifice conftruit, un eipace planté 
» de la main des hommes , au touffu d'une 
n ancienne forêt , au creux ignoré d'une ro^ 
» che déferte ; des nappes d'eau , des baflins, 
» des cafcades , à la vue d'une catarafte qui 
i> fe brife en. tombant à travers des rochers,' 
» & dont le bruit fe fait entendre du berget* 
ij qui a conduit fon troupeau dans la montai 
i> gne , & qui l'écoute avec effroi w ? Quand 
on fe mêle de donner des leçons à des Poè- 
tes , il faut l'être foi-même ; & tout ce mor- 
ceau eft plein de Poéfie. 

Ce qui fuit fur la naifTance des Poètes ; 
fur les événemens propres à la Poéfie , fur 
les temps du génie , fur les refTources d'un 
Poëte , lorfque les mœurs d'un peuple font 
foibfes , petites & maniérées , fur la façon 
de les embellir , a de l'élévation , de la vé* 
rité , beaucoup de fineflfe & de goût. 

Mais ce qui fait juger à l'Auteur combien 
nous fommes encore loin de la vérité , c'eft 
le luxe de nos vétemens , & là pauvreté de 
nos décorations. Ici il compare la fcene Dra- 
matique avec la peinture , & il donne les 
lois de la peintiu-e théâtrale, De-là il paiTe à 



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384 OBSERVATIONS 

la Pantomime , qu'il regarde comme une 
partie effentiejle du Drame , & il montre la 
néceflité de Técrire 9 & les eflFets terribles 
qu'on en pourroit attendre , par TerquifTe de 
deux fcenes tragiques ; Tune eft celle où 
P'dade & Orefte fe difputent la mort; & 
l'autre , eft la mort même de Socrate. U eft 
certain que la prenûere glace d'efFroi ^ ôc 
que y C des Ââeurs favoient rendre au théâr- 
tre la féconde , oa en foutiendroit à peine 
la repréfentation. C'eft une fuite de tableaux 
pathétiques , tous copiés d'après nature» 
L'Auteur en conclut que le talent de la de«» 
clamation eft im des plus rares & des plus 
précieux. 

Après s'être adrefTé aux Poëtes & aux 
Aôeurs , îl parle aux Critiques & aux Au^ 
teurs en général , & les traite avec aflez pea 
ée ménagement les uns ôcle^ autres. Les Au- 
teurs font trop fènfibles ; les Critiques ne font 
pas aiTez équiubles; il Êiudroit aux uns Seaux 
autres plus de lumières & plus de probité* 
. . Si le fyflême moral eft corrompu , il faut 
quç le goût foit faux ; ce que l'Auteur prou- 
ye en peignaiit les caraâeres de l'avare , 

de l'hypocrite , du fupçrftitiçux. 

Enfin y 



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SUR LE DISCOURS , &c. 38^ 

Enfin , il termine fon Ouvrage par le 
difcours d'un perfonnage épifodique ; c'efl: 
une forte d'honune qui fe laiffe appeller 
Philofophe , & qui n'a aucune idée arrêtée 
du vrai , du bon & du beau. Ce morceau 
paroît defliné à faire fentir la néceffité de 
fe former dans un état d'ame tranquille , 
4es principes qu'on puifTe fe rappeller au 
milieu du trouble des paffions , en fanté ^ 
en maladie , dans la jeuneffe , dans la vieil- 
lefTe , pour n'avoir pas un goût incertain , 
& flottant au gré des différentes circonf* 
tances de la vie. 

Telle eft , Monfieur , Tanalyfe abrégée 
du Difcours fur la Poéfie Dramatique. Je 
n'en ai parcouru que les endroits princi- 
paux. Mais j'efpere que ce que j'en ai dit , 
fuffira pour inviter à la leéhire de l'Ou- 
vrage entier. Il eft diâé p» l'amour du 
bien , le goût du vrai , & la connoiiTance 
de fon objet , qui eft d'étendre les lumières 
de l'Art. On y reconhoît par-tout le PoëtCf 
l'Osateur & le Philofophe» 



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5S6 

TABLE 

DES MATIERES, 

Contenues dans les deux Volumes. 



TOME PREMIER. 

JXvAsr-'PROPOS ^ pag. j 

^ i\rx5 Naturel , ou Us. Epreuves de 
•. la Vertu > Comédie en cinq Ades , en 
- profe , 13 

1^5^ prenier s ibid. 

^6!e fécond , 36 

^if?e troifeme., f 8 

i^fi?« quatrièmes W 

jiâe cinquième , laj 

/7f i^ Potf^fc Dramanque ,' 151 

Chfirvations furJe Père de Familk y tirées dg 
l'Obfervateur Littéraire , 297 

Obferv.itions fur le Fils Naturel ^ urées de 
VObjervateur Littéraire, 347 



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1 



TABLE DES MATffiRES. 387 

Ohfervations fur le Dlfçours dé la Poéfic 

• Dramatique , tirées de VObfei'vateur Litté^ 

raire^ pag. 365 



TOME SECOND. 

JlL PITRE Dédicatoîre à fon Altejfe Séré-* 
nijjime , Madame la Princejfc de Najfau» 
Saarbruck , pag. 3 

Le Père de Famille ^ Drame ^ ai 
Asie premier ^ ibid. 

A6le fécond , 66 

Asie troifieme , 137 

Aêle quatrième , 177 

Asie cinquième , 2.20 

De la Poéjîe Dramatique , ' 163 

Fin de la Table* 




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69701948 

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